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Full text of "Emile Mauchamp La Sorcellerie Au Maroc"

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Emile  MAUCHAMP 


AU  MAROC 


ŒUVRE  POSTHUME 

Précédée  d’une  Étude  documentaire  sur  l’auteur  et  l’œuvre 

PAR 

JULES  BOIS 


ET  ACCOMPAGNÉE  DE  17  ILLUSTRATIONS^ 

LA  PLUPART  D'APRÈS  DES  PHOTOGRAPHIES  PRISES  PAR  l'àUTEUR* 


DORBON-AINÉ 

BOULEVARD  UAUSSMANN, 


PARIS 


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LETTRE  DE  M.  P.  MAUGHAMP 


M.  JULES  BOIS 


Cher  Monsieur i 

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Apres  le  crime  de  Marrakech,  je  recevais  de  la  Légation 
de  France  un  paquet  de  papiers,  recueillis  par  les  soins 
de  quelques  amis  de  mon  .infortuné  fils,  dans  sa  maison 
pillée . Ce  ne  fut  pas  sans  une  douloureuse  émotion  que 
f ouvris  ce  paquet,  qui  contenait  une  quantité  d'écrits  et 

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quelques  photographies,  le  tout  mis  en  lambeaux  et  horri- 
blement souillé  de  sang  et  de  boue  : j’appris  plus  tard  que 
les  assassins  pillards  s’ étaient  entretués  pour  le  partage 
du  butin.  -v 

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Avec  les  restes  sanglants,  du  martyr,  c’est  une  partie  de 
son  âme  que  je  recevais,  quelque  chose  de  son  œuvre , 
pensant  bien  retrouver  dans  ces  débris  le  manuscrit  qu’il 
avait  écrit  sur  la  sorcellerie  du  Maroc , les  notes  auxquelles 
il  avait  consacré  ses  rares  loisirs  et  qu’il  avait  à cœur  de 
publier. 

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Cet  amas  de  papiers  déchiquetés ,.  recouverts  de  son  écri- 
ture serrée,  m’ apparaissait  comme  une  sorte  de  codicitle 
posthumeà  son  testament, par  ce  que  connaissant  son  cœur  de 


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LÀ.  SORCELLERIE  ÀU  MAROC 


Français , son  ardent  amour  de  la  vérité , de  la  science  et  de 
F humanité, je  m’imagine  que,  sous  le  poignard  de  ses  bour- 
reaux inconscients , au  moment  suprême  ou  son  âme, 
s’ échappant  de  ses  lèvres,  allait  laisser  son  corps  inerte, 
avec  sa  dernière  pensée  pour  les  siens,  il  demandait  que  son 
œuvre  commencée,  et  qu’il  scellait  de  son  sang,  ne  pérît  point* 

Dans  cette  conviction,  bien  que  sous  F obsession  incessante 
de  Fhorrible  vision,  je  m’imposai  le  pieux  devoir  de  cher- 
cher, parmi  ces  lambeaux,  ce  qui  pouvait  intéresser  la 
science,  tout  ce  qui  avait  trait  à la  sorcellerie  ; je  trouvai 
des  noies  dont  je  rassemblai  les  débris  ; et,  ce  travail  de 
patience  accompli,  j’eus  la  conviction  qu après  un  arran- 
gement dans  la-  forme  et  une  fois  précédées  de  l’introduc- 
tion (le  seul  chapitre  auquel  Fauteur  a pu  avant  de  mou- 
rir donner  une  forme  littéraire),  elles  seraient,  sauf  quel- 
ques passages,  que  les  souillures  rendaient  illisibles,  la  tra- 
ductioncomplète  et  surtout  très  exacte  des  révélations  habi- 
lement arrachées  non  sans  peine  et  sans  danger  aux 
talebs , aux  sorciers  marocains . Ces  révélations  contrôlent 
d’ ailleurs  pour  laplupart  les  faits  psychologiques  et  phy- 
siologiques recueillis  par  mon  fils  dans  F exercice  de  sa  pro- 
fessionpenda?it son  long  séjour  chez  les  peuples  de  F Islam  et 
dans  F étude  desquels  il  était  admirablement  aidé  par  cet 
esprit  d’observation  du  médecin,  qu’ il  possédait  si  bien , 

Il  vous  avait  fait  part  de  F intention  qu’il  avait  déjà,  en 
quittant  la,  Palestine,  de  publier  ses  observations  sur  la 
mentalité  arabe  ; il  me  Fa  dit  à son  retour  et  j’ai  retrouvé 
votre  nom  et  des  écrits  de  vous  parmi  les  papiers  recueillis 
à Marrakech. 

Les  noies  rassemblées  ont  été  classées  et  arrangées 


LETTRE  DE  M.  P.  MA.UCHA.MP  A M.  JULES  BOIS 


3 


méthodiquement  avec  beaucoup  de  soins  par'  une  main 
amie . Aussitôt  apres  le  long  travail  de  la  mise  au  point -, 
je  les  ai  copiées,  et  je  vous  les  confie , cher  Monsieur , vous 
considérant.,  par  Vestime  que  mon  fils  avait  pour  vous, 
par  la  connaissance  que  vous  aviez  de  ses  projets  et  par 
votre  haute  compétence  dans  les  sciences  métaphysiques  ét 
occultes,  mieux  que  tout . autre  qualifié  pour  présenter  cet 
ouvrage  qui  fera  connaître,  dans  V intérêt  de  la  science 
et  de  la  civilisation,  l’état  d’âme  du  Marocain  et  les  prati- 
ques abominables,  habilement  entretenues  par  les  talebs 
pour  le  soustraire  à V influence  salutaire  de  l’instruction  et 
des  progrès  scientifiques . - 

Ce  sera  une  œuvre  d’hygiène  morale  à accomplir  quand 
seront  connues  les  causes  de  la  pourriture  chez  ces  peu- 
plades farouches  du  Maghreb,  dangereuses  dans  le  voisi- 
nage immédiat  de  notre  grande  colonie  africaine  et  aux 
portes  de  l’Europe  civilisée  ; il  n’est  que  temps,  peut-être 
le  comprendra-t-on,  de  balayer  ces  turpitudes . 

P.  MA  U CH  AMP.  • 


DISCOURS 

Prononcé  le  20  août  snr  la  tombe  d’Émile  MAUCHAMP 

à Chalon-sur-Saône 

en  présence  de  M.  Stephen  PIGHON 

Ministre  de  l’Instruction  publique 


Au  moment  où  sur  cette  tombe  est  déposée  une  cou- 
ronne, symbole  du  souvenir  victorieux  de  la  mort,  les 
larmes  viennent  plus  aisément  aux  yeux  que  les  paroles. 

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Emile  Mauchamp,  je  ne  saurai  te  dire,  t’ayant  connu  et 
aimé,  de  ces  phrases  solennelles  que  l’on  emploie  pour 
ceux  qui  nous  sont  étrangers. 

Tu  as  reçu  le  tribut  que  tu  mérites,  cet  hommage  de 
la  France,  de  ta  patrie,  par  l’éloquence  d’un  ministre 
éminent  qui  est  l’honneur  de  notre  République.  Moi,  je 
ne  suis  qu'un  écrivain,  mais  qui  croit  qu’écrire  c’est  agir 
aussi,  et  qui  voudrait  faire,  de  la  parole  et  du  livre,  une 
bonne,  une  utile  action.  Tu  as  été  toi-même  un  écrivain 
et  des  meilleurs,  de  ceux  qui  font  du  style  le  vêtement 
de  la  vérité  et  de  la  parole  un  instrument  de  bienfaits  ; à 
ce  titre,  un  de  tes  confrères,  au  nom  de  tous  les  autres. 


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6 LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 

veut  aujourd’hui  te  rendre  cet  hommage,  et  t’apporter 
une  feuille  du  laurier  invisible  qu’on  appelle  la  Gloire. 

J’aurais  voulu  que  fut  choisi  quelqu’un  de  plus  digne; 
on  ne  pouvait  pas  en  désigner  un  à qui  tu  fus  plus  cher. 
Nous  nous  sommes  rencontrés  la  première  fois  hors  de 
France,  dans  un  de  ces  pays  où  il  y a luttes  d’influence, 
et  où  un  bon  Français  est  peut-être  encore  plus  néces- 
saire à sa  patrie  que  dans  sa  patrie  même.  C’était  en 
Palestine,  à Jérusalem.  Nous  y avons  passé  un  mois 
ensemble,  vivant  pour  ainsi  dire  d’une  vie  commune, 
qui  m’a  permis  d’apprécier  l’œuvre  que,  si  jeune  déjà, 
tu  accomplissais  avec  tant  de  talent,  de  bonne  humeur 
et  de  dévouement,  sans  te  ménager  et  sans  chercher 
à te  faire  valoir. 

Tout  de  suite,  tu  m’as  conquis,  et  en  peu  de  jours  tu  es 
devenu  un  de  ces  amis  qu’on  peut  ne  pas  revoir  souvent 
avec  les  yeux  du  corps,  mais  qui  sont  présents  dans  notre 
cœur,  qui  y sont  chez  eux  et  que  la  mort  elle  même 
n’expulse  pas.  Je  t’aimais  encore  parce  que,  de  te  con- 
naître, s’accroissait  mon  orgueil  national  et  que  la  France 
me  paraissait  meilleure  et  plus  grande  de  t’avoir  pour 
fils.  En  effet,  tu  incarnais  les  qualités  primordiales  de 
la  race,  par  lesquelles  on  la  reconnaît  entre  toutes  les 
autres  et  qui  lui  maintiennent  cette  suprématie  qui  ne  lui 
vient  plus  du  nombre,  mais  toujours  de  l’initiative  et  de 
l’esprit. 

Tu  n’étais  pas  de  ceux  que  tente  une  vie  somnolente 
et  égoïste,  tu  portais  en  toi  cette  énergie  particulière 


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DISCOURS  DE  M.  JULES  BOIS 


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qui  fait  les  savants,  les  apôtres,  les  pionniers  du  progrès. 
Ton  cerveau,  discipliné  à nos  méthodes  intellectuelles, 
riche  par  l’héritage  scientifique  d’un  glorieux  passé, 
recevait  de  ton  cœur  Tafflux  d’un  sang  généreux  avide 
de  transformer  en  actes  immédiats  les  inspirations  les 
plus  belles.  Médecin,  tu  ne  songeais  qu’à  faire,  par  le 
don  continu  de  ton  savoir,  de  ton  expérience,  le  réconfort 
des  humbles,  des  malades  et  des  malheureux.  Ton  zèle 
s’augmentait  à la  pensée  que  serait  davantage  admirée  et 
chérie  la  France  parce  que  tu  te  faisais  aimer  de  ces  foules 
étrangères,  plus  méfiantes  d’être  ignorantes,  car  l’igno- 
rance est  la  source  de  toutes  les  fautes  et  de  toutes  les 
erreurs.  Oui  l’a  su  mieux  que  toi,  toi  qui  la  combattis 
sans  cesse  pendant  toute  ta  vie,  toi  qui,  à cause  d’elle, 
par  elle,  es  mort? 

Et  tu  livrais  ces  batailles  pacifiques  avec  une  grâce  bien 
française.  Le  sourire  bienveillant  qui  accompagnait  tes 
conseils  et  tes  remèdes  leur  donnaient  plus  d’efficacité  et 
plus  de  prix.  Tu  avais  apprivoisé  là-bas  en  Palestine 
l’âme  difficile  et  murée  des  Musulmans,  comihe,  plus 
tard,  tu  devais,  en  plein  Maroc  encore  sauvage,  essayer 
de  nous  acquérir  des  multitudes,  hélas  ! encore  trop 
fanatiques,  momentanément  hostiles  à notre  influence 
parce  qu’elles  n’en  comprennent  pas  encore  la  douceur 
civilisatrice  et  que  des  ennemis  cherchent  sournoisement 
à travestir  nos  projets  et  à calomnier  nos  intentions. 

Jamais  tune  fus  pédant,  dédaigneux,  plein  de  morgue, 
comme  ces  adversaires,  Européens  pourtant;  que  nous 


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8 LA.  SORCELLERIE  AU  MAROC 

rencontrons  dans  le  Levant  et  dans  l’Afrique,  et  qui 
sont  pourtant  nos  voisins.  Toujours  tu  fus  simple,  alerte, 
spirituel,,  bon  et  doux;  et  ces  qualités  n’empêchaient 
point  que  tu  fusses  énergique,  patient,  obstiné  même, 
résolu  et  brave  dans  le  danger.  Ta  mort,  comme  ta  vie, 
est  là  devant  nous  pour  nous  le  prouver. 

Certainement  il  a compris  ton  âme  et  ses  desseins  pro- 
fonds, le  Ministre,  qui  a voulu  que,  pour  te  venger,  — à 
part  bien  entendu  les  répressions  nécessaires,  — là 
même  où  tu  fus  massacré  par  une  populace  aveugle  et 
trompée  s’élevât  un  hôpital  portant  ton  nom,  un.  hôpital 
où  tes  successeurs,  tes  disciples,  guériront  selon  tes  mé- 
thodes les  enfants  de  tes  assassins.  Et  ceux-ci  seront  les 
premiers  à te  bénir  et  à remercier  à cause  de  loi  la  France. 

Car  tu  n’es  pas  mort  pour  nous,  Emile  Mauchamp.  Il 
y a ceci  d’admirable  pour  ceux  qui,  comme  toi,  ont  fait  de 
leur  vie  quelque  chose  qui  dépasse  leur  personnalité,  il  y 
a ceci  d’admirable,  dis-je,  que  le  meilleur  d’eux-mêmes 
ne  saurait  mourir.  Ton  héroïsme,  nous  l’apprendrons  à 
nos  fils;  etnos  arrière-neveux  le  garderont  précieusement 
dans  leur  mémoire  comme  une  source  intarissable  d’éner- 
gie. Car  une  belle  action  est  féconde  ; elle  se  perpétue, 
étant  admirée  au  point  d’être  imitée. 

Mais  une  autre  façon  de  durer  t’est  réservée. 

Ton  père,  qui  t’avait  légué  cet  héritage  de  courage  et 
de  vertus  accumulés  par  les  aïeux,  va  te  donner  une 
seconde  vie  en  publiant  un  livre  sur  les  superstitions  du 
Maroc,  sur  la  sorcellerie  au  Maroc  : cette  œuvre  tu  l’avais 


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DISCOURS  DE  M.  JULES  BOIS 


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écrite  pour  te  délasser  en  quelque  sorte.  Attrayant  et 
utile  labeur,  elle  est  une  arme  pour  combattre  scientifi- 
quement les  ennemis  du  progrès  et  de  la  France. 

Je  tiens  à honneur  que  M.  Mauchamp  père  ait  bien 
voulu  me  confier  la  délicate  tâche  de  le  seconder  dans  la 
modeste  mesure  qui  me  revient.  En  tout  cas,  il  peut 
compter  sur  mon  dévouement,  qui  ne  lui  fera  jamais 
faute  ; ainsi  nous  continuerons,  autant  qu’il  nous  sera 
possible,  l’effort  civilisateur  de  ce  pacifique  héros. 

Je  le  répète,  çe  sera  notre  manière  de  le  venger,  la 
manière  qu’il  approuverait  le  plus  si  nous  pouvions  le 
consulter  et  s’il  pouvait  nous  répondre.  Les  vrais  grands 
hommes  n’ont  pas  la  même  morale  que  les  hommes 
médiocres  et  petits.  Les  rancunes  personnelles  n’existent 
pas  à leurs  yeux...  Ou  plutôt  le  mal  qu’on  leur  a fait 
devient  pour  eux  et  pour  ceux  qui  obéissent  à leurs 
principes,  l’occasion  de  réaliser  plus  de  bien  encore. 

Emile  Mauchamp,  je  sais  que  si  tu  m’entends  tu  m ap- 
prouves; et  je  crois  que  tu  m’entends  et  que  tu  nous 
vois.  Donne-nous  la  force  de  penser  à toi  virilement,  et, 
à travers  nos  larmes,  d’apercevoir,  pour  la  suivre  de  loin, 
la  trace  lumineuse  que  tu  as  laissée  derrière  toi. 


JULES  BOIS. 


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Je  me  suis  efforcé  de  répondre  de  mon  mieux  à' la  con- 
fiance que  m’a  témoignée  M.  P.  Mauchamp.  J’ai  revu 
avec  soin  ces  notes,  que  déjà  des  mains  pieuses  avaient 
rassemblées;  je  leur  ai  prêté  une  allure  moins  improvisée, 
tout  en  conservant  leur  simplicité.  Je  crois  que  l’en- 
semble offre- pour  le  public  un  intérêt  très  vif  de  lecture; 
les  explorateurs,  les  coloniaux,  les  savants,  les  psycho- 
logues et  les  lettrés  se  mettront  d’accord  pour  recon- 

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naître  la  haute  valeur  de  tels  documents.  lies  retouches 

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apportées  n’ont  guère  été  que  de  style.  Nous  avons 
respecté  non  seulement  les  pensées  de  l’auteur,  mais 
aussi  généralement  l’ordre  selon  lequel  elles  se  dérou- 
laient et  son  style  franc  et  prirnesautier. 

Ges  pages  sont  émouvantes  par  le  sujet  qu’elles  traitent 
et  plus  encore  par  le  mérite  de  celui  à qui  nous  les 
devons.  Nous  relaterons  plus  loin  les  circonstances  tra- 


12 


ÉMILE  MAUCHAMP 


giques  qui  entourent  leur  rédaction  et  la  manière  dont 
ces  manuscrits  ont  pu  être  retrouvés . 

Pour  ma,  part,  j’ai  cru,  en  accomplissant  ce  devoir 
d’amitié,  agir  surtout  en  bon  Français  et  faire  acte  de 
patriotisme  humanitaire,  car,  en  publiant  ces  documents, 
nous  précisons  les  raisons  d’intervenir  là-bas.  Les  écuries 
d’Augias  sont  aujourd’hui  à Marrakech,  à Fez  et  un  peu 
partout  éparses  dans  ce  beau  pays,  qu’il  faut  assainir 

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de  fond  en  comble.  A cette  tâche  semble  peu  désigné  tel 

autre  peuple  que  ses  superstitions,  ses  cruautés  et  sa 

* 

paresse  ont  fait  chasser  d’autres  colonies,  devenues 
prospères  depuis  leur  départ. 

Les  partisans  d’une  indépendance  totale  au  Maroc, 
laissé  à lui-même  et  se  gouvernant  par  ses  seuls  moyens, 
sont  très  souvent  les  sincères  dupes  d’une  illusion  et 
d’une  ignorance  considérables.  Ils  supposent  que  le 
Maroc  est  plus  ou, moins  au  niveau  intellectuel  et  moral 
des  autres  peuples  civilisés  ; et  ils  ne  voient  dans  notre 
action  là-bas  qu’une  opération  financière  et  militaire. 

Quelles  que  soient  les  intrusions  d’intérêts  particuliers 
dans  cette  entreprise,  elle  relève  néanmoins  des  préoc- 
cupations de  la  conscience  nationale  et  universelle.  La 
lettre  de  M.  Mauchamp  père  en  tête  de  ce  volume  a 
raison  de  faire  entendre  cela  ; et  Je  double  effort,  scien- 
tifique et  littéraire,  de  son  fils  en  est  la  meilleure  démons- 
tration. La  tâche  de  pénétration  et  de  civilisation  au 


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ET  LA.  SORCELLERIE  AU  MAROC  13 

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Maroc  ne  doit  plus  être  désormais  l’œuvre  d’un  parti, 
mais  de  tout  Français  qui  pense  à sa  patrie  et  aux  services 
que  celle-ci  n’a  pas  cessé  de  rendre  à l’humanité.  Je  sais 
bien  que  des  avantages  matériels  et  moraux  résulteront 
pour  nous,  — du  moins  je  l’espère  — de  l’extension  de 
notre  influence  en  Afrique  ; mais  toute  peine  mérite 
salaire.  Les  Anglais,  en  Égypte  et  dans  l’Inde,  ont,  eux 
aussi,  travaillé  dans  l’intérêt  des  peuples  qu’ils  proté- 
geaient, et  légitimement  ils  en  ont  tiré  bénéfice  (1). 

En  août  1910,  lors'  de  l’inauguration  du  monument, 
élevé  par  la  ville  de  Chalon  en  l’honneur  de  son  illustre 
enfant,  M.  Pichon  a déclaré  que  le  sacrifice  de  person- 
nalités aussi  ardentes  et  dévouées  était  essentiellement 
fécond.  En  effet,  la  mort  de  Mauchamp  nous  a permis 
d’occuper  Ouidja  et  nous  a fourni  des  droits  nouveaux 
pour  accomplir  notre  mission  naturelle.  La  jalousie  et 
la  méfiance  de  certains  peuples  nous  opposent  ouverte- 
tementou  sourdement  maintes  difficultés,  alors  que  , notre 
loyauté  est  incontestable.  Aussi  parfois,  par.  scrupule 
eûmes-nous  de  l’hésitation,  alors  qu’il  eut  mieux  valu  ne 
pastarderet  agir  avec  vigueur.  Que  de  reconnaissance  la 

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(1)  Je  n*ai  ni  le  temps,  ni  l’espace,  ni  surtout  la  prétention  de 
convertir  à ces  idées  les  anlicoloniaux  irréductibles*  Je  dois  me 
borner  à expliquer  le  rôle  joué  par  Émile  Mauchamp  et  nos  obli- 
gations immédiates  envers  le  Maroc  immoral,  ignorant  et  dégé- 
néré, telles  qu’elles  découlent  des  révélations  apportées  par  ce 
livre* 


14 


EMILE  MAUCHAMP 


France  doit  réserver  à ceux  de  ses  fils,  qui,  risquant  leur 
vie  comme  des  soldats,  donnent  à leur  immolation  ün 

J 

caractère  tel,  que,  devant  ce  sacrifice  magnanime  et 
désintéressé,  s’apaisent  les  mesquines  et  redoutables 
compétitions  internationales. 

Il  faut  admirer  certes  l’héroïsme  du  guerrier  qui  meurt 
dans  une  embuscade  ou  sur  un  champ  de  bataille;  mais 
les  esprits  chagrins  des  autres  pays  ont  une  tendance, 
presque  toujours  injuste,  à considérer  qu’il  a fait  son 
métier  tout  simplement  ou  même  qu’il  est  allé  au  delà 
des  ordres  reçus  et  qu’il  fut  provocateur.  Il  ne  saurai 
être  jugé  de  la  sorte,  celui  qui  tombe,  pacifique,  sans 
armes  à la  main,  après  avoir  au  contraire  cherché  àamé- 
liorer  le  sort  de  ceux  qui  le  massacrèrent.  .Si  l’existence 
d’un  homme  comme  Mauchamp  est  précieuse,  puisqu'elle 
propage  au  loin  le  bon  renom  de  la  Fi’ance  et;  qu’elle  est 
en  même  temps  l’honneur  de  toute  l’humanité,  sa  mort, 
plus  que  toute  autre,  est  utile  à la  grandeur  de  sa  patrie 
et  elle  démontre  la  nécessité  de  la  civilisation. 

II 

Il  convient  de  chercher  dans  sa  famille,  comme  dans 
les  divers  milieux  où  il  a vécu,  les  origines  du  caractère 
et  delà  destinée  d’Emile  Mauchamp. 

Son  père  appartient  à cette  classe  des  Français  d’une 
haute  culture  intellectuelle,  sachant  traiter  les  affaires  et 


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ET  LA  SORCELLERIE  AU  MAROC  ""  45. 

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ayant  le  goût  de  l’altruisme.  M.  P.  Mauchamp,  conseiller 
municipal,  adjoint  au  maire  de  Chalon,  conseiller  de  son 
département,  enfin  maire  de  sa  ville,  n’a  jamais  épargné 
son  temps  ni  ses  efforts  pour  les  œuvres  de  mutualité, 
d’éducation  populaire  et  de  relèvement  social. 

Aidé  de  sa  chère  femme,  aussi  modeste  que  douce  et 
bonne,  il  a1  fondé  des  sociétés  d’instruction  et  de  mora- 
lisation. 

Cet  homme  de  bien  eut  cruellement  à souffrir  dans  ses 
enfants,  qui  cependant  lui  firent  honneur . Il  perdit  une 

r 

fille  déjà  mariée  et  son  fils  Emile,  en  pleine  maturité,  au 

4- 

moment  où  il  en  était  le  plus  fier. 

C’est  l’an  passé  seulement  que  j ’ai  lié  connaissance  avec 
le  père  et  la  mère  du  héros  de  Marrakech;  j’ai  mieux  com- 
pris dès  lors  à quelle  source  d’intelligence,  de  bonté  et 
de  dévouement  il  avait  puisé  pour  devenir  un  grand 
citoyen . 

Quant  au  Dr  Émile  Mauchamp,  je  l’ai  rencontré  pour 

1 ■ Vh 

la  première  fois  à Jérusalem.  C’était  en  1900-1901.  Nous 
nous  liâmes  vite  d’amitié  fervente.  Il  possédait  les  qualités^ 
de  cœur  et  d’esprit,  qui  créent  les  sympathies  vives, 
profondes.  Des  sujets  semblables  nous  intéressaient, 
nos  natures  s’alliaient  spontanément  : la  sincérité  de 
sentiments  que  ne  fardait  aucun  apprêt  mondain,  l’expé- 
rience, acquise  au  contact  d’autres  races  et  à l’étude 
comparée  de  régions  et  de  caractères  différents,  l’habi- 


46  Émile  ma.ucha.mp  ; . 

tude  de  vivre  seul  et  de  compter  d'abord*  sur  soi  même, 
l’amour  de  cette  patrie  qui,  lointaine,  paraît  plus:  chère 
encore,  la:  passion  pour  les  belles-lettres  et  les  arts;  lé 
culte  de  cette  science  dont  il  allait  devenir  un  : des  maîtres, 
le  même  âge,  nous  rendirent  vite  inséparables. 

Il  n’était  pas  jusqu’à  un  commun  penchant  pour  les 
voyages,  qui  ne  devait  nous  lier  plus  étroitement. 

Je  demande  qu’on  me'  permette  de  faire  une  digres- 
sion nécessaire  pour  expliquer  cette  disposition  spéciale, 
qui  passe  auprès  du  vulgaire  pour  une  fantaisie  coûteuse 
ou  une  forme  du  caprice.  On  comprendra  mieux  l’âme 
et  le  destin  de  notre  héros,  lorsque  nous  aurons  tracé 
une  silhouette  du  vrai  voyageur,  du  voyageur  né. 

Je  sens  trop  moi-même,  malgré  mes  efforts  pour  les 
dominer,  ces  intincts  d’érrance,  pour  ne  pas  les  juger 
avec  sympathie  chez  les  autres.  Gomment  en  serait-il 
autrement  d’ailleurs  avec  Émile  Mauchamp,  puisque  ses 
admirables  vagabondages  ont  laissé  après  eux  des 
résultats  historiques  ? 

Le  voyageur  a d’abord  déux  vertus  particulières,  il 
n’est  pas,  tout  en  servant  son  pays,  l’esclave  des  minutes 
ambiantes;  ensuite  il  possède  une  énergie  qui  l’empêche 
d’être  inutile. 

Mais  celui  qui  s’en  va,  s’allégeant  des  paresses, 

Des  labeurs,  des  chagrins,  des  regrets,  des  caresses, 


ET  LA.  SORCELLERIE  AU  MAROC 


17 


Celui-là  qui  sait  rompre  un  complexe  lien. 

Qu’aucun  fojer  ne  garde  et  qu’aucun  joug  ne  tient. 
Celui-là,  qui  brayant  le  tumulte  des  gares, 

Le  fracas  dés  hôtels  et  des  quais  frémissants, 

Vit  dans  les  paquebots  et  les  wagons  barbares 
Et  quittant  ses  amis,  se  lie  à des  passants, 

Celui  qui  trouve  aux  yeux  de  la  femme  étrangère 
Un  peu  de  l’au-delà  que  jamais  on  n’atteint, 

Et  qui,  sans  redouter  la  tempête  ou  la  guerre, 
Provoque  l’ aventure  et  nargue  le  destin, 

Celui-là  qui  n’a  rien  du  loir  ou  du  cloporte, 

Et,  sachant  que  le  monde  est  un  bienfait  divin, 

Veut  que  la  mer  le  roule  et  que  le  sol  l’emporte, 
Celui-là  ne  naquit  et  ne  meurt  pas  en  vain...  (1) 

* 

Telle  est  la  marque  à laquelle  se  reconnaissent  certains 
tempéraments  fraternels.  Oui,  il  y a dans  T humanité  une 
caste  d’errants,  de  nomades,  qui  souffre  de  vivre  à la 
même  place  et  qui  a besoin  dé  parcourir  le  vaste  monde 
pour  y cueillir  sa  moisson  d’idées  et  de  faits,  dont  pro- 
fiteront les  autres,  les  sédentaires.  Est-ce  qu’en  ces  civi- 
lisés, en  ces  citadins,  recommencerait  l’impulsion  qui 
entraîna  les  pasteurs  des  bibles  dans  la  direction  suivie 
par  le  soleil  et  qui  prépara  plus  tard  les  immigrations, 
les  invasions  ? Pendant  des  siècles  et  des  siècles,  trop 
impétueux,  trop  jeunes  sur  la  planète,  trop  inquiets  aussi, 


(1)  V Humanité  divine . 


2 


18 


EMILE  MAUCHAMP 


les  aïeux  de  nos  aïeux,  ignorant  encore  l’art  de  cons- 
truire les  villes,  changeaient  sans  cesse  la  place  de  leurs 
repas  et  de  leur  sommeil. 

Au  contraire  chaque  race  tend  aujourd’hui  à se  fixer 
dans  certaines  frontières.  L’équilibre  des  influences  a 
créé  des  coalitions  pour  empêcher  tel  ou  tel  peuple,  plus 
fort,  mais  isolé,  de  s’épanouir  trop  au  loin.  Aussi  l’ins- 
tinct d’errance  s’est  réfugié  surtout  en  quelques  individus, 
qui  deviennent  les  pionniers  du  rayonnement  national  et 
les  instigateurs  de  l’unité  future  du  monde.  On  les  nomme 
explorateurs,  savants,  missionnaires,  soldats  coloniaux. 

Notre  charmant  ami  était  de  ceux-là.  Gomme  on  l’a  dit, 
il  avait  « celte  répugnance  à se  contenter  de  ce  qu’on  a » , 
cette  soif  du  sacrifice  « dont  sont  tourmentés  les  vail- 
lants, les  héros  ».  Il  allait,  sans  la  chercher,  mais  aussi 
sans  la  redouter,  fatalement  et  librement,  vers  cette  fin 

redoutable,  qui  guette  peu  ou  prou  tous  ceux  qui 
s’aventurent  trop  avant  chez  les  peuples  sauvages  ou 
retombés  dans  la  barbarie,  peuples  susceptibles  par 
ignorance,  irritables  par  paresse,  cruels  par  fanatisme. 

Faut-il  l’en  louer?  Certes,  son  exemple  doit  être  offert 
aux  jeunes  Français.  Le  goût  du  risque  commence  à se 
perdre  ; nous  avons  tellement  peur  des  responsabilités 
et  nous  sommes  tellement  les  partisans  du  « moindre 

r 

effort  » que  nous  ne  faisons  des  enfants  qu’avec  une  modé- 
ration et  une  prudence  funestes.  Nous  tendons  à devenir 


ET  LÀ.  SORCELLERIE  AU  MAROC 


19 


un  peuple  de  fonctionnaires  et  de  retraités.  Rien  de  plus 
déplorable. 

Songez,  — et  nous  aurons  à y revenir  tout  à l’heure,  que 
les  Français  de  la  Légation  de  Tanger  se  plaisaient  à trai- 
ter de  « bluffeur  » et  d’  « arriviste  » le  jeune  homme, 
en  qui  bouillonnait  la  sève  de  Faction  nationale  et  que 
hantait  le  dévouement  scientifique  et  humanitaire.  Tan- 
dis que,  lui,  il  se  dirigeait  de  plus  en  plus  vers  le  suprême 

4 

péril,  nos  diplomates,  jouaient  au  polo  (1)  à Tanger,  au  lieu 
de  songer  aux  intérêts  de  la  patrie,  le  jalousaient  et  le 
contrecarraient.  Cependant  l’araignée  allemande  tissait 
contre  lui  sa  toile  perfide  dans  l’ombre,  au  loin.  Il  s’en 
apercevait,  là  dénonçait  ; notre  légation  n’en  tenait  aucun 
compte. 

Ces  Français  officiels,  au  lieu  de  le  soutenir,  ne  répon- 
daient même  pas  à ses  lettres.  Ils  lui  supprimaient  ou  lui 
retardaient  son  traitement,  se  refusaient  à payer  l’indem- 
nité d’un  dispensaire  rendant  plus  de  services  à la  France 
qu’une  armée  de  conquêtes,  négligeaient  l’autorisation 
de  laisser  parvenir  des  remèdes,  ne  daignaient  même  pas 
le  protéger  contre  le  vol  de  ses  manuscrits  et  le  pillage 
de  ses  bagages. 

Depuis  longtemps  il  aurait  été  assassiné,  si  son  cou- 
rage personnel  ne  l’avait  pas  à plusieurs  reprises  sauvé. 

(1)  Lettre  d'Emile  Mauchamp  en  date  du  101‘  avril* 


20 


ÉMILE  MAUGHÀMP 


Les  sorciers  conspiraient  sans  cesse  contre  le  savant.  Le 
redouté  Ma-el-Àïnin,  cheik  des  Hommes  Bleus  (nommés,. 

j 

ainsi  à caiise  d’un  pagne  de  cette  couleur  dont  ils  se 
ceignaient  les  reins)  traversa  Marrakech  avec  sa  horde  de 
pillards  et  s’y  installa.  Le  lâche  attentat  de  toute  une. 
foule  contre  notre  ami,  seul,  avorta  grâce  à sa  résistance, 
qui  dispersa  les  agresseurs  (1). 

Grâce  à un  voyage  en  France,  où  il  acquit  la  sympa- 
thie éclairée  de  M.  Stéphen  Pichon,  sa  situation  allait 
s’améliorer.  Malheureusement,  pendant  son  absence,  la 
ville  de  Marrakech  avait  été  travaillée  par  les  intrigues 
de  l’Allemagne.  M.  de  Rosen,  alors  ministre  de  ce  pays, 
écrivait  aux  autorités  marocaines  que  « la  France,  violant 
la  foi  des  traités,  allait  installer  la  télégraphie  dans  tout 
le  Maroc.  Il  les  invitait  à prendre  des  mesures  pour 
entraver  toute  entreprise  de  ce  genre  » . 

Le  consul  allemand  Nier,  à Marrakech,  sur  ordre  reçu 
de  son  chef,  avisa  le  pacha  et  lui  conseilla  de  faire  sur- 
veiller le  retour  d’Émile  Mauchamp. 


(1)  « En  pleine  rue  et  en  plein  midi,  les  « hommes  bleus  » 
tirèrent  sur  le  docteur.  Celui-ci,  ignorant  la  peur  ■ — et  la  menace 
ne  le  laissait  que  trop  insensible  — riposta  à coups  de  revolver. 
Il  « descendit  » quelques-uns  de  ses  agresseurs  ; les  autres 
prirent  la  fuite.  O fatalité,  si  le  matin  du  19  mars  4907,  notre 
vaillant  docteur  avait  eu  son  revolver  Browing,  — c’est  aussi 
l’avis  de  M.  Louis  Gentil — jamais  ses  féroces  et  lâches  agres- 
seurs Sauraient  eu  raison  de  son  énergie.  » (Henri  Guillemin.) 


ET  LA.  SORCELLERIE  AU  MAROC 


21 


El-Hadj-abd-es-Selam,  déjà  très  antifrançais,  se  jura 
bien  d’empêcher  ce  projet,  que  nous  n’avions  jamais  eu, 
mais  qu’il  pouvait  nous  attribuer  désormais  sur  la  foi  — 
ou  plutôt  la  mauvaise  foi — d’autres  Européens.  Pour  un 
Arabe  de  Marrakech,  la  télégraphie  sans  fil  est  un  instru- 
ment magique  qui,  grâce  à des  fluides  attractifs  agissant 
dans  l’atmosphère  peut,  tout  à coup,  précipiter  sur  la 
cité  une  armée  entière  avec  de  l’artillerie  et  des  muni- 
tions. L’insinuation  allemande  était  donc  habile  et  effi- 
cace. Déjà,  un  élrangeaventurier  teuton,  avait  depuis 
longtemps  excité  l’opinion  publique  contre  le  docteur 
français,  son  concurrent.  Cet  individu,  se  nommant 
Holtzmann  et  se  disant  médecin,  n’était  en  réalité  qu’un 
espion  secret  doublé  d'un  marchand  de  pastilles  du  sérail  ; 
il  doit  porter  une  large  part  de  responsabilité  dans 
l’assassinat  de  notre  compatriote.  Cette  physionomie, 
des  plus  antipathiques,  mais  des  plus  curieuses,  mériterait, 
avec  sa  psychologie  de  traître  moderne,  d’être  fixée  par 
un  historien.  Polyglotte  instruit,  apparenté  au  Dr  Mohr, 
champion  ardent,  à Berlin,  de  la  politique  coloniale 
antifrançaise,  il  était  récemment  enfermé  à Fez  ; et 
c’est  en  partie  pour  le  sauver  que  nos  colonnes  suppor- 
tèrent les  fatigues,  les  assauts  des  tribus  révoltées,  les 
privations,  les  maladies  et  toutes  les  infortunes  attachées 
à ce  pays  redoutable.  Il  y a ainsi  des  ironies  historiques. 

Aujourd’hui,  Holtzmann  prétend  avoir  renoncé  à sa 


22 


ÉMILE  MAUGHAMP 


nationalité  ; il  a épousé  une  musulmane  et  il  est  devenu 
un  sujet  du.sultan,  sans  doute  pour  mieux  servir  le  roi  de 
Prusse.  Gét espion,  à plusieurs  reprises  désavoué  parles 
autorités  allemandes,  a été  toujours,  par  elles,  occultement 
défendu.  Il  joua  un  rôle  décisif  dans  Fémeute  de  Marra- 
kech, au  cours  de  laquelle  Mauchamp  succomba. 

Il  avait  inventé,  avec  un  sens  très  affiné  de  la  crédu- 
lité des  indigènes,  la  légende  suivante,  qui,  tendancieuse 
et  manifestement  criminelle  dans  ses  résultats,  serait 
digne  de  l’imagination  d’un  poète  des  Mille-et-une.  Nuits 
doublée  de  la  malignité  basse  d’un  Basile.  Notre  malheu- 
reux compatriote  y fait  allusion  dans  une  lettre,  adressée 
le  7 janvier  1906  à notre  consul  à Mogador,  sans  d’ail- 
leurs que  sa  plainte  ait  été  prise  en  considération.  Chose 
étrange,  d’avance  son  intuition  avait  flairé  bien  des  dan- 
gers. Il  ne  les  affronta  ensuite  qu’avec  plus  de  courage. 


« Mais  voilà  que,  depuis  peu,  je  m’aperçus  que  les  Arabes 
diminuaient  dans  ma  clientèle  du  dispensaire  (je  ne  parle 
pas  des  malheureux  qui  continuent  à fréquenter  la  clinique 
comme  par  le  passé),  que  les  notables  ne  me  faisaient  plus 
appeler.  J’en  fus  surpris  ; puis  j’appris  que  plusieurs 
personnes,  soignées  par  moi,  y compris  mes  opérés,  ne  vou- 
laient plus  me  voir;  deux  de  ces  personnes  témoignèrent 
alors  leurs  craintes  à mon  drogman,  Si  Mohammed,  que 
j’avais  envoyé  prendre  de  leurs  nouvelles;  l’un  d’eux, 
malade  de  peur,  avoua  ce  qui  suit  : 


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ET  LA.  SORCELLERIE  AU  MAROC  23 

Depuis  quelques  temps,  le  sieur  Holtzmann,  ayant 
chang'é  de  tactique  à mon  égard,  devant  les  éloges  qu’il 
entendait  faire  de  mes  capacités,  tenait  des  propos  de  ce 
genre  : 

Le  Docteur  Mauchamp  est,  je  le  sais  à présent,  un  excel- 
lent médecin;  c’est  même  l’un  des  plus  habiles  médecins 
de  France  ; mais  j’ai  des  renseignements  sûrs  que  mon 
amitié  pour  les  Musulmans  m’oblige  à faire  connaître. 

Il  appartient  à une  sorte  de  franc-maçonnerie  française  et 
chrétienne  qui  a voué  aux  Musulmans  du  Maroc  une  haine 
impitoyable,  et  dont  les  adeptes  ont  fait  le  serment  de  détruire 
le  plus  possible  de  ces  derniers.  Yoici  comme  on  procède  : 
on  choisit  des  médecins  très  habiles,  très  savants,  comme  le 
Dr  Mauchamp,  et  on  les  envoie  parmi  les  populations  maro- 
caines. Là,  ces  médecins  soignent  les  Arabes  avec  l’apparence 
d’une  grande  bonté,  les  guérissent,  soit  par  des  médicaments, 
soit  par  des  opérations,  des  maladies  dont  ils  souffrent,  ce 
qui  leur  attire  la  confiance  de  tous  et  une  grande  réputation, 
mais  en  même  temps,  ils  leur  font  prendre  un  poison  subtil 
qui  n’agit  que  deux,  trois,  quatre  ans  plus  tard  et  qui  les 
fait  mourir  sûrement. 

Et,  lorsque  ces  médecins  rentrent  en  France,  ils  se  font  un 
grand  mérite  d’avoir  fait  mourir  deux  cents,  trois  cents 
Musulmans,  ce  qui  leur  vaut  de  grands  honneurs. 

*********  «***•»**»*• 

* 

Or  la  crédulité  des  Arabes  est  telle  que  la  plupart  de 
ceux-ci  ajoutent  pleine  croyance  à cette  fantaisie  extrava- 
gante. Si,  d’ici  quelque  temps,  un  des  malades  que  j’ai  soi- 
gnés venait  à être  atteint  d’une  maladie  grave  dont  il  meurt, 
on  ne  manquerait  pas  de  convaincre  toute  cette  population 


24 


ÉMILE  MAUCHAMP 


crédule  et  superstitieuse  que  ce  décès  est  le  résultat  de  mes 
médications  occultes,  de  l’espèce  d’envoûtement  thérapeu- 
tique que  je  suis  accusé  de  pratiquer,  et  alors  ma  personne 
pourrait  être  exposée  à de  fâcheuses  explosions  de  fanatisme 
que  de  semblables  interprétations  de  mes  actions  auraient 
tôt  fait  de  soulever » 

La  haine  de  Holtzmànn  contre  Mauchamp  avait  ses 
racines  dans  l’opposition  de  ces  deux  caractères  et  des 
races  qu’ils  représentent.  Le  Français,  humanitaire,  loyal,, 
incapable  de  fourberie,  poussant  le  courage  jusqu’à 
l’extrême  hardiesse,  savant  authentique,  vif,  bon  et  sans 
arrière-pensée  ; l’aventurier  allemand,  au  contraire, 
lâche,  fourbe,  trompant  même  sur  ses  diplômes,  capable 
de  toutes  les  comédies  pour  arriver  à son  but,  se  jetant 
aux  genoux  de  l’adversaire  « pour  implorer  sa  clémence, 
solliciter  son  amitié  » et  ainsi  pouvoir  mieux  le  frapper 
dans.  le  dos,  poursuivant,  en  somme,  son  but  avec  une 
ténacité  et  une  férocité  dont  tout  autre  eût  été  inca- 
pable... Holtzmànn  n’avait  pas  rencontré  Mauchamp 
seulement  à Marrakech,  où  celui-ci  l’avait  supplanté 
comme  médecin  des  indigènes.  Fait  plus  grave,  notre  ami 
l’avait  démasqué  auprès  de  Moulay-Hafid,  qui  avait 
tout  d’abord  pris  pour  confident  cet  espion.  Moulay- 
Hafid,  alors  vice-roi  du  Sud,  était  déjà  un  personnage 
de  grande  importance.  Nous  devons  reconnaître  qu’après 
des  conversations  longues  et  intimes  entre  Mauchamp  et 


ET  E A.  SORCELLERIE  AU  MAROC 


25 


lui,  il  cessa  d’être  malveillant  à l’égard  des  nôtres  ; du 
moins  tant  qu’il  ne  fut  pas  encore  prétendant.  Il  avait 
vivement  apprécié  le  courage,  la  fermeté  et  surtout  le 
caractère  fier  du  savant  français,  alors  que  les  courtisa- 
neries  de  l’imposteur  allemand  finirent  par  l’écœurer. 

Dès  le  retour  de  Mauchamp  à Marrakech,  les  événe- 
ments se  précipitèrent. 

De  par  cette  puissance  d’illusion  dont  use  souvent  la 
destinée  envers  ceux  qu’elle  veut  conduire  à ses  fins 
en  les  aveuglant,  notre  ami,  d’ordinaire  si  clairvoyant 
dans  son  pessimisme,  est  malheureusement  de  plus  en 
plus  en  confiance  depuis  qu’il  est  revenu  de  France.  Il  a 
revu  ses  chers  parents.  Il  se  sent  maintenant  soutenu 
aux  Affaires  Etrangères.  M.  Régnault,  ministre  de  France 
à Tanger,  l’approuve.  Il  n’est  plus  aussi  isolé  ; M.  Louis 
Gentil,  Mnie  Gentil  et  leur  petite  fille  Suzanne  ont  quitté 
Tanger  et  vont  aussi  se  fixer  à,  Marrakech.  Comptant 
s’installer  pour  longtemps  dans  le  pays,  il  rentre  dans 
son  « home  » marocain  avec  plusieurs  caisses  renfermant 
ses  collections  artistiques,  composées  soit  de  ses  propres 
achats  dans  les  divers  pays  où  il  vécut,  soit  des  présents 
que  lui  adressèrent  quelques-uns  des  riches  indigènes, 
qu’il  avait  un  peu  partout  guéris. 

Or,  ces  bagages  devaient  justement  servir  de  motif  à 
l’exaltation  d’une  foule  absurde.  On  crut  ou  on  feignit 
de  croire  que  le  rouleau  renfermant  un  grand  tapis  de 


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26  ÉMILE  MAUCHAMP  | 

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4 mètres  de  côté  contenait  dès  mâts  et  des  antennes.  I 

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Tout  s* enchaîne  logiquement,  même  les  détails  les  plus  . i 

contradictoires  dans  l’esprit  des  gens  à idées  préconçues.  j 

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Déjà,  sur  le  passage  de  M.  Gentil,  on  chuchotait  : j 

• « Voilà  les  Français  qui  viennent  prendre  le  Maroc.  » 

Cet  explorateur  ne  trouva  pas  de  maison  à louer  dans 
le  pays,  et  il  dut  acceptèr  l’hospitalité  de  l’Alliance 
israélite.  C’est  à une  de  ses  lettres  que  nous  nous  repor- 
tons pour  nous  renseigner  exactement  sur  le  terrible 
massacre  du  19  mars  1907,  l’ambiance  qui  le  prépara,  la 
manière  dont  il  s’accomplit  brusquement,  brutalement. 

Le  prétexte  fut,  avec  les  bagages  mystérieux,  un  jonc 
installé  sur  la  terrasse  pour  tenir  le  linge  qui  sèche  : 

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« Le  19  mars,  les  indigènes  qui  surveillaient  de  très  près 
la  maison  du  docteur  remarquèrent  un  de  ces  grands  roseaux  | 

comme  on  en  voit  sur  beaucoup  de  maisons  et  qui  devait  j 

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servir  de  poteau  pour  étendre  le  linge.  On  a dit,  qu’il  s'agis-  I ! 

sait  d’ün  mât  destiné  h mes  opérations  géodésiques.  C’est 
une  absurdité,  car  qu’aurais-je  fait  d’un  mât  quand  Marra- 
kech offre  par  ses  minarets,  ses  mosquées,  tant  de  signaux 
naturels  et  notamment  la  fameuse  Koutoubia  de  82  mètres  . 
de  hauteur,  qui  se  voit  à une  très  grande  distance.  » 


Le  même  jour,  vers  11  heures  et  demie,  M.  Gentil,  de 
son  côté,  était  occupé  à déterminer  l’heure  par  l’obser- 
vation du  soleil  sur  la  terrasse  de  l’Alliance  israélite 


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ET  LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 


27 

lorsque  l’orage  humain  éclata.  Les  portes  du  Mellah  (le 
quartier  juif)  furent  fermées.  L’émeute  éclatait  dans  la, 
ville.  Le  caïd  du  quartier  israélite  crut  que  M.  Gentil 
avait  arboré  un  drapeau  français. 

C’était  à ce  moment  qu’Emile  Mauchamp  était  assas- 
siné. 

M.  Gentil  l’avait  quitté  un  peu  avant  dix  heures. 
L’infortuné  se  rendait  à son  dispensaire,  qu’il  allait  rou- 
vrir le  lendemain.  Si-Mohammed-Srir,  protégé  anglais, 
et  quelques  indigènes  l’avertirent  que  les  Arabes  étaient 
mécontents  de  l’objet  qui  se  trouvait  sur  sa  terrasse  : 

« Ce  n’est  qu’un  roseau,  répliqua-t-il,  mais  puisqu’on 
en  prend  ombrage,  je  l’enlèverai.  » 

Accompagné  de  son  interprète,  le  docteur  se  dirigea 
vers  son  domicile,  à deux  cents  mètres  de  là.  Il  jouait 
gaiement  avec  sa  badine.  La  foule  ne  tarda  pas  à le  suivre. 
Dans  son  insouciance  du  péril , il  ne  se  rendit  pas  compte 
de  l’agitation  et  de  la  colère  qui  grondait  sur  son  passage. 
Avant  d’arriver  chez  lui,  Mauchamp  se  trouva  nez  à nèz 
avec  une  bande  d’émeutiers  brandissant  des  sabres, 
des  fusils,  des  koumia  (grands  couteaux)  et  des  ma- 
traques. Nous  ne  connaissons  les  détails  du  crime,  direc- 
tement, que  par  Si-Mohammed-el-Hassani  qui  suivait  le 
jeune  savant.  D’après  son  témoignage,  le  moqaddem  du 
quartier,  « écumantde  rage  »,  se  précipita  sur  l’interprète 
qui  voulut  le  calmer  en  lui  affirmant  de  nouveau  que  le 


/ 


28  ÉMILE  MAUCHAMP 

roseau  tendancieux  serait  enlevé.  Mauchamp  gardait 

s 

tout  son  calme  et  se  rendait  si  peu  compte  à cette  heure 
là  du  complot  contre  lui  préparé  de  longue  main,  qu’il 
n’avait  pas  emporté  d’armes  avec  lui  (1). 

« Voyons,  soyez  sages  »,  se  serait-il  contenté  de  dire 
à ces  fanatiques,  d’après  les  diverses  versions  du  meurtre 
qui  nous  sont  parvenues.  Malgré  son  peu  de  foi  en  la 
sincérité  et  la  générosité  des  indigènes,  il  ne  pouvait 
s’empêcher  de  traiter  ces  forcenés,  ces  fous  oü  ces  mal- 
faisants, comme  des  enfants  qu’on  doit  calmer  par  son 
propre  calme. 

L’interprète,  étant  plus  familier  avec  les  mœurs  du 
pays,  comprit  que  quelque  chose  de  grave  allait  se  pas- 
ser, et  il  songea  d’abord  à se  sauver  lui  même;  aperce- 
vant une  porte  ouverte,  il  s’y  réfugia.  Une  femme  se 
décida  à le  cacher  dans  la  maison,  « parce  qu’il  était 
musulman  a. 

N’ayant  plus  son  interprète,  Mauchamp  était  bien 
perdu,  car  il  lui  était  impossible  de  s’expliquer.  S’il  avait 
été  armé,  il  aurait  pu,  du  moins,  vendre  chèrement  sa 
vie,  ou  même  tenir  à distance  ces  bandits  qui  subissent 
le  prestige  de  l’Européen  et  savent,  par  expérience,  qu’un 
seul  d’entre  nous,  quand  il  a des  moyens  de  défense, 


(d)  Lettre  de  M.  Falcon  adressée  à M.  Mauchamp  père,  confir- 
mant le  récit  de  M.  Gentil  et  datée  de  Marrakech,  le  d3  avril  1907. 


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ET  LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 


• 29 

vaut  une  foule  d’entre  eux.  Un  long  poignard  l’atteignit; 
Il  n’y  avait  plus  qu’à  fuir,  à regagner  le  plus  tôt  possible 
la  maison,  tâcher  de  s’y  enfermer,  pour  faire  usage  des 
armes  qu’il  y aurait  trouvées.  Il  se  précipité  dans  l’impasse 
conduisant  à sa  maison,  mais  il  est  rejoint  par  la  hai- 
neuse multitude,  qui  l’enveloppe,  l’accule  contre  un  mur. 
Il  tombe  ; et,  alors,  c’est  une  horrible  curée.  Tous 
frappent  ; les  pierres,  les  bâtons,  les  couteaux  s’abattent 
sur  ce  corps  déjà  inanimé.  Du  haut  des  terrasses  voi- 
sines, les  femmes  poussent  des  « you  you  » de  triomphe. 
« Le  Chrétien,  l’infidèle  est  mort,  gloire  à Dieu  et  à Maho- 
met ! (1)  » Songez  que  ce  supplice  dure  deux  heures . Il 
faut  espérer  que  la  mort  ne  sé  fit  pas  attendre  et  que  l’on 
11e  s’acharna  que  sur  un  cadavre.  Hélas  ! généralement 
il  n’en  est  pas  ainsi  ; et  le  Marocain  pratique  la  lenteur 
savante  des  supplices  chinois.  On  arrache  ses  vêtements 
et  on  va  mettre  le  feu  à ce  corps  meurtri  quand  des  sol- 
dats dispersent  les  bourreaux.  Sur  l’ordre  de  Moulay- 

1 

Hafid,  la  dépouille  de  Mauchamp  est  transportée  au 
dispensaire. 

« Il  était  temps,  dit  M.  Gentil,  la  foule,  de  plus  en 
plus  surexcitée,  venait  de  passer  une  corde  aux  pieds 
de  notre  infortuné  ami  et  se  proposait  de  le  traîner  dans 


(1)  Lettre  de  M.  Falcon  à M.  Mauchamp  père,  19  avril  1907. 


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30 


ÉMILE  MAUCHAMP 


un  terrain  vague  où  on  allait  le  faire  brûler  après  avoir 
arrosé  son  corps  de  pétrole.  » 

Un  autre  récit  du  massacre  nous  a été  communiqué 
d’Oran.  Les  détails  sont  plus  affreux  encore  : 

Un  énorme  pavé  fracasse  la  tête  de  Mauchamp  qui 
chancèle.  En  vain,  il  tente  de  trouver  un  abri  dans  sa 
propre  maison  ; les  portes  sont  barricadées.  Derrière, 
terrorisés,  les  domestiques  n’osent  ouvrir. 

Ces  brutes  se  resserrent  autour  du  docteur-  blessé  ; 
elles  le  poussent  violemment  dans  l’impasse  où  donne 
sa  maison;  elles  l’injurient,  l’accablent  de  crachats, 
l’assomment  à coup  de  pierres  et  de  matraques.  Le 
malheureux  est  renversé.  En  vain  il  appelle  au  secours. 
Le  fils  du  pacha  et  les  chefs  de  quartiers  sont  toujours 
là  qui  excitent  la  population  au  crime.  Les  énergumènes 
se  pressent  autour  de  Mauchamp  et  tirent  leurs  koumia 
de  leurs  fourreaux.  Deux  coups  de  poignard  crèvent  les 
yeux  de  leur  victime,  deux  autres  l’atteignent  au  cœur. 
Puis,  ils  s’acharnent  sur  le  corps  inanimé  du  chrétien, 
lui  lardent  le  crâne  de  cinq  autres  coups  de  poignards, 
lui  labourent  le  ventre  de  leurs  couteaux  affilés.  Enfin 
« la  tourbe  en  délire  traîne  le  cadavre  au  fond  de  l’im- 
passe et  le  jette  dans  une  fosse  putride,  infecte.  Elle 
relire  cette  loque  humaine  du  lieu  innommable  où  elle  l’a 
souillée  et  l’attache  par  une  corde  aux  pieds.  Hurlant 
toujours,  traînant  dans  la  poussière  le  corps  du  malheu- 


ET  LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 


31 

reux  qui  lui  donnait  ses  soins  actifs  et  désintéressés,  elle 
ne  s’arrête  qu’au  milieu  d’un  terrain  vague.  Des  bidons 
de  pétrole  sont  apportés  et  sont  éventrés  ; on  inonde  le 
cadavre  et  on  s’apprête  à y mettre  le  feu  (1)  ». 

Les  émeutiers  d’ailleurs  ne  s’en  tinrent  pas  là.  Ils 
pillèrent  la  maison  du  docteur,  puis  allèrent  assiéger  la 
maison  de  l’agent  consulaire  d’Angleterre.  Là,  un  domes- 
tique repoussa  les  assaillants,  tua  deux  hommes  et  en 
blessa  un  troisième  ; cinquante  soldats  envoyés  par 
Moulay-Hafid  suffirent  à peine  pour  dégager  deux  com- 
merçants français  et  les  conduire  au  Dar-Maghzen. 

Ce  n’est  qu’à  la  tombée  de  la  nuit  que  M.  Gentil  put 
se  rendre,  avec  M.  Lassallas  et  une  escorte  fournie  par 
le  vice-roi,  à la  maison  de  la  victime.  Encore  durent-ils 
se  vêtir  en  musulmans  : 

« La  porte  d’entrée  avait  été  forcée,  écrit  M.  Gentil,  l’inté- 
rieur offrait  le  plus  lamentable  spectacle.  La  maison  avait  été 
mise  à sac.  Il  ne  restait  que  des  meubles  en  bois  blanc,  bri- 
sés, défoncés,  pour  la  plupart  jetés  dans  le  jardin  intérieur 
que  le  docteur  avait  aménagé  avec  tant  de  soins.  Les  livres  et 
les  papiers  jonchaient  le  parquet,  la  cour,  et  traînaient  jusque 
dans  la  rue.  Ils  étaient  souillés  de  boue  et  de  sang  car  les 
meurtriers  avaient  dû  se  battre  pour  s’approprier  les  objets 
de  la  victime.  Les  tentures,  les  riches  tapis  d’Orient  et  les 
différents  objets  de  valeur,  collectionnés  avec  un  goûtremar- 

(4)  Cf.  Biographie  du  docteur  Émile  Mauchamp  parM.  Henri 
Guillemin. 


32 


ÉMILE  MA.UCHAMP 


1 


quable  par  Mauchamp,  avaient  complètement  disparu  ! 

J’ai  jug'é  indispensable  de  ne  pas  laisser  perdre  la  cor- 
respondance du  docteur  ; et,  à cet  effet,  j’ai  fait  mettre  dans 
des  sacs  tout  0e  qui.était  papier  ; le  tout,  apporté  chez  moi,  a 
été  trié  avec  soin,  sous  mes  yeux,  par  mes  compatriotes,  J’ai 
réuni,  eh  quatorze  paquets,  les  papiers  et  les  manuscrits  et 
les  ai  envoyés  par  les  soins  de  M.  d’Huytéza,  vice-consul  à 
Mazagan,  à M.  le  Ministre  de  France  à Tanger.  » 

Cette  vision  de  vol  sanglant  et  de  pillage,  malgré  son 
horreur,  était  peu  de  chose  encore,  à côté  du  spectacle 
qui  attendait  les  deux  Français  au  dispensaire.  Là,  dans 
« une  petite  pièce  sans  autre  ouverture  qu’une  porte 
basse  »,  ils  aperçurent,  allongé  sur  de  l’herbe  fraîche,  un 
corps  presque  méconnaissable  dans  un  manteau  blanc  (i)  : 

La  tête  comme  broyée  portait  un  turban.  Les  soldats 
avaient  habillé  en  Arabe  celui  que  les  Arabes  torturèrent 

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et  tuèrent.  Quelle  dérision  ! Mauchamp,  pendant  sa  vie, 

avait  toujours  refusé  de  quitter  ses  vêtements  euro- 

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péens  : « Je  suis  ici,  répondait-il,  comme  médecin  fran- 
çais, pour  faire  connaître  et  faire  aimer  la  France;  il  faut 
que  les  indigènes  reconnaissent  en  moi  un  Français.  » 

Ces  restes  informes,  nos  compatriotes  durent  renoncer 
à les  emporter  avec  eux  et  même  à les  veiller.  Il  fallut 
rentrer. 

(d)  « A l'examen,  écrit  M.  Falcon,  MM.  Gentil  et  Lassallas  ont 
compté  jusqu’à  25  blessures,  presque  toutes  dans  la  région  du 
cœur,  une  au  côté  et  une  au  front.  » 


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ET  LA  SORCELLERIE  AU  MAROC  "33 

Chez  lui,  M.  Gentil  rédigea  un  procès  verbal  de  cons- 
tat qui,  ayant  été  signé  aussi  par  Si-Omar-ben-Medjjad 
et  M.  Lasallas,  fut  adressé  à Tanger  au  Ministre  de 
France.  Un  menuisier  musulman,  qui  avait  préparé 

pour  M.  Gentil  un  petit  observatoire  météorologique  en 

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planches,  le  transforma  en  cercueil.  Ce  corps  y fut  déposé 
le  20  mars  « dans  un  drap  blanc,  sous  une  couche  de 
charbon»;  le  cercueil  fut  transporté  jusqu’à  la  côte,  à 
dos  de  mulet,  pendant  la  nuit  ; des  Européens  et  vingt- 
cinq  soldats  de  Mouiey-Hafîd  lui  firent  cortège.  Ce  fut 
quatre  jours  de  chevauchées.  A Mazagan,  le  corps  fut 
embaumé  ; la  cérémonie  des  obsèques  eut  lieu  à Tanger, 
le  2 avril  1907,  avec  solennité  et  dans  l’émotion  générale. 

Tous  les  Européens  tinrent  à l’honneur  de  sejoindreà 
nous  pour  affirmer  la  part  qu’ils  prenaient  à notre  afflic- 
tion. 

« Nous  le  savons,  Messieurs,  s’écria  M.  Régnault,  devant 
la  dépouille  posée  sur  un  wagonnet  et  enveloppée  du  pavil- 
lon tricolore,  les  évolutions  des  peuples  ne  peuvent  s’accom- 
plir sans  secousses  ni  sans  victimes;  Parmi  les  hommes  "ce 
sont  les  meilleurs,  les  plus  utiles,  qui  méritent  d’être  distin- 
gués et  qui  se  désignent  aux  coups  des  barbares. 

Il  en  coûte  sans  doute  de  perdre  une  intelligence  produc- 
tive et  bienfaisante  comme  celle  de  Mauchamp  ; mais  les 
sacrifices  même  les  plus  cruels,  n’ont  jamais  fait  reculer  les 
idées.  De  tels  exemples,  loin  de  décourager  les  vocations  les 
suscitent. 

3 


34 


ÉMILE  MAUCHAMP 


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Déjà,  le  26  mars,  un  débat  sur  la  mort  du  patriote 
martyr  entraînait  à la  tribune  M.  Dubief  qui  se  fit 
applaudir  sur  les  bancs,  en  lisant  plusieurs  des  lettres  du 
Dr  Mauchamp  (nous  avons  cité  plus  haut  des  extraits). 

M.  Pichon,  ministre  des  Affaires  étrangères  termina 
ainsi  son  discours  : 

« Le  Gouvernement  a décidé  d’occuper  la  ville  d’Oudjda  et. 
de  maintenir  cette  occupation  jusqu'au  jour  où  nous  aurons 
obtenu  les  réparations  qui  nous  sont  dues.  Quelles  sont  ces 
réparations  ? C’est  d’abord  la  punition  des  auteurs  du  meurtre 
du  Dr  Mauchamp,  la . destitution  et  l’emprisonnement 
du  gouverneur  qui  a la  responsabilité  de  ce  crime  (très  bien , 
très  bien  /);  les  indemnités  convenables  pour  la  famille  de  la 
victime;  les  réparations  dues  au  Gouvernement  en  raison  du 
caractère  officiel  qu’avait  notre  compatriote;  enfin  l’affectation 
d’une  somme  importante  à une  œuvre  de  bienfaisance  au 
Maroc. . . » 

* * 

En  ; effet,  tout  récemment,  parmi  les  vœux  du  Gou- 
vernement, a été  réalisé  du  moins  celui  qui,  en  ce  discours 
approuvé  de  tous,  fut  exprimé  le  dernier.  Un  hôpital 
portant  le  nom  du  Dr  Mauchamp  a été  fondé  à Marra- 
kech. 


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ET  LA  SORCELLERIE  AU  MAROC  35 


III 

* 

C’est  à Jérusalem,  au  milieu  de  110s  excursions  et  de 
nos  promenades  que  le  proj  et  de  sonder  plus  à fond 
l’âme  musulmane  et  d’en  révéler  au  cours  d’un  livre,  les 
méandres  et  les  profondeurs,  se  précisa  dans  le  cerveau 
du  Dr  Mauchamp.  Nous  ne  nous  lassions,  ni  l’un,  ni 
l’autre,  d’explorer  Jérusalem  et  ses  alentours.  Ah!  les 
souvenirs,  si  poignants  malgré  leur  indécision,  d’un 
passé  religieux,  là  tout  proche,  et  comme  ressuscité  par 
des  sanctuaires  encombrés  de  pèlerins  et  des  cérémonies 
magnifiques  ! Ah  ! les  luttes  d’influences,  les  petites 
querelles  des  sectes,  se  déroulant  autour  du  sépulcre 
d’un  Dieu,  l’intérêt  tout  à fait  exceptionnel  d’un  confluent 
de  races,  de  doctrines,  d’espérances,:  la  poésie  des  sites 
sacrés,  qui  n’ont  d’équivalent  nulle  part. 

Mauchamp  était  mon  compagnon  de  choix  ; d’ailleurs 
il  jouissait  d’une  situation  exceptionnelle  en  tant  que 
médecin  français,  à cause  aussi  de  son  activité  et  de  la 
sympathie,  qui  rayonnait  de  lui  et  y retournait.  Les  con- 
grégations, qui  forment,  à elles  seules,  dans  cette  ville, 
une  population  importante,  lui  étaient  reconnaissantes 
du  dévouement  qu’il  leur  témoignait,  quoiqu’il  restât  un 
libre-penseur  irréductible  et  un  républicain  avéré. 


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36  ÉMILE  MAUCHAMP 

Ce  qui  paraissait  plus  difficile  encore,  il  avait  conquis 
l’amitié  et  la  confiance  des  Musulmans,  qui  allaient  à sa 

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clinique  ou  le  faisaient  appeler,  lui  ouvrant  leur  maison 
et  même  les  appartements  de  leurs  femmes. 

Mauchamp  avait  gardé,  au  milieu  de  ses  travaux 
astreignants,  sa  jovialité  et  sa  bonne  humeur. 

Je  le  revois,  grand  et  svelte,  allant  de  son  pas  rapide 
dans  les  rues  de  Jérusalem,  qui  sont  vraiment  un  dédale 
inextricable.  Que  de  journées  heureuses,  vécues  en- 
semble ! 

Je  me  rappelle  une  excursion,  poussée  jusqu’à  Jéricho, 
les  eaux  tranquilles  du  Jourdain,  l’aspect  étrange  de  ce 
lacsibien  nommé,  en  effet,  « la  Mer  Morte  »,  où  se  mêlent 
le  sel,  le  naphte,  le  bitume  et  le  soufre.  Là,  rien  de  vivant 
ne  demeure,  pas  même  un  végétal  ; et  cette  onde  noirâtre 
et  huileuse  où  tout  surnage,  recouvre,  sans  doute,  comme 
l’indique  la  légende  sacrée,  d’antiques  cités  détruites. 
Ayant  erré  dans  cette  plaine  désolée  de  Jéricho,  où  les 
trompettes  bibliques  semblent  avoir  pour  jamais  créé  le 
désert  et  la  désolation,  nous  passâmes  quelques  heures 
agréables  chez  le  pacha  de  l’endroit  avant  de  rentrer 
à Jérusalem. 

Gomme  Mauchamp  était  gai,  ardent,  observateur, 
spirituel,  infatigable  1 Je  n’ai  pas  oublié,  non  plus,  les 
soirs  oùnous  nous  attardions  dans  la  vallée  de  Josapliat, 
près  de  la  Fontaine  de  la  Vierge.  Nous  entendions  les 


ET  LA.  SORCELLERIE  AD  MAROC 


37 


chats  sauvages  miauler  dans  les  arbres  et  les  chacals  se 
plaindre,  en  rôdant  autour  des  tombes.  Une  oppression 
sacrée  nous  montait  à la  gorge  : notre  esprit  subissait 
T emprise  de  l’antique  Sion,  dont  les  monuments  se  dres- 
s aient  encore  si  près  de  nous  ; et,  d’autre  part,  cette  con- 
trée âpre  et  charmante,  presque  retournée  à l’état  sau- 
vage, sous  la  domination  des  Turcs,  nous  plongeait  dans 
une  mélancolie  impossible  à définir...  C’est  alors  que  le 
mystère  de  la  vie  musulmane,  de  sa  mission,  de  ses  éner- 
gies expansives,  qu’accompagne  une  sorte  d’imperméabi- 
lité, revenait  dans  notre  conversation,  comme  un  leit 
motiv,  qui  trouble  et  qui  hante.  Je  lui  disais  : 

— Puisqu’il  t’est  donné  de  vivre  dans  ce  pays  et  de 
pouvoir,  par  tes  fonctions,  mieux  que  tout  autre,  péné- 
trer dans  l’intimité  des  habitants,  profites-en  pour  ana- 
lyser leurs  dispositions,  leur  vices,  leurs  coutumes,  leur 
savoir,  leurs  ignorances.  Montre-nous  les  rouages  secrets 
de  ces  mécaniques  intérieures.  Nous  ignorons  les  vrais 
mobiles  qui  les  font  agir  et  comment  il  se  trouve  que  nous 
ayons  sur  eux  si  peu  d’action... 

— On  serait  bien  étonné  d’apprendre  que  la  magie  et  la 
so  rcellerie  comptent  encore  tant  d’adeptes  parmi  eux. 

Et,  mon  camarade  me  l’assurait,  les  doctrines  que 
j’avais  exhumées  dans  le  Satanisme  et  la  Magie  (1) 

(4)  Un  volume  paru  d’abord  chez  Léon  Ghailley. 


38 


ÉMILE  MAUCHAMP 


étaient  encore  en  vigueur  chez  maintes  peuplades  musul- 
manes. 

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— Écris  ce  livre,  lui  disais-je;  tu  rendras  un  fier  service 
aux  orientalistes  d’abord,  comme  aux  psychologues,  enfin 
à la  France  qui  semble  avoir  reçu,  pour  l’Afrique,  la 
mission  d’y  civiliser  les  Musulmans. 

Les  années  passèrent;  j’allai  en  Égyte  rejoindre  des  amis 
qui  devaient  avec  moi  partir  pour  l’Inde.  De  son  côté, 
Mauchamp  allait  être  appelé  à parcourir  l’Arabie  Pélrée, 
la  Syrie,  l’Asie  Mineure,  enfin  le  Maroc,  où  il  devait 
sacrifier  sa  vie  pour  notre  influence  et  pour  la  civilisation. 

Notre  causerie  resta  féconde  ; c’est  au  Maroc  surtout 
qu’il  réalisa  le  projet,  que  nous  avions  ensemble  prémé- 
dité. Pendant  les  heures  que  laissaient  libres  les  séances 
du  dispensaire,  les  visites  aux  indigènes,  les  explorations, 
il  colligeait  les  documents  qu’il  devait  réunir  plus 
tard  sous  ce  titre  « La  Sorcellerie  au  Maroc  » et  qui, 
aujourd’hui,  paraissent  enfin.  La  tâche  ne  fut  pas  aisée;  la 
sorcellerie,  la  magie,  se  plaisent  à l’obscurité  ou  au  moins 
aux  demi-ténèbres  ; elles  y gagnent  un  prestige  qui  a 
lui-même  quelque  chose  de  mystique  et  de  mystérieux. 

Dans  ses  lettres  à ses  parents,  Mauchamp  fait,  plu- 
sieurs fois,  allusion  à son  procédé  d’enquête.  Il  leur 
écrivait  : 

ce  J’ai  depuis  quelque  temps,  en  ce  moment  même , un 
brave  sorcier,  auquel  j’arrache  ses  secrets  pour  la  documen- 


ET  LA.  SORCELLERIE  AU  MAROC 


39 


tation  de  l’ouvrage  que  je  me  propose  de  publier  plus  tard. 
Comme  je  ne  sais  si  je  pourrai  le  retrouver,  je  ne  le  lâche 
pas  ; il  est  dur  à la  détente  (1). 

Quelle  émotion  à tenir  dans  sa  main,  à parcourir  des 
jeux  ce  cahier  et  ce  manuscrit,  transmis  à M.  Régnault, 
ministre  de  France  à Tanger.  Les.  feuillets  en  lambeaux 
en  ont  été  religieusement  ramassés  par  les  amis  du  doc- 
teur, sur  le  sol  de  sa  demeure,  où  tout  cela  gisait,  ma- 
cùlé  de  sang  ; car  les  meurtriers  se  sont  entr’égorgés, 
comme  nous  l’avons  dit,  pour  le  partage  de  ses  bibelots, 
de  ses  collections  et  de  ses  souvenirs. 

Par  un  juste  hommage  qu’il  me  plaît  de  rendre  à une 


(1)  Une  note,  que  je  crois  boa  de  citer  intégralement/  nous 
initie  aux  détails  de  la  petite  mise  en  scène  nécessaire  pour  ex- 
tirper les  confidences  dont  ce  livre  est  la  synthèse  : 

« Ce  sorcier  était  dur  à la  détente,  écrit  M*  Henri  Guillemin, 
ainsi  que  d’autres  Musulmans  interrogés  ! Il  ne  fallait,  pas  qu’ils 
vissent  le  docteur  écrire  leurs  réponses  à ses  questions  : sans 
cela  ils  auraient  gardé  le  mutisme  le  plus  complet.  Pour  se 
rappeler  leur  conversation,  il  avait  imaginé  ce  stratagème.  Assis 
de  côté  à une  faible  distance  de  sa  table  de  travail,  tout  près  de 
ces  gens  qu’il  regardait  en  face,  et  muni  d’un  crayon  avec  lequel 
il  semblait  jouer  tout  en  causant,  il  jetait  nonchalamment  sur  un 
cahier  d’écolier  posé  sur  la  table,  les  principaux  points  de  chaque 
remède.  Ensuite,  il  encerclait  d’un  trait  les  mots  épars  qui  lui 
serviraient,  une  fois  seul,  à reconstituer  chacune  de  ces  recettes 
absolument  fantastiques...  avec  lesquelles,  en  ajoutant  nombre 
d’observations  médicales,  il  a pu  composer  un  recueil  de  près 
de  400  pages.  » 


40 


ÉMILE  MAUCHAMP 


affection  intelligente  et  délicate  et  aussi  au  point  de  vue 
documentaire,  je  citerai,  telle  que  me  Fa  communiqué 

f 

sans  signature  M.  Mau  champ  père,  une  page  bien  in- 
téressante. On  y constate  la  ferveur  de  dévouement  que 
le  cœur  excellent  de  notre  jeune  héros!  savait  susciter 
auprès  de  lui. 

« La  personne  qui  a mis  en  ordre  ces  notes  veut  être  accu- 
sée seule  de  ce  qui  dépare  cette  œuvre. 

Il  n’y  avait  de  rédigé  que  l’introduction  dont  les  pre- 
mières feuilles  manquaient.  Le  reste  de  l’ouvrage  était  noté 
pêle-mêle  sous  la  dictée  ânonnante  sans  doute  de  quelque 

drogman  arabe,  interprète  entre  le  courageux  docteur  et 

+ 

les  misérables  empiristes  de  ce  primitif  pays. 

Sur  les  feuillets  détachés,  arrachés,  souillés  de  boue  et 
de  sang  dans  la  bagarre  qui  suivit  le  pillage  de  la  maison 
du  héros,  les  remarques  se  rapportant  aux  sujets  lés  plus  diffé- 
rents  étaient  tellement  enchevêtrés  qu’il  fallut  numéroter  jus- 
qu’à cinq  ou  six  fois  dans  une  page  enfin  de  s’y  retrouver. 

On  n’a  pas  non  plus  trop  osé  faire  un  triage,  ce  livre 
étant  du  document  et  non  pas  de  la  littérature. 

Souvent  encore,  à quelque  tournure  de  phrase,  à quelque 
mot,  à quelque  façon  de  penser  ou  de  s’exprimer,  la  person- 
nalité de  l’auteur  devenait  tellement  vivante,  et  le  souvenir , 
qu’il  n’est  plus,  si  douloureux  que  la  clarté  de  la  pauvre 
raison  qui  travaillait  s’embuait  de  tristesse  ; malgré  les 
efforts  répétés  de  la  volonté,  certains  passages  ne  purent 
jamais  être  revus  de  sang  froid. 

Qu’on  'tâche  donc  d’imaginer  ce  que  cet  ouvrage  aurait 


ET  LA  SORCELLERIE  AU  MAROC  41 

pu  être  s’il  avait  été  ciselé  par  son  auteur  et  qu'on  le  prenne 
pour  ce  qui  est  : l’œuyre  inachevée  d’un  savant,  d’un  artiste, 
œuvre  qu’on  trouva  en  lambeaux,  en  ruines  et  qu’une  main 
amie  pieuse,  mais  maladroite,  d’autant  plus  maladroite 
qu’elle  souffrit,  tâcha  de  reconstruire  pierre  par  pierre. 

Cette  première  version  a été  revue  et  recopiée  de  la 
main  de  M.  P.  Mauehamp  qui  me  Pa  communiquée,  et 
c’est  alors  que  m’est  échu  mon  travail  personnel  de  mise 
en  point. 


I 

‘j 

* IV 


Le  livre  du  Dr  Mauehamp  nous  apporte  la  révé- 

\ 

lation,  la  plus  complète  et  la  mieux  « vue  »,  du  Maroc 
mystérieux,  de  ses  coutumes,  de  ses  croyances,  de  sa 
vie  intime,  de  tout  ce  qui  caractérise  enfin  la  décadence, 
inéluctable,  semble- t-il,  de  ce  peuple.  Nous  retrouvons 
dans  ces  bribes  de  sorcellerie,  dans  ces  recettes  de 
« bonnes-femmes  »,  qui  sentent  la  méchanceté, la  luxure 
et  le  crime,  les  notions  d’une  très  ancienne  métaphy- 
sique, les  souvenirs  corrompus  d’une  des  plus  belles 
civilisations  du  monde. 

Fez  fut  célèbre  autrefois,  comme  centre  de  religion, 
d’université,  de  philosophie  et  de  science. 


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42  ÉMILE  MAÜCHAMP 

Or,  il  n’est  rien  de  pire  que  la  décrépitude  des  meilleurs 
Etats.  On  se  souvient  que  les  Arabes  ont  été,  pour  l’Eu- 
rope, les  transmetteurs  des  connaissances  et  de  la  sagesse 
grecques  et  orientales.  Si  certaines  hordes  musulman  es 
anéantirent  les  architectures  chrétiennes  et  païennes, 
brulèrentcettefameusebibliothèque  d’Alexandrie,  qui  ren- 
fermait des  chefs-d’œuvre  inappréciables,  les  prédéces- 
seurs et  les  disciples  d’Averroès  rallumèrent  les  flam- 
beaux éteints  d’un  passé,  qui,  sans  eux,  serait  resté  dans 
une  éternelle  nuit.  Nous  leurdevons  notre  manière  de  pen- 
ser et  même  de  compter  et  tant  de  reliques  littéraires  et 
philosophiques,  qui  sans  eux  eussent  été  à jamais  abolies. 

Mais  la  synthèse  scientifique  de  cette  grande  époque 
était  imprégnée  de  mysticisme.  On  croyait  avec  les 
astrologues  à l’efficacité  psychique  des  rayons  des  étoiles  ; 
et  les  fourneaux  des  alchimistes  préparaient  la  difficile 
recherche  du  Grand’ CEu vre. .. . Ce  n’était  pas  la  sorcellerie 
comme  de  nos  jours,  la  sorcellerie,  ou  plutôt,  afin  de 
préciser,  uneignorancesuperstitieuse,  cruelle  et  fanatique , 

c’était  la  « magie  »,  je  veux  dire  une  notion  élevée  et 

1 

confuse  de  l’unité  du  monde,  la  certitude  d’une  âme 
universelle,  disséminée  en  toutes  choses,  et  que  l’on  peut , 
par  des  rites  et  des  prières,  atteindre  et  ductiliser. 

Ces  connaissances  douteuses  mais  grandioses  prove- 
naient de  l 'intuition  personnelle,  d’une  tradition  très 
reculée,  et  aussi  de  certaines  expériences  subtiles. 


\ 

1 


ET  LA.  SORCELLERIE  AU  MAROC  43 

Assez  rapidement  la  décadence  commença. 

Le  climat  y fut  pour  quelque  chose,  ainsi  que  la 
paresse  et  les  peuplades  guerrières  venues  du  désert  qui, 
par  des  invasions  constantes,  détruisirent  l’équilibre 
fragile  d’une  intellectualité,  ayant  déjà  baissé  dans  les 
villes  saintes. 

Il  faut  avouer  encore  que,  malgré  certaines  grandes 
idées  éparses  dans  le  Koran,  et,  quoique  ce  livre  ne  soit 
pas  nettement  opposé  à l’esprit  scientifique,  comme  on  a 
voulu  le  faire  croire,  les  commentaires,  qui  l’entour  ent 
et  l’étouffent  d’une  complexité  minutieuse  et  littérale  ont 
pour  but  d’extirper  toute  liberté  de  penser  et  toute  ten- 
dance vers  des  recherches  nouvelles. 

Ce  même  goût  d’immobilité,  cette  torpeur  africaine,  à 
laquelle  succèdent  de  brusques  furies  et  d’excessives  vio- 
lences, s'étendirent  du  monde  physique  jusqu’au  domaine 

* 

de  l’esprit.  Ce  furent  de  monotones  et  mécaniques  for- 
mules, que  les  talebs  se  léguèrent  de  génération  en  géné- 
ration. Les  cei'veaux  stagnèrent,  et,  de  même  que,  dans" 
les  eaux  croupissantes,  se  multiplient  les  miasmes  les 
plus  dangereux, — dans  ces  âmes,  que  ne  stimulaient  plus 
ni  la  foi  au  progrès,  ni  le  désir  de  connaître,  tous  les 
vices  de  l’intelligence  et  du  cœur  se  fortifièrent  en  s’exal- 
tant. 

* 

D’autre  part,  la  race  noire  infusa  au  sang  arabe,  mau- 
resque ou  berbère,  des  éléments  funestes  et  dépravants. 


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44  ÉMILE  MAUCHAMP 

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Dès  lors,  le  Maroc  ne  peut  plus  trouver  en  lui-même  sa 
régénération.  Autrefois  partirent  de  Fez,  pour  conquérir 

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l’Europe, ; des  harcas  de  soldats  téméraires,  commandées 
par  des  chefs  -chevaleresques  et  beaux.  Elles  étaient 
accompagnées  de  mathématiciens,  de  'philosophes  et  de 
poètes.  Aujourd’hui,  comme  disent  les  bouddhistes,  « la 
roue  a tourné  ».  Nos  soldats  sillonnent  les  plaines  fé- 
condes, traversent  les  oueds,  assainissent  les  villes. 
Bientôt  la  civilisation  européenne  et  française,  par  les 
armes  et  par  le  livre,  purifiera  ce  vieil  empire  anar- 

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chiste,  pestilentiel  et  décrépit. 


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* 

En  attendant,  les  sorciers  se  défendent,  les  sorciers, 

c’est  à dire  les  professeurs  et  les  prêtres,  qui  conservent 

» 

jalousement  les  traditions  corrompues  et  corruptrices 
d’une  science  obscurcie  et  d’une  religion  tombée.  Ulémas 
et  talebs  sont  les  grands  ennemis  de  notre  intervention 
pacifique  ou  militaire.  Ce  n’est  pas  le  sultan  avec  ses 
ministres,  qui,  en  réalité,  gouverne,  dirige,  exploite  le 
plus  Je  Maroc:  ce  sont  eux,  les  sorciers,  qui  profitent  de 
la  crédulité,  de  la  timidité  et  de  l’avilissement,  où  ce 
peuple,  autrefois  si  érudit  et  si  fier,  est  descendu.  Ils 


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KT  LA.  SORCELLERIE  AU  MAROC  45 

vivent  et  ils  sont  tout  puissants,  grâce  à ce  fanatisme, 
qu’ils  créent  ou  qu’ils  développent.  Ils  condamnent  à 
mort  celui  qui  pourrait  dissoudre  les  brumes  où  se 
perdent  leurs  victimes.  La  lumière  intellectuelle  est  une 
ennemie,  qu’ils  pourchassent  par  tous  les  moyens;  et  on 
peut  dire  que  c’est  eux  qui,  réellement,  tuèrent  Mau  champ 
en  excitant  par  lèurs  calomniés  haineuses  et  leurs  sugges- 
tions féroces,  des  brutes,  chez  qui  ils  avaient  éteint,  par 
avance,  toute  lueur  de  jugement,  de  compréhension  et 
de  pitié. 

Ils  tentèrent  cependant  de  gagner  le  « hakim  » fran- 

t 

çais.  Ils  répondaient  à son  appel.  Avec  leurs  mufles  de 
chacals,  leurs  gestes  timorés,  què  facilement  exalte  la 
haine,  quand  ils  se  sentent  les  plus  forts,  ils  entraient 

dans  la  maison,  qu’habitait  à Marrakech  le  docteur.  Ils 

* 

s’entretenaient  avec  lui  de  leurs  méthodes  de  travail  et 
des  minutieuses  tactiques,  employées  hypocritement  et 
vilement,  pour  persécuter,  nuire,  tuer  même.  Dans  ce 
pays  où  les  sociétés  secrètes  sont  innombrables,  lé  goût 
de  faire  des  adeptes  est  en  quelque  sorte  inné.  Vers  leur 
occultisme  traître  et  sournois,  ces  maîtres  des  ténèbres 
auraient  été  heureux  d’entraîner  l’intrépide  et  loyal 
savant,  comme  s’il  était  possible  de  changer  une  baïon- 
nette luisante  contre  une  lame  rouillée  et  torse. 

Emile  Maucharap  obéissait  tout  simplement  à cette 
curiosité  psychologique,  que  je  m’étais  plu  à aiguiser 


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46  ÉMILÈ  MAUCHAMP 

encore  pendant  le  mois  que  nous  passâmes  ensemble  à 
Jérusalem.  Il  avait  compris  qu’en  effet,  nous  ne  pourrions 
j amais  connaître,  jusqu’en  ses  replis,  l’âme  musulmane 

î 

si  nous  nous  contentions  d’étudier  le  Koran  ou  de  visiter 
des  mosquées  et  des  bazars.  De  même  que  les  grimoires 

t 

hébreux,  français  et  latins,  quej  'avais  feuilletés  à la  Biblio- 
thèque de  l’Arsenal,  me  permettaient  d’explorer  les 
dédales  de  ces  consciences  inquiètes  et  troublées  de  notre 
Moyen-Age  européen,  époque  de  foi  et  d’enthousiasme, 
époque  aussi  de  superstition,  de  férocité  et  de  terreur, 
Mauchamp,  à qui  j’en  avais  parlé  et  qui  ne  l’avait  pas 
oublié,  s’industriait  à analysér  par  le  menu,  les  envoû- 
tements marocains,  leurs  philtres  d’amour  ou  de  vindictes. 
Comme  ces  secrets  mystiques  et  criminels  ne  doivent  pas,, 
afin  de  garder  leur  efficacité,  être  livrés  aux  profanes, 
notre  questionneur  conversait  avec  les  talebs  sans  osten- 
siblement prendre  de  notes.  Nous  l’avons  déjà  fait  remar- 
quer ; afin  de  ne  pas  perdre  les  détails  compliqués 
et  diffus  de  ces  ordonnances  malfaisantes,  d’une  main 
qui  semblait  se  jouer,  il  enregistrait,  en  signes  rapides, 
et  illisibles,  sauf  pour  lui,  les  renseignements  qui  lui 
étaient  communiqués  (1). 


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De  ces  précieux  gribouillages  nous  donnons  un  spécimen. 
La  photographie  a fixé  aussi  quelques  lignes  du  manuscrit  ori- 
ginal et  originel,  maculé  de  sang  et  de  boue. 


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ET  LA.  SORCELLERIE  AU  MAROC  47 

Le  savant  devait  payer  de  son  martyre  les  révélations 
qu’il  arrachait  à ces  nécro inans  et  à ces  envoûteurs. 


Est-ce  à dire  qu’aucune  parcelle  de  vérité,  aucune 
miette  de  science,  et  surtout  aucun  document  authen- 
tique et  utile  de  psychologie  ne  puisse  apparaître  dans 
ces  gravâts,  ces  décombres  et  ces  ordures?  Ici,  en  quel- 

r 

que  manière,  je  suis  plus  indulgent  qu’Emile  Mauchamp. 
D’abord,  parce  que  je  sais  la  beauté  des  sources,  d’où 
descendent  ces  fleuves  devenus  impurs  à parcourir  trop  de 

V 

marécages.  J’ai  étudié  les  Upanischads  de  l’Inde,  traités 
théologiques  en  forme  d’hymnes,  avec  quoi  Schopenhauer 
et  d’autres  philosophes  plus  récents  ont  édifié  leurs  sys- 
tèmes. Autant  que  la  vie  moderne  me  l’a  permis,  j’ai 
scruté  les  pages,  obscures  mais  substantielles  et  pro- 
fondes, de  laCabbale,  dont  les  Arabes,  àla  bonne  époque, 
furent  les  continuateurs.  Je  sais,  à n’en  pouvoir  douter, 
que  les  superstitions,  parfois  abjectes,  que  Mauchamp  a 
recueillies,  pour  mieux  les  dénoncer  à tous,  sont  les  débris 
d’une  antique  science,  ou  plutôt  d’une  synthèse  de  science, 
qui  exprima  pendant  plusieurs  siècles  l’apogée  de  l’es- 
prit humain. 

Certes,  depuis,  et  je  ne  crains  pas  de  le  répéter,  l’intel- 
ligence de  la  race  ayant  baissé,  le  livre  ne  fut  plus  com- 
pris ; et  la  lettre,  selon  le  mot  célèbre,  tua  l’esprit.  Au 
mage  qui  voit,  au  delà  des  symboles  matériels  et  transi- 


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48 


ÉMILE  MA.UCHAMP 


toires,  la  vérité  immatérielle,  a succédé  le  sorcier,  qui 
rapetisse  la  pensée  et  les  actes  aux  éxtériorités  et  au 
verbalisme. 

N’importe.  La  psychothérapie  est  bien  sortie,  lucide, 
méthodique,  des  rites parfois  . troubles  du  magné- 
tisme : une  psychologie  pratiqué, -c’est  à dire  un  entraî- 
nement spécial  de  la  volonté;  pourra  résulter  de  l’étude 
comparée,  de  ces  agissements,  qui  semblent  ridicules  et 
sont  le  plus  souvent  néfastes  et  laids.  Mais-,  en  eux, 
nous  pouvons  discerner  l'emploi  de  forces'  intimes, 
qui  sont  en  la  circonstance  dirigées  vers  le  méfait  et  même 
le  meurtre,  alors  qu’il  sera  possible  de  discipliner  ces 
énergies,  pour  quelques  œuvres  généreuses  de  guérison 
et  de  bon  aloi. 

Lorsque  nous  touchons  à ces  problèmes,  qui  sont  beau- 
coup plus  importants  qu’on  ne  le  croit,  par  leur  reten- 
tissement individuel  et  social,  le  sujet  d’études  s’élargit, 
déborde  du  Maroc,  intéresse  aussi  l’Europe  et  le 
monde. 

Il  s’agit,  en  effet,  de  certains  états  d’âme,  qui  ne  sont 
pas  uniquement  marocains,  ni  même  africains  ; car  ils 
appartiennent  à une  certaine  époque,  au  cours  de  laquelle 
l’esprit  humain,  orienté  dé  certaine  manière,  commit  de 
grossières  erreurs  et  en  même  temps,  eut,  au  milieu  d’une 
fumée  aveuglante  et  irrespirable,  des  lueurs  sur  un 


La  Oüliiiik'  ftanraiso  île  Marrakech  (MM.  Fi rbadu  Gentil,  Lassullus,  Uotm+.-i 
Doujû  ; M1""  (jihiUI,  Si  Omar  hf1»  Rlpjjail,  M100  Falcon,  Mlle  fiumui. 


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du  il1  Muudiamp  ; (a  croix  bhiudie  italique  L'iîmh  oU  du 
re,  à droite,  le  lü^^u^alre au  fond,  la  Koutoubia. 


ET  LA.  SORCELLERIE  .AU  MAROC  • ' 4 9 

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domaine  de  connaissances,  abandonné  depuis,  et  auquel, 
aujourd’hui,  nous  retournons. 

Je  dois  reconnaître  qu’une  étrange  ressemblance  rap- 
proche la  sorcellerie  moderne  au  Maroc  de  notre  ancienne 
sorcellerie  française. 

Les  documents  inédits,  que  j’ai  trouvés  à Paris,  soit  à 
la  Bibliothèque  de  l’Arsenal,  soit  à la  Bibliothèque  Natio- 
nale, ou  à Londres,  au  British  Muséum,  peuvent  être  mis 
en  parallèle  avec  ceux  recueillis  par  le  Dr  Mauchamp. 
Avec  cette  différence  que  les  grimoires  français,  rédigés 
la  plupart  du  temps  au  xviii8  siècle  seulement,  portent 
la  marque  du  Moyen-Age  et  ne  sont  plus  guère  mis  en 
vigueur  heureusement. 

Il  est  vrai  que  les  sorciers,  les  devineresses,  les  occul- 
tistes modernes  cherchent  à revivifier  ces  doctrines 
désuètes  et  ces  expériences  incohérentes  (d).  A côté  de 
quelques  chercheurs  de  bonne  foi  qu’il  faudrait  encou- 

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rager, combien  de  charlatans,  d’aventuriers,  de  fous  et  de 

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demi-fous!  Lescolporteurs  vendentencore  « le  petit  Albert» 
dans  les  campagnes;  mais  ce  sont  de  bien  faibles  et  pâles 
survivances,  à côté  d’habitudes  invétérées  et  en  quelque 

(1)  Le  Folk-Lore  rapporte  bien  des  coutumes  aussi  niaises 
d’apparence,  aussi  dégradantes  en  fait  et  pourtant  encore  usitées 
dans  nos  provinces.  Il  n’y  a pas  si  longtemps,  elles  étaient  à la 
mode  chez  les  gens  du  monde  ; a-t-on  oublié  les  bouillons  de 
têtes  de  vipère  que  vantait  Mme  de  Sévigné,  et,  au  seuil  du 
xvme  siècle,  les  vénéneuses  pharmacopées  de  la  Brinvilliers? 

4 


50 


ÉMILE  MAUCHAMP 


sorte  constantes  chez  les  peuplades  du  Maroc.  Celles-ci, 

— et  tous  les  voyageurs  confirmeront  nos  dires  — en 

/ 

sont  restées^  pour  l’idée  et  la  manière  de  vivre,  au  temps 
féodal,  bien  entendu  avec  tous  les  déchets  qu’ac- 
compagnent les  décadences.  Il  en  îest  de  même 
au  Tliibet,  infesté  de  sorcellerie  et  d’anarchie. 

Dès  lors,  nous  n’en  pouvons  douter,  puisque  ce  pays 
arriéré  nous  montre  pratiquées  encore,  sur  un  autre 
continent,  les  mœurs  sataniques  en  usage  dans  les  diverses 
contrées  d’Europe,  pendant  le  Moyen-Age,  il  faut  bien 
admettre  que  l’humanité  a réellement  traversé  une  période 
où  la  sorcellerie  fut  souveraine. 

Il  n’y  a aucun  accord  possible  entre  nos  méthodes  de 
travail  et  les  tâtonnements  crédules  de  la  sorcellerie  ; 
mais  nous  sommes  quelques-uns  à reconnaître,  après 
expertise,  que  les  sorciers  en  savaient  plus  pour  la  psy- 
chothérapie que  la  plupart  de  nos  médecins  et  de  nos 
psychologues. 

Nous  ne  sommes  pas  là  seulement  en  face  de  follc-lore 
ou  de  curiosités  historiques. 

Ces  recettes  frauduleuses  laissent  entrevoir  qu’il  nous 
reste  à apprendre  quelque  chose  des  philosophes  mys- 
tiques oubliés  et  même  des  praticiens  beaucoup  moins 
recommandables  qui  furent  leurs  disciples. 

Ces  théosophes  du  Moyen-Age  dressèrent  la  synthèse 
confuse  d’une  science  psychologique,  qu’un  siècle  prochain 


ET  LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 


51 


fixera,  et  qui,  pour  le  moment,  a passé  de  la  spéculation 
vaine,  à une  analyse  expérimentale  sérieuse.  Nous  avons 
• donc  fait  un  pas  modeste,  mais  assuré,  vers  la  récherche' 
de  nouvelles  vérités . 

Ce  que  nous  savons  (ce  nest  pas  grand  chose  dans 
l’ordre  de  la  psychologie  pratique),  nous  le  savons  sans 
doute  mieux  qu’eux;  mais  ils  étaient  allés  beaucoup  plus 
loin  que  nous. 

J 

Ils  avaient  pressenti  et  même  défini  d’une  manière 
obscure  et  incomplète,  il  est  vrai,  quoique  assez  nettement 
pour  leur  propre  esprit,  la  suggestion,  l’hypnose,  la 
catalepsie,  les  modifications  intérieures  de  la  personnalité, 
phénomènes  aujourd’hui  catalogués éï'  contrôlés;  de  plus, 
ils  étaient  initiés  à la  lecture  des  pensées,  aux  halluci- 
nations télépathiques,  à la  suggestion  mentale,  à l’in- 
fluence à distance  et  même  aux  divers  prodiges,  que, 
sous  l’étiquette  de  spiritisme,  on  fait  remonter  à la 
deuxième  moitié  du  siècle  dernier,  alors  que,  de  tous 
temps,  ils  ont  été  connus  et  même  provoqués. 

Les  exercices  qu’exigent  les  <c  secrets  d’amour  et  de 
haine  »,  enregistrés  dans  les  grimoires  de  la  Bibliothèque 
de  l’Arsenal  ou  constatés  dans  les  papiers  du  Dr  Mauchamp , 
ne  sont  entièrement  absurdes  que  pour  un  sceptique  irré- 
fléchi. Ils  ont  d’abord  l’efficacité  certaine  des  rites,  quels 
qu’ils  soient,  et  qui  agissent  ou  réagissent  sur  le  rituali- 
sant. 


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SAfil  ^-^*1 


\ 


52  ÉMILE  MAUCHAMP 

Ils  sont  basés  sur  la  loi  de  l’association  des  idées,  sur 
l’analogie  et  sur  la  puissance  de  l’imagination.  Les 
marches,  les  promenades,  les  recherches  difficiles  que 
parfois  ils  exigent,  les  impressions  répugnantes  ou  terri- 
fiantes, qui  viennent  des  matériaux  employés,  exaltent  la 
passion  de  celui  qui  s’y  adonne  et  aussi,  du  moins, 

augmentent  ses  forces,  l’enivrent  d’un  fanatisme  parti- 

1 

culier.  Même,  n’y  aurait-il  vraiment  que  cela,  il  faudrait 
admettre  le  danger,  c’est  à dire  la  puissance  de  ces  ma- 
chinations ; mais  on  est  en  droit  de  supposer  qu’intervient 
quelque  chose  de  plus.  La  télépathie  involontaire  et  acci- 
dentelle ne  pourrait-elle  pas,  pour  ceux  qui  savent,  deve- 
nir méthodique  et  voulue  ? En  d’autres  termes,  n’est-il  pas 

r 

possible,  comme  l’ont  cru  l’Egypte,  la  Ghaldée,  la  Judée, 
l’Inde  et  le  monde  entier  en  somme,  au  Moyen-Age, 
d’influencer  les  âmes  à distance,  d’agir  sur  la  santé,  sur 
le  jugement,  sur  la  raison  par  le  moyen  de  l’ électricité 
humaine? 

Maintes  expériences  de  magnétiseurs  modernes  et 
même  d’hypnotiseurs  officiels  tendent  à établir  que,  dans 
certaines  conditions*  après,  bien  entendu,  des  prises 
de  contact  préalables,  la  suggestion  peut  être  véhiculée 
de  cerveau  à cerveau  à travers  l’espace,  à peu  près 
comme  le  croyaient  les  anciens  sorciers  et  comme  au- 
jourd’hui l’imaginent  les  Marocains  ? Plus  tard,  après 
L 

des  essais  minutieux  et  répétés,  je  ne  serais  pas  étonné 


r 


ET  LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 


53 

que  fussent  trouvées  les  lois  de  cette  télégraphie  sans 
fil  pour  les  pensées  et  les  volitions.  Il  ne  servirait  de 
rien  d’exposer  aujourd’hui,  autrement  que  sous  forme 
d’hypothèse,  une  découverte  psychique,  qui  ne  serait 
d’ailleurs  qu’une  invention  retrouvée  et  mise  au  point. 
Il  faut  que  l’humanité  aille  pas  à pas  dans  les  demi- 
ténèbres  de  l’âme,  alors  que  déjà  nous  courons  tant  de 
dangers  à nous  risquer  dans  les  espaces  libres  de  l’uni- 
vers, où  la  lumière  et  la  loyauté  des  lois  physiques  sem- 
blent des  garanties  de  salut  suffisantes,  défais  ici  assez 
clairement  allusion  aux  dangers  de  l’aviation,  art  des 
plus  récents  ; mais  combien  de  risques  courent  les 
hommes  à cause  encore  de  leurs  trop  nombreuses  igno- 
rances dans  le  maniement  des  autres  éléments,  qu’ils 
croient  avoir  domptés  ! 

Quoi  d’ étonnant  si  certains  prodiges  psychiques  qui  ne 
passent  pour  tels  qu’à  cause  de  notre  impéritie,  ont  été 
d’avance  compromis  par  les  charlatans  ou  les  malfai- 
teurs ; quoi  d'étonnant  si  on  les  craint,  si  on  les  nie,  ou 
si  on  s’en  écarte  ! Le  progrès  intérieur  est  toujours  plus 
difficile  que  le  progrès  extérieur.  Que  d’hésitations  et 
d’incertitudes,  que  de  malveillances  et  de  délires  se 
dressent  en  obstacles  sur  l’idéal  chemin! 

La  plupart  des  observateurs  se  contentent  de  regarder 
les  faits  étranges  de  la  sorcellerie  et  de  rapporter  les 
formules  et  les  rites  qu’elle  emploie,  en  n’y  voyant  que 


54  ÉMILE  MA.UCHAMP 

de  l’absurde  et  du  baroque  ou  bien  de  Fincomprélie ri- 
sible et  de  l’inexplicable.  Ils  se  trompent  encore  plus  en 
attribuant  par  exemple  à l’islamisme  pour  le  Maroc,  ou 
au  mysticisme  chrétien  pour  le  Moyen-Age  français,  les 
bizarreries  de  paroles  ou  de  gestes  dont  s’enveloppent 
ces  « secrets  » ou  ces  « recettes  » . 

On  peut  le  dire  aussi  bien  en  l’honneur  de  Maho- 
met que  du  Christianisme,  la  sorcellerie  et  la  magie  ont 

r 

été  également  proscrites  par  le  Koran  et  l’Evangile. 

Il  en  est  de  même  pour  le  Bouddhisme,  qui  cependant 
est  devenu  au  Thibet,  par  exemple,  le  plus  insensé  des 
mysticismes  spagyriques.  Dieu  sait  pourtant  que  le 
Bouddha  était  opposé  à toutes  les  superstitions  et  même 
à tous  les  prodiges.  Il  chassa  de  la  « communauté  » un 
moine  qui  se  prétendait  thaumaturge.  Car,  pour  cette 
intelligence,  suprêmement  philosophique,  qu’était  Gau- 
tama,  il  y avait  toujours  dans  ces  phénomènes  extraor- 
dinaires, sinon  des  mensonges,  du  moins  de  l’illusion  et 
du  trouble. 

s 

Mahomet  a déclaré  dans  le  Koran  qu’il  n’avait  j amais 
\ fait  de  miracles  et  qu’il  n’en  ferait  jamais.  A la  Mecque, 

\près  de  son  tombeau,  les  prodiges  affluent...  Tellement 
le  prophète,  le  savant,  l’homme  supérieur  s’efforcent  vai- 
nement de  lutter  contre  la  crédulité,  de  fortifier  les  juge- 
jments  et  les  consciences.  Leurs  plus  ardents  disciples,  en 

t ■ 

[toute  bonne  foi  et  pour  les  mieux  honorer,  exécutent  le 
1 * 


I 


ET  LA.  SORCELLERIE  AU  MAROC 


55 


contraire  de  leurs  ordres,  non  seulement  parce  qu’ils  ne  les 
ont  pas  compris,  mais  parce  qu’ils  ne  sont  pas  en  état  de  les 
comprendre.  Et  il  en  sera  longtemps  ainsi  ; et  ceux  qui  ne 
remontent  pas  aux  sources  croiront  que  Jésus,  le  Bouddha, . 
Mahomet,  auront  - encouragé  les  fauteurs  de  prestiges, 
alors  qu’ils  les  auront  rejetés  sans  cesse  et  combattus... 

Non  pas  qu’ils  aient  nié  les  puissances  de  la  Nature 
et  de  la  Surnature,  non  pas  qu’ils  se  soient  opposés  au 
développement  de  l’être  intérieur  par  la  méditation,  la 

V 

prière,  la  foi,  qui  concèdent  d.es  pouvoirs  nouveaux  et 
inconnus  ; mais  ils  ont  dédaigné  l’extraordinaire,  l’anor-* 
mal,  l’excentrique,  les  tours  du  bateleur  et  les  halluci^ 
nations  de  l’hystérie. 

En  revanche,  c’est  dans  une  religion  qui  précéda  le 

y 

Bouddhisme,  l’Islam  et  l’Evangile,  ou  plutôt  dans  un 
assemblage  de  religions  ayant  un  même  point  de  départ, 
mais  des  formes  innombrables,  je  veux  dire  le  Paga^ 
nisme,  que  toutes  les  sorcelleries  naquirent,  se  dévelop-? 
pèrent,  s’épanouh'ent. 

L’Inde,  après  l’époque  des  Yédas,  au  temps  d’un 
brahmanisme  matériel  et  matérialisé,  l’Egypte,  lorsque 
ses  magnifiques  symboles  devinrent  des  idoles,  la  Chal- 
dée,  dès  que  les  prêtres  succédèrent  aux  philosophes, 
enfantèrent  ces  croyances,  ces  rites,  ces  chants,  ces 
gesticulations,  ces  sacrifices,  ce  mystère  aussi,  qui  sou- 
vent n’est  que  de  l’obscuration  et  conduit  à l’annihila- 


56  ÉMILE  MAUCHAMP 

tion  de  l’intelligence  et  à l’asservissement  de  la  volonté. 

Ces  énergies  supérieures,  que  peuvent  soulever  un 

r 

grand  amour'  et  une  grande  espérance,  on  en  demanda 
le  secret  à la  crainte,  à l’horreur,  à la  cruauté,  aux  plus 
vils  désirs.  Et,  pour  cela,  on  accumulait  mille  exigences, 
mille  difficultés,  le  dégoût  et  l’épouvante.  Il  en  résulte 
un  détraquement  de  l’être,  des  lésions  nerveuses,  un 
trouble  particulier,  qui  dégagent  certaines  énergies, 
créent  en  tout  cas  une  atmosphère  où  peuvent  éclore 
des  événements  monstrueux,  tantôt  mensongers,  tantôt 
illusoires,  tantôt  prodigieux  en  effet,  mais  avec  toujours 
quelques  mensonges  et  quelques  illusions. 

^ « Crises  de  l’hystérie  »,  prononcela  Salpétrière  ; « sata- 

* V 

nismeet  démonologie  »,  affirme  l’Eglise.  Les  deux  écoles 
ont  raison  : il  y a du  démon  partout  où  se  trouve  de  la  mé- 
chanceté et  du  mensonge,  de  l’hystérie  dès  que  l’organisme 
est  fêlé;  en  quelque  sorte,  par  ces  acides  de  l’âme.  De 
toutes  façons,  le  Paganisme  triomphe,  avec  ses  dieux, 
qui  sont  les  forces  de  la  nature  en  nous  ou  hors  denous, 
ce  paganisme,  pluraliste  comme  les  instincts,  anar- 
chique et  despotique,  à la  fois,  comme  les  premiers  gou- 
vernements imposés  à l’origine  du  inonde.  Le  mot 
de  « superstition  » dit  bien  de  quoi  il  s’agit,  quand 
on  le  décompose  étymologiquement  : super  stare? 
déchets,  survivance,  reste  et  vestiges...  La  sorcellerie 
est  en  effet  tout  cela  ; elle  se  compose  des  miettes 


i 


BT  LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 


ST 

du  banquet  des  dieux,  qu’ont  dérobées  les  démons. 

Démon  est  deus  inversus,  a écrit  Eliphas  Levi.  Le 
démon  est  un  dieu  renversé,  ou  inverti,  ou  bien  oublié , 
affaibli,  abandonné,  un  dieu  mort,  auquel  a succédé  son 
fantôme.  La  sorcellerie,  qui  use  volontiers  des  fantômes 
des  vivants  et  des  fantômes  des  défunts,  est,  elle-même, 
un  spectre,  un  spectre  de  science.  Mais,  si  on  décompose 
ce  spectre  comme  celui  d’une  étoile,  on  y trouve  le  refie  t 
d’étranges  lumières  et  la  trace  des  éléments  composant 
la  réalité,  qui  est  au  loin  ou  qui  n’est  plus. 

Ainsi,  peut-on  comprendre  l’utilité  de  ce  chaos  où  se 
penchent  de  patients  enquêteurs.  « Il  y a de  l’or,  s’écriait 
Leibnitz,  dans  le  fumier  de  la  scolastique.  » On  peut  en 
dire  autant  de  la  sorcellerie,  en  comprenant  qu’elle  ap- 
partient à des  cultes  primitifs  et  naturalistes,  qu’elle  e n 
est  la  continuation,  l’image  grimaçante,  le  dernier  effort. 

Nos  lecteurs,  qui  s’édifieront  aux  notes  prises  par  Mau- 
champ,  sous  la  dictée  des  sorciers  marocains,  seront  obligés 
deconvenir  que  ces  immolations  d’animaux,  ces  cueillettes 
d’herbes,  ce  culte  des  étoiles,  ces  formules,  que  les  Hébreux 
prirent  à Babyloneouà  Memphis,  appartiennent  au  ritua- 
lisme de  peuples,  que  n’avaient  pas  encore  purifiés  la 
notion  du  bien  unique  et  la  morale  antipassionnelle  et  sur- 
naturelle du  Christ;  et  ils  admireront  le  jeune  savant 
d’avoir  consigné  ces  curiosités  alarmantes  avec  tant 
d’impartialité,  de  courage  et  de  soin. 


* 


V 


58 


ÉMILE  MAUCIIAMP 


\ 


■ i 

I 

Quelques  aphorismes,  que  je  retrouve  dans  les  notes 
du  Dr  Mauchamp,  telles  que  le  zèle  de  son  père  les  a 
recueillies,  nous  révèlent  bien  mieux  les  arrière-pensées 
de  l’Arabe  au  Maroc  que  les  observations  souvent  super- 
ficielles de  certains  voyageurs  trop  pressés. 

Les  Talebs  vantent  l’hypocrisie,  le  mensonge,  et  s’in- 
clinent devant  la  force  brutale,  victorieuse  : l’hypocrisie, 
parce  qu’elle  simule  la  vertu;  le  mensonge,  parce  qu’il  est 
la  transmission  toute  naturelle  des  faits  dans  le  désert; 
la  force  brutale,  parce'  qu’elle  a le  dernier  mot.  Il  est 
assez  étrange  de  constater  que  l’Européen,  — il  sait  trop 
mentir  encore  — est  pourtant  le  seul  capable  de  respecter 
la  vérité  et  surtout  d’en  apprécier  la  valeur.  L’Asie  est 
fourbe.  L’Afrique  aussi.  De  vague  de  sable  en  vague  de 
sable,  dans  le  désert,  l’évènement  se  propage  avec  une 
rapidité  prodigieuse,  qui  rappelle  la  fougue  turbulente 
du  simoun;  mais,  plus  l’événement  voyage,  plus,  comme 
la  tempête,  il  emporte  avec  lui  toute  sorte  d’éléments 
troubles  et  nouveaux,  ramassés  en  route, — sans  compter 
les  mirages. 

Aussi,  être  sur  le  qui-vive,  voilà  pour  les  Marocains 
la  grande  vertu. 


i 

V 


ET  LA  SORCELLERIE  AU  MAROC  59 

« Aie  confiance  en  tes  amis  et  ferme  ta  porte  »,  dit  uii 
ironique  et  sage  proverbe  de  là-bas.  Ou  encore  : « Le 
son  ne  devient  jamais  farine,  l’ennemi  ne  devient  jamais 
ami.  » Pour  les  Arabes,  le  vol  n’est  pas  une  faute  grave  ; 

T 

tout  au  plus  une  simple  défaillance,  dont  un  honnête 
homme  peut  souffrir,  qu’uii  honnête  homme  doit  par- 
donner. Les  Marocains  ont  une  jolie  expression  pour 
réhabiliter  l’auteur  d’une  razzia:  « Il  a cherché  le  bien  de 
Dieu  sur  sa  route.  » 

V 

Le  fond  de  l’âme  est  profondément  sensuel;  j’entends 
que  la  satisfaction  est  la  grande  affaire,  qu’il  n’existe 

pas,  comme  chez  nous,  un  idéal  de  contrôle  de  soi,  pou- 

-+  — . L 

vaut  aller  jusqu’à  un  certain  amour  de  l’utile  souf- 
france. La  volupté  est  seule  recherchée  ; elle  consiste  dans 
les  présents  de  la  terre  ou  dans  les  ivresses  de  la  chair. 

! « Trois  choses  effacent  le  chagrin,  est-il  remarqué,  la 

1 vue  delà  verdure,  la  trouvaille  de  l’eau  vive  et  la  chair 
soyeuse  des  garçons  et  des  filles.  » Le  grand  châtiment^ 
c’est  la  privation  de  l’amour  physique.  « Que  les  fémmés 
me  soient  défendues  si  je  mens  I » telle  est  l’exclamation 
souvent  employée  pour  affermir  une  conviction  ébranlée. 

Gela  n’empêche  pas  une  sorte  de  mysticisme,  puisé 
dans  la  contemplation  du  désert.  J’ai  pour  ma  part  par- 
couru les  solitudes  sablonneuses  de  l’Afrique,  si  diffé- 
rentes  les  unes  des  autres,  quand  il  s’agit  de  l’Egypte  ou 
de  Biskra,  de  celles  de  la  Syrie  et  de  l’Arabie,  de  celles 

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60 


ÉMILE  MAUGHAM  P 


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enfin  de  l’Inde.  Le  désert  est  multiple,  autrement  mul 
tiple  que  la  mer.  Il  ne  faut  pas  croire  que  ces  étendues 
de  sable,  plus  fertiles  qu’on  ne  le  supposerait,  n’aient 
pas.  chacune  leurs  particularités. 

A ce  propos,  Mauchamp  a formulé  des  impressions 
aussi  justes  et  pittoresques.  Par  exemple,  il  a noté  ce 
qui  caractérise  le  plus  spécialement  ces  paysages  de  ciel 
et  de  sable  : le  silence  et  la  couleur. 

« Au  désert,  écrit-il,  il  n’existe  dcins  l’espace  sans  bruit  que 
des  bêtes  silencieuses  : lézards,  gerboises,  scorpions,  cérastes. 
Nature  morte,  muette,  où  il  n’y  a que  de  la  couleur,  — - mais 
combien  belle  et  variée  ! — et  des  silhouettes.  » 

*■ 

Goûtez  cette  jolie  évocation  de  la  nuit  qui  envahit  ces 
immensités  graves. 

« Le  campement  au  désert  s’endort  le  soir  parmi  les  vastes 
obscurités,  avec  tout  autour  l’étendue,  cachée  par  le  voile  des 
ténèbres  ; et  pas  un  cri  d’insecte,  pas  un  frisson,  rien  que 
l’angoisse  du  silence,  le  tragique  repos...  » 

Il  a compris  le  dédoublement  qui  s’opère  quand  on 
s’habitue  à ces  silences,  à ces  couleurs,  à cet  air  volup- 
tueux « où  l’on  respire  facilement,  où  l’on  regarde  sans 
fatigue,  où  l’on  rêve  .sans  nerfs,  loin  des  horizons  étroits 
qui  compriment  l’âme.  On  y garde  son  cerveau  de  civilisé, 
tandis  que  le  corps  et  le  cœur  reviennent  aux  primitives 


ET  LA.  SORCELLERIE  AU  MAROC 


61 


sensations  : l’être  se  dédouble  ainsi  que  l’esprit,  jouis- 
sance forte  où  l’on  défaille  d’une  heureuse,  fiévreuse, 
passionnée,  active  langueur  ». 

Dès  lors,  il  en  déduit  ce  quiétisme  particulier  à l’Islam  , 
et  qui  alterne  avec  des  fantasias  extraordinaires  et  de 
tous  genres.  « Les  pieux  musulmans,  remarque  le  savant 

i 

européen,  les  mystiques  de  l’Islam  enveloppent  leur  âme 
d’un  subtil  et  doux  linceul  de  quiétude  berceuse..., 
suaire  d’anéantissement  confiant  et  calme,  d’où  ils  sortent 
parfois  pour  une  violente  convulsion  de  fanatisme.  C’est 
une  mort  vivante,  une  vie  faite  de  mort  spirituelle,  de 
goût  pour  la  mort,  d’ardeur  vers  la  mort.  » 

L’observation  est  pénétrante.  Il  faut  d’ailleurs  chercher 
dans  la  patrie  et  dans  les  horizons  habituels  le  secret  de 
la  race.  Le  désert  explique  l’Arabe,  l’âme  du  Marocain  est 
plus  complexe  à cause  d’un  pays  plus  divers,  avec  beau- 
coup de  forêts,  de  ruisseaux,  de  montagnes,  de  vieilles 
cités,  témoins  encore  survivants  de  civilisations  aboliesv 

« L’Arabe  se  consume  dans  l’attente  patiente, ...  les 
affolements,  les  béatitudes  où  le  temps  s’écoule.  C’est 
une  volupté  passive.  » 

« L’expérieuce,  décrète  un  proverbe,  est  la  meilleure 
résignation.  ». 

Ajoutez  à ces  dépressions,  que  suivent  des  exaltations 
brèves,  la  misère  physiologique,  conséquence  d’une 

i 

régression  vers  l’état  sauvage. 


62 


ÉMILE  MA.UCHAMP 


Mauchamp  s’en  étonne  un  peu,  surtout  à cause  de 
l’existence  saine,  au  grand  air,  au  milieu  des  sereines 

j 

merveilles  et  dès  grands  espaces  lucides.  Tant  de  joie  et 
de  lumière  lui  semblent  incompatibles  avec  les  tares  qu’il 
découvre  chez  les  Bédouins.  C’est  que  l’âme,  chez  eux, 
s’est  abaissée.  Et  il  constate  la  dégradation  d’un  peuple 
fatigué,  à la  pauvreté  sale,  et  que  les  privations  abêtissent. 

« Les  appétits  violents,  écrit-il,  les  instincts  dangereux 
de  ces  brutes,  de  ces  farouches  indomptés,  les  déciment 
par  le  fer  et  par  le  feu.  » 

En  effet,  — et  je  crois  l’avoir  déjà  dit  au  cours 
de  cette  étude,  — ■ il  n’est  pire  décadence  que  celle  d’une 
très  grande  et  très  belle  civilisation.  L’Islam,  ou  plutôt 
les  mœurs  et  l’éducation  qui  en  ont  résulté,  furent  un 
progrès  considérable  sur  l’idolâtrie  et  l’animalité,  où  se 
confinaient  ces  peuplades  avant  Mahomet.  Encore  eurent- 
elles,  à une  époque  assez  éloignée,  qu’on  peut  appeler 
celle  d’Anlar,  un  éclat  qui  étonnerait  aujourd’hui  cette 
race  dégénérée.  Mais  l’Islam  a porté  son  fruit  ; aujour- 
d’hui il  ne  renferme  plus  que  cendres.  A moins  d’une 
renaissance  imprévue,  qui  peut  trouver  dans  le  Coran, 
mais  là  seulement,  son  origine,  l’Afrique  septentrionale 
retomberait  à la  plus  basse  sauvagerie,  si  l’influence  de 
l’Europe  et  particulièrement  de  la  France  ne  lui  fournis- 
sait pas  une  nouvelle  sève.  Notre  méthode  de  travail,  nos 
libertés  de  pensée,  notre  opiniâtreté  à empêcher  les 


BT  LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 


63 


empiétements  du  rêve,  le  sentiment  de  la  dignité  humaine, 
notre  force  qui  n’exclut  pas  une  certaine^  modération 
quand  elle  s’exerce  envers  les  faibles,  sont  des  germes 
de  régénération.  Germes  beaucoup  plus  efficaces  que  nos 
perfectionnements  matériels,  souvent  inutiles,  et  dont 
l’existence  de  ces  nomades  pourrait  continuer  à faire  fi, 

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sans  rien  perdre  pour  cela,  au  contraire  en  y gagnant  ! 
Que  dis-jè?  Nous  pouvons,  nous  autres,  Européens,  au 
contact  de  ces  existences  simples,  ou  plutôt  simplifiées, 
recueillir  des  leçons  utiles  ét  des  exemples  féconds.; 

Si  Émile  Mauchampn’épargnepas  au  Maroc  rétrograde 
d’âpres  critiques,  il  ne  sait  contenir  une  admiration 
presque  lyrique  pour  les  Bédouins  de  la  grande  Arabie. 
Au  cours  d’un  voyage  au  Sinaï  et  dans  l’Arabie  Pétrée, 
il  célèbre  la  fierté  naturelle,  la  noblesse,  le  haut  degré 
de  civilisation  de  ces  prétendus  « barbares  » . 


« Et  puis  vraiment  au  point  de  vue  de  la  civilisation 
sociale , avons-nous  quelque  chose  à leur  donner  de  meilleur 
que  ce  qu’ils  possèdent?  Et  ne  serait-ce  pas  plutôt  à nous  de 
les  copier  dans  bien  des  p oints  ? 

« Qu’on  en  juge  en  comparant  au  nôtre,  leur  état  social  si 
ancien  déjà. 

« Une  tribu  de  grands  Bédouins  offrel’image  très  simplifiée 
quoique  très  exactement  réalisée  de  la  parfaite  République 
où  les  trois  mots  superbes,  qui  symbolisent  l’idéal  de  la 
nôtre,  répondent  chez  eux  à des  réalités  certaines. 


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64 


EMILE  MAUCHAMP 


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. « L'Egalité  est  absolue.. Les  Cheiks  que  les  Bédouins  se 
donnent  ont  une  mission  très  restreinte  : ils  servent  d’inter- 
médiaires entre  la  tribu  et  les  tribus  voisines,  mais  ne  prennent 
d’engagements  qu'après  entente  avec  le  conseil  composé  de... 
tous  ceux' qui  y veulent  prendre  part  ; ils  prennent  le  com- 
mandement militaire  des  razzias  et  des  expéditions;  ils 

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rendent  la  justice  avec  une  équité  d’autant  plus  sûre  qu?ils 
connaissent  les  compai'ants  et  tous  les  détails  très  simples  de 
leur  cause,  qu’ils  n’ont  pas  à s’embarrasser  dans  les  fouillis  de 
la  procédure,  à interpréter  des  règles  de  droit,  et  qu’ils  ne 
s’inquiètent  que  des  considérations  de,  fait.  En  dehors  de 
l’exercice  de  cette  triple  attribution,  ils  sont  les  égaux  de 
leurs  adniinistrés  et  ont  pour  tout  apanage  de  puissance  une 
tente  un  peu  plus  grande  que  les  autres.  Les  Bédouins  dis- 
cutent avec  eux  d’égal  à égal  ; mais  comme  les  Cheiks  s’ar- 
rangent de  façon  à être  toujours  justes,  impartiaux  et  de  bon 
conseil,  ils  entraînent  généralement  la  confiance.de  leurs 
frères  qui  se  rendent,  après  des  discussions  bruyantes  parfois 
et  animées,  à leurs  bonnes  raisons. 

« La  Liberté  ! mais  c’est  toute  l’existence  des  Bédouins,  la 
cçnditîon  même  de  cette  existence  ! Et  comme  ces  gens 
frustes  n’ont  pas  même  une  idée  bien  nette  d’une  divinité 
et  qu’ils  n’accomplissent  guère  les  prescriptions  liturgiques 
d’une  religion  dont  ils  n’ont  qu’une  conception  loin- 
taine, ils  ne  prennent  généralement  conseil  que  de  leur 
instinct  et  de  leur  goût  dans  les  actes  ordinaires  de  leur 


vie. 


« La  Fraternité  enfin  est  si  bien  dans  leurs  mœurs  que  tout 
ce  qu’un  Arabe  peut  gagner,  récolter  ou  trouver  n’est  pas 
plus  à lui  qu’à  son  voisin  et  que  chacun  peut,  non  pas  exiger 


ET  LA.  SORCELLERIE  AU  MAROC 


65 

— ce  n’est  jamais  nécessaire — mais  très  simplement  par- 
tager avec  lui  ! (1).  » 

Après  un  tel  éloge  des  Musulmans  et  des  Arabes,  que 
la  corruption  n'a  pas  atteints,  on  ne  saurait  accuser  le 
Dr  Mauchamp  de  méconnaître  le  génie  de  cette  race  et 
la  grandeur  antique  de  l'Islam.  Le  Maroc  est  malheureu- 
sement bien  différent  de  cette  péninsule  farouche,  loyale 
et  altière.  Les  Bédouins  de  la  Grande-Arabie  secoueront 
longtemps  tout  joug  étranger,  parce  que  ce  joug  ne 
saurait  leur  être  utile  et  qu’il  répugne  à leur  naturel 
indépendant  et  à leurs  vertus  primitives.  De  fond  en 
comble,  le  Maroc,  pauvre  ou  redevenu  barbare  (je  le  disais 
au  début)  doit  être  transformé  et  régénéré  par  la  France. 
Non  seulement  ses  richesses  terriennes  doivent  être 
révélées  et  exploitées  ; mais  il  faut,  par  l’éducation  et 
par  la  science,  refaire  à ce  peuple  une  personnalité  morale. 

Mauchamp  avait,  parmi  ses  notes  personnelles,  enre- 
gistré cette  observation  de  Jean  Pommeroî,  femme  vail- 
lante, écrivain  perspicace  : « L'intelligence  musulmane, 
assure-t-elle,  est  plus  intuitive  que  compréhensive,  plus 
rouée  que  vraimenthabile,  plus  patiente  que  persévérante, 
plus  vaniteuse  que  iîère,  plus  indomptée  que  solide  dans 
les  revers  du  malheur.  » El  notre  ami  confirme  cette 

h 


(d)  Bulletin  de  la  Société  des  sciences  de  Saàne-et-Laire  (juillet 
■1903). 


5 


66 


ÉMILE  MAU  CHAMP 


r 

critique  en  une  phrase  synthétique:  « L'Arabe  est  un 
peuple  rusé,  fier  et  sauvage,  tremblant  parfois,  nerveux 
toujours  » . / 

Il  en  est  ainsi  parce  que,  avec  les  splendeurs  anciennes 
de  l’Islam,  les  qualités  individuelles  ont  décru. 

i 

Dans  un  de  ses  livres,  Roosevelt  a développé  cette 
idée  à la  fois  ingénieuse  et  exacte,  « l’expropriation 
des  races  incompétentes.  » Cette  formule  permet,  je  le 
crains,  certains  abus  de  la  conquête  et  consacre  la  supré- 
matie du  plus  fort.  Néanmoins,  s’il  s’agit  d’une  simple 

t 

collaboration,  et  si,  à l’indigène  « incompétent  » en  effet 
et  débilité,  sont  apportés  un  réconfort,  une  aide,  si  on 
s’efforce  de  l’arracher  à son  infériorité  et  de  l’entraîner 
peu  à peu  à défendre  ses  propres  intérêts,  et  à gérer  ses 
affaires  pour  le  mieux  de  son  pays  et  des  autres  contrées, 
notre  immixtion  en  Afrique  devient  légitime,  nécessaire 
même. 

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La  mort  du  DT  Mauchamp  obligea  notre  diplomatie, 
parfois  peut-être  trop  prudente,  à agir  plus  énergi- 
quement dans  un  sens  d’occupation  ou  d’incursion 
militaire.  Elle  démontre  aussi — le  coup  d’Agadir  n’est-i! 
pas  la  confirmation  des  craintes  de  notre  ami?  — qu’une 
autre  puissance  redoutable  cherche  depuis  longtemps  à 
s’implanter  dans  le  Maroc  méridional. 

Bref,  ce  livre,  par  lequel  la  déchéance  marocaine  éclate 
aux  yeux  .avec  toute  sa  réelle  et  sincère  hideur,  peut. 


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ET  LA  SORCELLERIE  AU  MAROC  67 

hâter  le  secours  moral,  qu’il  nous  convient  de  porter  à 
ce  peuple.  II  faudra  en  être  reconnaissant  deux  fois  au 
héros  et  au  savant.  Il  ne  suffit  pas  d’apporter  au  Maroc 
des  obus  et  des  soldats,  il  faut  y créer  des  hôpitaux  et 
des  écoles  ! Voilà  là  véritable  pénétration  pacifique,  celle 
que  nous  devons  accomplir  jusqu’au  bout  et  qui  est 
dans  la  véritable  tradition  de  la  France. 

J ules  Bois . . 


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SORCELLERIE  AU  MAROC 


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INTRODUCTION 

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LES  RAISONS  HUMANITAIRES  DE  L’iNTERVENTION  EUROPÉENNE 
AU  MAROC.  — PSYCHOLOGIE  DU  MAROCAIN  : L’ARABE, 

LE  JUIF.  MENTALITÉ  GÉNÉRALE.  RELIGIOSITÉ.  

SUPERSTITION,  r — DIABLERIE. 


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! Je  pense  qu}a  une  étude  raisonnée  sur  l’hygiène  pra- 

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j tique  il  faudrait  comme  préface  un  aperçu  dpcumen- 
1 taire  des  erreurs  populaires,  c’est  à dire  montrer  le  mal 
j avant  d’envisager  le  remède. 

V Aussi  bien,  si  l’on  connaît  les  fondations  profondes 
du  redoutable  édifice  de  l’erreur  et  ses  assises  légen- 
daires sur  lesquelles  le  temps  et  le  progrès  ont  si  peu 
de  prises,  n’est-il  pas  inutile  de  saisir,  dans  leur  détail, 
la  valeur  des  matériaux  innombrables  et  divers  qui  le 
font  encore  si  solide  et  si  résistant  ? 


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72 


LA  SORCELLERIE  AU  MAROC  ’ 


II  n’est  pas  possible  — ceux  qui  se  sont  heurtés  à ce 

mur  inerte  le  savent  bien  — de  faire  s’écrouler  d’anéan- 

; 

tir  d’un  seul  cpup  la  forteresse  de  l’ignorance. 

C’est  donc  en  s’attachant  à rechercher,  à reconnaître 
chacune  des  pièces  qui  composent  cette  musse  bardée 

i 

d entêtement  stupide,  d’obstination  grossière,  de  veulerie 
et  d’indifférence  aussi,  qu’on  pourra  patiemment,  pierre 
par  pierre,  désagréger  peu  à peu  ce  monument  des  autres 
âges,  et,  en  substituant  au  fur  et  à mesure  aux  mauvais 
matériaux  les  bons,  réaliser  parallèlement  la  démolition 
lente  du  vieux  bastion  aux  préjugés  et  l’édification 
pefsévérante  et  sûre  du  grand  et  salutaire  édifice  de 
l’hygiène  populaire  moderne. 

Comment  réussirait-on  dans  cette  œuvre  de  santé 
publique,  d’assainissement  physique  et  aussi  moral,  si 
l’on  ne  connaissait,  par  le  détail,  les  forces  de  la  routine 
qu’il  s’agit  de  combattre  et  d’anéantir?... 

Ce  n’çst  d’ailleurs  pas  autrement  qu’on  a procédé  et 
qu’on  procède  encore  en  Europe  lorsque,  par  tous  les 
moyens  de  propagande,  à l’école,  à l’hôpital,  au  dispen- 
saire, on  fait  pénétrer  dans  le  public  les  données  saines 
de  l’hygiène  pratique, 

A chaque  petite  victoire  de  la  raison  et  de  la  science, 
correspond  l’effondrement  d’une  vieille  erreur;  à chaque 
progrès  qui  s’affirme,  c’est  un  préjugé  qui  sombre.  La 
substitution  est  lente,  mais  elle  est  sûre. 

Duel  quotidien,  que  le  médecin,  l’instituteur,  soucieux 
de  faire  triompher  l’hygiène,  doivent  soutenir  contre 


INTRODUCTION 


f 


73 

l’ennemi  millénaire.  Lutte  intéressante,  lutte  féconde, 
où  le  bon  combattant  s’enthousiasme  pour  le  bien  qu’il 
fait  et  s’enorgueillit  d’autant  plus  de  ses  obscures 
victoires  qu’elles  sont  plus  difficiles. 


*j#  * * # * * * a * , • * # * * _♦ 

C . . , 

Le  Maroc,  expression  géographique,  dont  on  ignore 

I 

la  géographie,  empire  dont  les  populations  mécon- 
naissent lé  souverain,  pays  encore  nu  et  fermé  qui  craint 
l’indiscrétion  et  pourtant  force  l’opinionpublique,  est  bien 
pourtant  une  réalité,  dont  chacun  s’applique  à découvrir 
le  fond  et  les  contours... 

Les  gens  de  ce  pays,  surtout  ceux  qui  touchent  au 
gouvernement,  ont  l’effroi  et  le  mépris  du  chrétien  ; ce 
qui,  joint  à l’orgueil  musulman  compliqué  de  . religion, 
les  écarte  de  nous.  Tout  y contribue  à cette  mésen- 
tente; tout,  jusqu’à  leur  conception  de  la  vie,  jusqu’à  la 
conception  de  l’au  delà  après  la  mort.  — Ce  sont  des 
âmes  repliées,  sur  lesquelles  la  persuasion  s’émousse. 

L’administration  marocaine  se  distingue  surtout  par 

i 

une  veulerie  irrésistible  en  ce  qui  concerne  tout  effort 
d’amélioration,  et  par  des  habiletés  compliquées  et 
lentes,  employées  à userles  énergies  des  opposants  et  à 
maintenir  le  semblant  du  pouvoir. 

Au  Maroc,  la  nature  — qu’on  qualifie  volontiers  d’im- 
muable — paraît  avoir  changé  bien  davantage,  subi 
plus  de  modifications,  à travers  les  siècles,  que  l’homme 
— cet  être  pourtant  instable  et  mobile  — que  les  mœurs 


74 


LA.  SORCELLERIE  AU  MAROC 


du  pays,  que  la  psychologie  de  ses  habitants,  dont  la 
manière  d’être  paraît  être  cristallisée  depuis  plusieurs 
siècles.  / 

j 

En  regardant  attentivement  les  Marocains  d’aujour- 
d’hui, on  peut  lire~à_Iivre  ouvert  le-  passé  obscur  de  ce 

i 

peuple  appesanti,  si  peu  impressionné  par  l’influence  des 
âges  qui  ont  passé  sur  lui  sans  presque  le  modifier,  sans 
atteindre  son  âme  surannée,  sans  la  troubler  dans  son 
archaïsme  réfractaire.  Les  phénomènes,  extérieurs  à 
l’homme,  qui  l’entourent  et  qui  ne  vivent  pas,  ont  varié, 
le  décor  s’est  transformé,  — l’homme  est  resté  figé. 

C’est  ainsi  qu’il  paraît  bien,  si  l’on  se  reporte  aux  rela- 
tions des  anciens  voyageurs,  que  le  sol,  le  climat, 
l’atmosphère  se  sont  modifiés  avec  le  temps,  ne  permet- 
tant plus  aujourd’hui,  par  exemple,  les  cultures  du 
coton  et  de  la  canne  à sucre,  qui  florissaient  autrefois 
sur  la  terre  du  Maghreb.  Or,  tandis  que  cette  lente  évo- 
lution s’est  accomplie  dans  le  milieu  qui  s’est  adapté 

H. 

patiemment  à de  nouvelles  exigences  climatériques,  le 
06 Marocain  n’a  pas  évolué  parallèlement  aux  progrès  des 
autres  peuples,  ne  s’est  pas  adapté  aux  conditions 
sociales  nouvelles,  qui  ont  si  profondément  modifié  la 
vie  des  nations  et  l’esprit  des  individus.  Rien  n’a  pu. 
pénétrer  son  âme  close,  retranchée  derrière  les  remparts 
vétustes  de  ses  croyances.  Tout  ce  monde  existe  et  végète 
à l’écart  des  temps,  sans  que  la  civilisation,  qui  heurte 
pourtant  les  vieilles  murailles  farouches  et  jalouses  de 
garder  leur  vétusté,  ne  lui  apporte  autre  chose  que  sa 


t. 


INTRODUCTION 


75 


rumeur.  Ce  monde  fermé,  qui  vit  en  marge  de  l’Europe 
rayonnante,  ce  peuplé  hermétique  souffre  pourtant  de  sa 
lassitude  et  de  sa  misère,  mais  refuse  le  secours  de  ses 
voisins  chrétiens.  Entêtement  de  prisonniers  obstinés  dans 
leur  cachot  et  qui  repoussent  la  liberté,  la  santé,  la 
lumière  et  1’aiSancè.  Rêverie  reculée  de  plusieurs  siècles, 
obstination  de  fanatiques,  parti  pris  d’un  pantin  caduc 
et  désarticulé  qui  refuse  la  réparation  de  l’ouvrier. 
Les  Marocains  végètent,  superfétatifs  et  désuets,  dans 
une  atmosphère  rétrograde,  épave  d’âges  finis  et  de 
croyances  démodées. 

Mais  cette  imperméabilité  ne  peut  être  éternelle  : trop 
d’influences  aujourd’hui  sollicitent  le  Marocain,  trop 
d’exigences  s’imposent,  qui  ne  lui  permettent  plus  de 
se  retrancher  de  l’évolution  subie  par  toute  l’humanité  ; 
sa  situation  presque  européenne  lui  défend  un  huis  clos 
plus  prolongé,  un  dédaigneux,  un  orgueilleux  isolera  eut. 

Aussi  peu  plastique  que  soit  la  neutralité  du  Maro- 
cain, la  civilisation  et  la  science  finiront  quand  même 
par  l’impressionner,  par  le  pénétrer,  par  le  façonner. 
De  toute  façon  il  faudra  qu’il  subisse  cette  éducat  ion, 
cette  correction  psychologique,  même  en  inertie,  en 
attendant  qu’il  y participe  de  bonne  grâce.  Car  le  temps 
des  fantômes  et  des  rêves  du  passé  n’est  plus.  L’éner- 
gie, dans  toutes  les  manifestations  de  l’existence  sociale, 
soumet  les  hommes  à son  empire.  Aujourd’hui  on 
demande  à chacun  de  faire  de  la  vie  une  œuvre  qui  pro- 
fite. La  contemplation  stérile  et  vaine  n’est  plus  permise 


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76  • la  sorcellerie  au  marou 

à ceux  qui  entrent  malgré  eux  dans  l’engrenage  du 
inonde  moderne  : il  faut  de  l’action  par  chacun  pour 
contribuer  au  bonheur  solidaire  de  tous. 

Aux  peuples  qui  vivent  encore  d’une  âme  hésitante  et 
inquiète,  immobile^et  inutile,  il  faut  imposer  une  école 
d’énergie  et  leur  montrer  que  le  songe  n’a  pas  de  valeur, 
que  la  fascination  qu’il  donne  est  stérile,  et  qu’ils 
doivent,  coûte  que  coûte  entrer  dans  la  réalité.  Leur 
essor  est  indispensable  aux  autres.  Il  n’y  aplusde  place 
sous  les  cieux  vastes,  sur  la  terre  trop  petite,  pour  les 
peuples  et  les  gens  inutiles. 

Ce  n’est  pas  une  oppression  qu’on  veut  leur  imposer, 
mais  une  contribution  qu’on  leur  demande,  une  partici- 
pation à l’effort  collectif  vers  le  mieux.  La  solidarité  n’est 
plus  nationale,  elle  est  humaine  : chacun  profitant  des 
bienfaits  du  progrès  commun,  personne  n’a  le  droit 
de  se  dispenser  d’y  contribuer. 

* * * 

« En  thèse  générale,  dit  Daniel  Saurin,  ( Psychologie 
superflue  — Dépêche  marocaine  — 7 octobre  1906)  la 
psychologie  doit  intervenir  le  moins  possible  dans  l’étude 
réellement  pratique  du  Maroc  et  de  ses  habitants.  La 
politique  locale,  dont  nous  nous  fatiguons  souvent  à 
deviner  la  complexité,  n’est  jamais  qu’une  politique  très 
simple,  inspirée  de  sentiments  très  primitifs.  Elle  est 
surtout  silencieuse  parce  qu’elle  n’a  rien  à dire  et  tout 
son  mystère  ne  dissimule  guère  que  son  néant.  Si  l’on 
excepte  céüx  que  notre  civilisation  a déjà  séduits  et  con- 


INTRODUCTION 


77 


taminés,  qui  seront,  bon  gré  mal  gré,  les  bénéficiaires  et 
les  complices  de  notre  action,  nous  aurons  fait  de  . tour 
complet  de  l’âme  d’un  Marocain  en  tournant  deux  ou 
trois  fois  de  son  ventre  à son  dos.  Le  dos  courbé,  lé 
ventre  vide  ou  plein  ; point  n’est  besoin  d’une  autopsie 
morale  pour  deviner  le  reste,  » 

Selon  les  mystères  de  la  sainte  cabale:  celui  qui  en 
s’asseyant  au  hasard,  se  trouve  vers  le  midi  est  un  faux 
ami  ; vers  l’orient,  un  avare  ; vers  l’occident,  un  calom- 
niateur; vers  le  nord,  un  envieux  et  un  hypocrite!  Je 
crains  bien  qu’au  Maroc  beaucoup  de  gens  ne  se  trouvent 
ainsi  orientés  à la  fois  par  quelque  mystère  d’ubiquité, 
vers  les  quatre  points  cardinaux. 

Tel  est  le  caractère  des  Arabes  ; quant  à leur  tempé- 
rament c’est  celui  d’un  peuple  excessivement  impression- 
nable, vibrant,  passionné,  sous  son  aspect  de  langueur  et 
d'indifférence.  Sensible  au  plus  haut  degré  à la  musique, 
au  bruit,  ému  à l’extrême  par  la  mélodie,  le  rythme, 
qui  s’adressent  plus  aux  nerfs  qu’à  l’intelligence,  l’Arabe 
est  un  nerveux  et  devient  très  facilement  un  neurasthé- 
nique, un  névrosé.  L’érotisme  et  la  musique  sont  les 
deux  grands  leviers  qui  le  font  vibrer.  V Arabe  est  un 
voluptueux,  c’est  un  Oriental,  un  Sémite:  parfums,  mu- 
sique, festins,  flâneries,  esclaves;  tout  n’est  que  volupté 
et  horreur  de  l’effort.  Aussi  sa  philosophie  est-elle 
essentiellement  optimiste  ; cette  mentalité  engendre  chez 
l’Arabe  le  stoïcisme. 

J Le  Sémite,  dont  la  mollesse  et  la  lassitude  se  traduisent 

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78 


LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 


en  faiblesse  et  en  indécision,  ne  sort  de  l’apathie  que  lui 
cause  la  surcharge  du  poids  de  sa  race  vieillie,  que  pour 
les  vigueurs  brèves  et  bruyantes  de  la  fantasia  chez 
l’Arabe  des  plaines.^  réminiscences  ataviques  et  courtes 
des  ardeurs  mâles  des  anciens  conquérants  sarrazins  — 
ou  pour  les  patients  et  âpres  efforts  du  négoce,  les  tenaces 
et  astucieuses  luttes  pour  le  gain  chez  l’Israélite  maro- 
cain. 

Décadence  formelle  et  inéluctable  de  la  race  sémitique 
que  le  fatalisme  de  l’Islam  précipite  chez  l’Arabe,  que 
retient  chez  le  Juif  le  sens  d’être  le  peuple  élu,  la  certi- 
tude aveuglément  confiante  qu’il  a de  l’avenir  messia- 
nique, la  foi  en  Iaveh  Sabaoth  qui  réserve  à son  peuple 
un  triomphe  futur...  lequel  depuis  si  longtemps  tarde  et 
s’éloigne  toujours. 

Opposition  tranchée  malgré  les  affinités  consenties, 
contraste  formidable,  en  dépit  des  destinées  parallèles, 
entre  les  deux  souches  sœurs.  Le  Juif  du  Ghetto  — 
fanatique  déterminé  mais  dissimulé,  subjugué  mais  non 
acceptant,  — exagère  sa  faiblesse,  enfouit  son  orgueil 
irréductible  dans  le  même  coffre  sordide,  où  il  cache  avec 
le  même  soin  les  monnaies  inlassablement  acquises  ; il 
supporte  en  souriant  toutes  les  avanies,  abdique  tout 
amour-propre,  l’esprit  tendu  uniquement  vers  le  but 
mercantile,  s’abstrayant  froidement  de  toutes  les  contin- 
gences hostiles  qui  n’atteignent  pas  la  bourse. 

L’Arabe  souffre  et  vit  d’orgueil,  orgueil  religieux  seu- 
lement chez  le  Juif,  orgueil  plus  complexe  chez  l’Arabe 


INTRODUCTION 


79 


marocain,  qui  ne  saurait  vraiment  pas  justifier  la  passa- 
gère splendeur  de  la  civilisation  mauresque  si  totalement 
sombrée.  L’Arabe  l’affiche,  cet  orgueil,  l’exalte,  le  traîne 
dans  son  vêtement  comme  sur  sa  physionomie  ; seulement 
il  le  replie  comme  il  peut  en  se  faisant  violence,  au  con- 
tact subi  de  l’Européen  qu’il  hait  et  qu’il  redoute,  tandis 
qu’il  l’étale,  par  compensation,  dans  toute  sa  hautaine 
affectation,  au  regard  du  Juif  qu’il  méprise,  mais  dont  il 
ne  peut  se  passer.  Façade  qui  n’abuse  personne.  L’Arabe 
indolent  et  arrogant  parade,  se  drape,  se  paie  d’airs 
nobles,  mais  il  meurt  de  faim  — quand  les  fonctions  du 
Maglizen  ne  l’engraissent  point  — tandis  que  le  Juif 
minable,  sordide  et  sale,  se  bourre  jusqu’à  la  pléthore 
de  viandes  et  d’alcool. 

Autre  différence  bien  tranchée  : le  Juif  ignore  totale- 
ment les  délicatesses  d’imagination,  la  sensitivité  de  l’A- 
rabe. Il  n’est  que  pratique.  Les  raffinements  de  sensualité 
n’existent  pas  pour  lui  ; tout  le  laisse  impassible  : poésie, 
musique,  beautés  naturelles...  et  injures. 'Il  n’a  pas  la 
moindre  imagination  artistique;  toutes  ses  facultés  sont 
tendues  vers  le  but  pratique  de  la  vie  matérielle,  ses 
jouissances  ne  sont  que  positives.  Il  n’est  jamais  un 
affiné,  un  dilettante, un  délicat.  Il  aime  la  chair  abondante 
à table  et  au  lit  et  en  use  grossièrement,  car  il  recherche 
la  satiété  et  satisfait  son  goût,  son  désir,  son  appétit  sans 
préparation  lente,  préalable  : c’est  un  goinfre,  un  gour- 
mand, jamais  un  gourmet. 

Ressemblances,  affinités,  quand  même  persistantes 


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80  LA.  SORCELLERIE  AU  MAROC 

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des  races  sœurs  : l’Arabe  lui  aussi  sait  pratiquer  à mer- 
veille l’hypocrisie  et  le  mensonge.  (Je  ne  parle  pas  du 
Berbère  simple  et  droit,  audacieux  et  brutal,  dont  la 

psychologie  est  aussi  éloignée  de  celle  de  l’Arabe  que  le 

* 

- sont,  l’une  de  l’autre,  celles  d’un  Scandinave  et  d’un  Latin. 
Nous  ne  parlons  là  que  du  montagnard  berbère  demeuré 
loin  du  contact  des  villes  et  soustrait  surtout  à l’atmosphère 

l 

démoralisante  du  monde  arabe,  où  d’ailleurs  souvent  il  ne 
s’adapte  pas  malgré  un  séjour  prolongé.  — Évidemment 
les  Chleuhs  des  environs  de  Tanger  et  de  Tétouan  ont 
déjà  dévié  leur  mentalité  vers  le  brigandage,  où  les  vicis- 
situdes du  pays  et  les  tentations  qu’il  offre  les  ont  con- 
duits. — Le  Berbère  se  rencontre  avec  la  pureté  de  ses 
traditions  et  de  sa  vigueur  dans  les  montagnes  de  l’Atlas 

où  il  reste  lointain,  méfiant  et  barbare  à la  façon  des  mon- 

. ■ ■ 1 % 

tagnards  de  tous  les  pays  qui  n’ont  guère  de  contact 

- avec  les  plaines  amollissantes).  L’Arabe,  lui,  sait  offrir  le 
sourire  onctueux  qui  promet  faussement  la  sympathie, 

affirmer  contre  toute  évidence  son  amitié  fraternelle.  Il  a 

L * 

appris  la  dissimulation  des  paroles  mielleuses  et  des, 
gestes  empressés;  et  cela  à un  tel  point  qu’on  a pu  dire 
(Erkhmann):  le  mensonge  au  Maroc  est  une  institution, 
on  ne  dit  la  vérité  que  lorsque  l’intérêt  y oblige  : men- 
songe de  politesse,  d’habileté,  mensonge  d’éducation, 
de  naissance,  mensonge  national  : c’est  un  drapeau  ! 
Aucune  contrainte  n’astreignant  plus  l’Arabe  du  Maroc 
dominateur  et  conquérant  qui  se  repose  des  efforts  de 
l’antique  invasion,  l’habileté  est  devenue  fausseté  chez 


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INTRODUCTION 


81 


lui,  et  il  a oublié  ces  belles  et  fortes  vertus  de  vaillance 
et  de  bonne  foi  qui  furent  l’apanage  et  la  gloire  de  ses 
rudes  ancêtres,  vertus  qu’on  retrouve  si  vivaces  chez  le 
Bédouin  d’Arabie.  La  déchéance  est  telle,  en  ce  qui 
concerne  les  antiques  traditions  de  loyauté,  qu’on  a cou- 
tume au  Maroc,  de  faire  plus  confiance  à la  parole  d’un 
Juif  — chez  qui  du  moins  la  peur  assure  la  probité  — 
qu’à  celle  d’un  Arabe,  surtout  s’il  est  un  notable  ou  un 
fonctionnaire. 

Et  si  tel  est  le  niveau  mental  et  moral  du  Marocain,  on 
s’imagine  ce  que  peut  être  la  Marocaine. 

La  raison  et  l’activité  appartiennent  à l’homme  évi- 
demment, le  sentiment  à la  femme  qui  doit  contribuer  à 
faire  prévaloir  la  sociabilité  sur  la  brutalité  ; les  femmes 
doivent  tempérer  par  l’affection  le  règne  de  la  force.  La 
vie  publique  reviendrait  donc  à l’homme  tandis  que 
l’existence  de  la  femme  serait  essentiellement  domestique. 
Mahomet  l’a  compris  en  confinant  celle-ci  dans  son  inté- 
rieur ; mais  ses  interprètes,  et  ses  continuateurs  ont 

1 

exagéré  la  pensée  du  prophète,  au  point  de  restreindre 
le  rôle  de  la  femme  à la  pure  animalité. 

Les  femmes  turques,  qui  commencent  à s’évader  de  la 
vieille  tradition  du  harem,  sans  espace,  sans  air,  sans 
lumière,  du  harem-cellule  clos  et  lugubre,  de  l’interne- 
ment perpétuel,  souffrent  aujourd’hui  de  cette  affreuse 
destinée  et  aspirent  à participer  à l’évolution  vers  l’éman- 
cipation féminine;  elles  ont  pris  conscience  d’elles- 
mêmes,  elles  s’instruisent  et  s’éduquent,  elles  sentent 


82 


LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 


toute  l’horreur  de  leur  existence  vide.  Le  jour  est  proche, 
où  ces  créatures,  qui  réclament  déjà  et  protestent,  bri- 
seront le  joug  qui  abaisse  leur  pensée  et  les  démoralise... 
Mais  nous  sommes  loin  de  là  au  Maroc,  où  la  femme,  en 
retard  de  plusieurs  siècles,  ne  conçoit  l’émancipation  que 
dans  la  prostitution  et  se  renferme,  plus  que  ne  l’exigent 
parfois  les  hommes,  dans  les  étroites  conventions  et  les 
superstitions  des  ancêtres.  Ges  créatures  sont  toutes  ma- 
térielles. Cependant,  dans  leur  ignorante  bestialité,  on  ne 
peut  pas  dire  qu’elles  soient  malheureuses  : elles  n’ont 
pas  de  désirs  et  ne  souffrent  pas  de  leur  ignominie.  Elles 
ignorent  la  nostalgie  de  la  liberté  et  les  aspirations 
morales  de  leurs  sœurs  de  Turquie  : leurs  âmes  dorment. 
Au  Maroc,  la  femme  arabe  est  réduite  à la  passivité  des 
choses. 

Ces  réserves  faites,  il  reste  que  les  traits  de  cette  ana- 
lyse sont  conformes  à la  réalité  la  plus  fréquente  et 
s’appliquent  à la  fouie,  à la  collectivité,  telle  qu’elle 
révèle  sa  mentalité  dans  les  manifestations  ordinaires 
où  nous  la  pouvons  apprécier.  C’est  ainsi  qu’ils  désignent, 
en  toute  exactitude,  la  plupart  des  individus  pris  sépa- 
rément ; les  observateurs  attentifs  et  patients  du  Maroc 
sauront  les  retrouver  le  plus  souvent  et  les  noter  sous 
une  formule  identique  dans  le  résumé  synthétique  qu’ila 
feront  de  leurs  observations  ; car,  plus  que  partout 
ailleurs,  l’individu  est  ici  étroitement  solidaire  de  l’en- 
semble. 

Quelques-unes  de  ces  touches  d’esquisse,  que  nous. 


INTRODUCTION 


83 


avons  jetées  pour  essayer  de  camper  l’Arabe  du  Maghreb, 
peuvent,  en  ce  qui  concerne  la  tenue  générale  de  là' men- 
talité, s’adapter  également  au  Juif  marocain  qui  vit  dans 
une  a tmosphère  d’ensemble  identique  ; mais,  s’il  existe 
des  traits  communs  entre  ces  communs  habitants  d’un 
même  pays,  on  peut  s’attendre,  étant  donné  l’évolution 
si  diverse  de  ces  deux  branches  d’une  même  race,  à 
trouver  des  dissemblances  bien  tranchées  entre  eux. 

Le  Juif  marocain,  en  effet,  isole  sa  timidité  et  ses 
terreurs  ataviques  derrière  les  murs  de  ses  mellahs,  de 
même  qu’il  garde,  avec  un  soin  farouche,  mais  tremblant, 
ses  synagogues  et  ses  coutumes  du  contact  impur  et  de 
l’influence  pernicieuse  des  Musulmans  autant  que  des 
Chrétiens.  Traditionnaliste  aussi  forcené  que  l’Arabe, 
orgueilleux  de  sa  race  et  de  son  culte,  autant,  sinon  plus, 
que  ce  dernier,  il  dissimule  bien  plus  entièrement  que  lui, 
ce  sentiment,  que  semblent  démentir  pour  l’observateur 
superficiel  son  accueil  d’empressement  souriant  et  caute- 
leux, toute  son  attitude  d’humilité  courbée,  qui  s’exagère, 
trop  souvent  jusqu’au  consentement  de  la  plus  basse 
abjection. 

Néanmoins,  la  condition  d’infériorité  sociale,  où  furen  t 
toujours  maintenus  les  Juifs  au  Maroc,  et  qui  est  la  seule 
excuse  de  cet  avilissement  du  caractère,  n’empêche  plus 
aujourd’hui  beaucoup  d’entre  eux  de  s’évader,  autant 
qu’ils  le  peuvent,  de  la  servitude  morale  qui  les  courbe 
encore  et  les  assujettit.  Il  en  va  ainsi  pour  les  villes  de 
la  côte,  où  les  écoles  et  le  contact  des  Européens  les  ont 


U 


LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 


singulièrement  relevés  à leurs  propres  yeux  et  même  aux 
yeux  des  Arabes . Mais  que  dire  des  Mellahs  archaïques , 
comme  celui  de  Marrakech  par  exemple,  où  quelques 
rares  Israélites  importés  du  littoral  font  une  tache  heu- 
reuse mais  trop  discrète  parmi  la  population  honteu- 
sement attardée  et  grossière  des  Juifs  qui  s’y  serrent 
dans  une  promiscuité  et  une  malpropreté  répugnantes  ? 
Et  que  dire  des  Mellahs  campagnards  de  l’intérieur, 
vers  l’Atlas  (1),  où  la  plus  vile  abjection  distingue  ces 
malheureux  qui  se  soumettent  à toutes  les  vilenies,  à 
toutes  les  brutalités,  à toutes  les  exactions,  acqeptent 
même  l’état  d’esclavage  — comme  dans  certaines  régions 
berbères  — plutôt  que  de  tenter  d’échapper  à une  misère 
sociale,  à une  déchéance  morale  dont  il  semble  en  vérité 
qu’ils  ne  sentent  pas  la  lamentable  honte  ! Que  penser 
surtout  des  Israélites  plus  éclairés,  qui  professent  au 
Maroc  Pobscurantisme  et  qui  ne  font  rien,  bien  au 
contraire,  pour  favoriser,  dans  la  masse  servile  et  abjecte 
de  leurs  coréligionnaires,  les  efforts  de  santé  morale,  de 

(1)  Notons  néanmoins  qu’on  rencontre  au  Souss  et  dans  l'Atlas 
des  tribus  juives,  sans  doute  installées  là  avant  la  conquête 
arabe,  dont  la  mentalité  est  totalement  opposée  à celle  de  la 
masse  de  leurs  coréligionnaires.  Ces  groupements  participent 
entièrement  à toute  l'existence  des  tribus  berbères  avec  lesquelles 
ils  sont  presque  confondus  ; les  hommes  sont  armés,  se  lèvent, 
pour  la  défense  du  sol  ou  pour  la  razzia  avec  la  même  vaillance 
que  les  Arabes  dont  ils  partagent  l'existence  ; ils  ne  sont  pas 
méprisés,  au  contraire  et  les  Arabes  les  estiment  et  les  redoutent 
à l'égal' des  leurs. 


INTRODUCTION 


85 


dignité  et  de  progrès,  que  veulent  y apporter  les  écoles 
de  l’Alliance  universelle  1 

Il  est  vrai  de  dire  aussi  que  l’assimilation  progressive 
des  Israélites  dans  les  villes  et  dans  les  milieux  les  plus 
favorisés  se  borne  trop  souvent  à des  apparences  tout 
extérieures,  costumes,  allures,  langage,  mais  que  la 
mentalité  né  suit  pas  en  conscience  cette  évolution  favo- 
rable et  garde  dans  l’intimité  de  ses  fibres  la  tradition 
grossière  dont  elle  a été  nourrie.  La  grande  majorité 
reste  fidèlement  et  profondément  attachée  aux  formes 
surannées  d’un  rite  étroit  et  mesquin,  aux  croyances  et 
aux  préjugés  absurdes  d’une  foi  qui  remonte  aux  âges 
révolus  de  barbarie  primitive  et  de  ténèbres.  Beaucoup 
affectent  l’élégance  de  participer,  quant  aux  formes 
extérieures,  aux  légères  et  inconsistantes  apparences 
de  la  civilisation  européenne,  qui  tente  de  les  attirer,  de 
les  assimiler,  de  les  relever  ; mais  l’âme  reste  hostile  et 
close  trop  souvent,  et  l’on  peut  dire  qu’à  l’intérieur  du 
pays  du  moins,  et  bien  qu’il  s’en  défende,  le  fanatisme 

* h 

hébreu  l’emporte  sur  le  fanatisme  musulman.  Ce  n’est 
plus  de  la  foi  d’ailleurs  ; c’est  un  attachement 
aveugle  à des  pratiques  ridicules  le  plus  souvent,  cou- 
pables parfois  : le  diable  joue  dans  leur  religiosité  un  rôle 
bien  plus  grand  que  la  divinité,  et  le  sorcier  jouit  au 
Mellah  d’un  prestige  et  d’un  crédit  autrement  marqués, 
que  le  rabbin. 

Quant  à la  femme  juive,  dont  l’esprit,  sinon  l’intel- 
ligence, est  rendu  moins  obtus,  moins  puéril  que  chez 


86 


LA.  SORCELLERIE  AU  MAROC 


ia  femme  arabe,  grâce  à la  part  plus  active  qu’elle  prend 
à l’existence  commune,  elle  n’en  est  pas  moins  enté- 
riébrée  de  préjugés  et  de  croyances  ridicules,  que  seule 
l’ignorance  absolue  où  elle  végète  peut  entretenir.  — 
Il  est  vrai  que  l’homme,  même  celui  de  situation  sociale 
favorisée,  est  enclin  aux  mêmes  superstitions  grossières. 
- — L’existence  patriarcale  des  Israélites  permet  plus 
d’intimité,  une  fusion  plus  accentuée  des  membres  delà 
famille  dans  la  vie  du  foyer.  La  femme  juive  est  moins 
tenue  à distance,  quoique  l’homme  reste  toujours  le 
maître  despotique  et  autoritaire,  et  que  la  condition 
féminine,  en  tant  que  personnalité,  ne  soit  pas  fort  rele- 
vée. Comme  chez  les  Arabes,  la  polygamie  est  admise  ; 
et  le  divorce,  dont  l’homme  seul  dispose,  marque  bien  que 
la  femme  israëlite  au  Maroc  n’a  pas  évolué  vers  la  con- 
quête de  l’émancipation  beaucoup  plus  que  ses  aïeules 
du  temps  de  Jacob  ! 

Par  contre,  si  la  moralité  n’est  pas  aussi  relevée  qu’on 
pourrait  le  souhaiter,  du  moins  les  apparences  sont 
mieux  gardées  que  chez  les  Arabes,  ce  qui  tient  peut- 
être  à l’obligation  censurante  delà  vie  en  commun, 
toutes  portes  ouvertes,  de  la  population  israëlite  qui 
s’observe  sans  bienveillance  et  se  critique  sans  charité. 

******  1 * ********** 

Dans  tout  le  Maroc,  une  des  causes  les  plus  efficientes 
de  la  dégradation  morale,  qu’il  s’agisse  de  Juifs  ou 
d’Arabes,  est  l’ignorance,  où  croupit  la  population, 

v 

l’absence  de  toute  œuvre  spontanée  d’instruction  et 


INTRODUCTION 


87 


d’éducation  — : abstraction  faite  des  tentatives  récentes 
venues  d’Europe  et  dont  il  est  à désirer  qu’aucune 
intention  confessionnelle  ne  vienne  amoindrir  ou 
détourner  la  portée. — On  se  confine,  pour  la  morale  et 
l’encyclopédie  des  connaissances,  dans  leTalmudou  dans 
le  Coran,  livres  vieillis  et  surannés,  conçus  pour  les  peuples 
frustes  des  âges  depuis  longtemps  révolus.  Le  Livret 
formulaire  des  primitives  superstitions,  recueil  non  revu, 
non  corrigé,  des  préjugés  des  siècles  de  naïve  ignorance, 
voilà  en  un  seul  volume  toute  la  bibliothèque  scientifique 
et  morale,  où  l’intelligence  et  l’esprit  puisent  leur  pâture, 
en  dehors  des  affaires  et  des  médiocres  soucis  de  l’exis- 
tence. Loin  de  tenir  ces  recueils  intangibles  au  courant 

— O 

de  l’évolution  humaine,  les  professeurs  d’obscurantisme, 
rabbins  et  talebs,  qui  en  détiennent  le  commentaire  et 
l’interprétation,  tendent  plutôt  à en  éliminer  les  belles 
abstractions  philosophiques,  pour  n’en  retenir  que  ce 
qui  flatte  le  plus  les  passions  et  les  intérêts  des  foules; 
ils  éteignent  ainsi  les  aspirations  possibles  d’idéal  et 
les  intuitions  vers  le  mieux  moral  et  le  progrès  matériel... 

Philosophie  d’acceptation  et  d’abaissement,  destructi  ve 
d’elfort  et  d’énergie,  voilà  ce  que  deviennent  les  vieilles 
doctrines  religieuses,  remaniées,  réadaptées,  retouchées, 
entre  les  mains  de  ceux  qui  ont  intérêt  à en  dévier  les 
tendances  primitivement  de  haute  moralité  et  de  récon- 
fortante aspiration  : byzantinisme  en  Russie,  fanatisme 
catholique  en  Espagne  et  en  Bretagne,  mosaïsme  chez  les 
Juifs  agglomérés  dans  les  pays  de  servage,  Islamisme 


88  LA.  SORCELLERIE  AU  MAROC 

\ 

des  Etats  autocratiques  musulmans.  Les  réactions  réfor- 
matrices, régénératrices,  soucieuses  de  conformer  les 
morales  et  les  religions  aux  nécessités  du  modernisme 
ont  seules  sauvé  leurs  adeptes  de  la  déchéance  et  de  la 
faiblesse,  comme  le  Protestantisme  chez  lés  Catholiques*  • 
l’adaptation  des  Israélites  européens  aux  coutumes  de  la 
civilisation,  les  tentatives  des  Ouahabites  qui  soulèvent 
si  gravement  en  ce  moment  F Arabie  contre  la  grande 
monarchie  musulmane  des  Osmanides. 


Ainsi  l’on  se  contente  au  Maroc  des  écoles  talmudiques 
et  des  écoles  coraniques  ; Fon  se  borne  à y faire  appren- 
dre par  cœur  aux  enfants  des  textes  symboliques,  obs- 
curcis, dont  ils  ne  comprennent  pas  plus  le  sens  profond 
que  la  plupart  de  ceux  qui  les  leur  enseignent.  Ces  bam- 
bins troublent  là  leur  lucidité  native,  atrophient  leurs 
moyens  intellectuels,  en  subissant  le  dressage  abêtissant 
de  passivité  mentale  qu’on  leur  impose.  Entassés  dans 
des  salles  étroites  et  puantes,  les  élèves  ânonnent  à tue- 

i 

tête  dans  une  cacophonie  abrutissante,  des  versets  déta- 
chés, auxquels  la  séparation  de  l’ensemble  enlève  tout 
sens.  Accroupis  en  tas,  ces  disciples  inconscients  des 
rabbins  et  des  talebs,  dont  la  suffisance  d’être  l’élite 
n’égale  que  l’ahurissement  d’avoir  emmagasiné  dans  leur 
mémoire  tant  de  phrases  baroques  où  ils  n’ont  rien 
compris,  ces  jeunes  étudiants,  qui  constituent  l’espoir  du 
Maroc,  exercent  à qui  mieux  mieux  la  puissance  bruyante 
de  leur  larynx  en  balançant,  au  rythme  des  mots  vides, 


INTRODUCTION 


89 


leur  corps  et  leur  tête,  à la  façon  des  ours  qu’on  àffriande. 

Et  c’est  à cela  que  se  borne  toute  instruction  et  toute 
éducation  ! Pour  l’orgueil  de  leurs  proches  comme  pour 
la  vanité  de  leurs  personnes  étrangement  abusés  sur  la 
valeur  de  leurs  acquisitions  mnémotechniques,  ces  élèves 
deviennent,  eux  aussi,  des  talebs,  des  rabbins,  des 
savants.  Quelques-uns  approfondissent  un  peu  plus  les 
textes  contournés  ; et,  plus  intelligents,  plus  avisés,  ils 
s’assimilent  les  grimoires  démarqués,  où  résident  les 
secrets  vétustes  des  philosophies  désuètes,  des  sciences 

V >■ 

falotes,  des  médecines  puériles  ; ils  deviennent  des 
guérisseurs,  des  malins,  des  sorciers,  des  omniscients. 
«**•«***»**#  *•••*« 
Le  sorcier  pérore,  explique,  suggère  ; il  détient  les 
secrets  de  la  terre,  il  pénètre  les  arcanes  du  ciel  et  de 
l’enfer.  Il  en  dispose,  il  dispense  aussi  les  sorts  et  les 
contre-sorts  ; il  est  le  complice  des  attentats  occultes, 
mais  il  est  aussi  le  défenseur  de  l’humanité  contre  les 
diables  coalisés,  il  trouve  les  trésors  enfouis...  qu’il 
partage.  Il  diagnostique  et  guérit  les  maladies.  — Pour 
faire  passer  le  tout,  il  garde  une  attitude  un  peu  loin- 
taine, un  peu  étrange,  qui  confirme  les  naïfs  dans  la 
sérénité  exceptionnelle  de  son  esprit  et  dans  la  formidable 
puissance  de  son  pouvoir. 

11  pose,  il  domine  et  surtout  il  défend  ses  prérogatives 
contre  les  étrangers  qui  le  viennent  concurrencer.  Il  sou- 
tient sa  science  traditionnelle  et  mystérieuse  contre  la 
science  indiscrète,  trop  claire,  trop  simple,  des  médecins 


90 


LA.  SORCELLERIE  AU-  MAROC 


nosrani  qu’il  accuse  d’incapacité  et  parfois  de  très  noirs 
desseins.  II  trouve  des  collaborateurs  en  des  aventuriers 
se  disant  Européens,  venus  ici  pour  exploiter  honteuse- 
ment l’ignorance  et  la  crédulité  des  indigènes.  Par  cupi- 
dité et  par  haine  des  nations  civilisatrices  qui  troublent 

leur  industrie  douteuse,  ces  malfaisants  se  font  consciem- 

* 

ment,  froidement,  les  complices  des  barbares  fanatiques 
en  donnant  aux  pires  et  aux  stupides  calomnies  la  force 
péremptoire,  l’autorité  décisive  de  leur  prestige  frelaté 
d’Européen... 

Aussi  la  superstition  a-t-elle  beau  jeu  avec  des  menta- 
lités ainsi  réduites  et  dirigées,  superstition,  où  la  religion 
n’a,qu’une  part  chaque  jour  plus  restreinte.  — La  reli- 
gion évolue  en  effet  de  plus  en  plus  vers  le  fétichisme, 
tourne  à l’idolâtrie,  à une  sorte  de  paganisme,  de  poly- 
théisme inconscient,  religion  de  saints  comme  chez  les 
catholiques  attardés  de  certaines  régions  d’Espagne, 
d’Italie  et  de  France,  religion  de  fétiches  comme  chez  les 
Russes  iconolâtres.  — Les  saints,  les  prophètes  devien- 
nent chez  les  Arabes  et  même  chez  les  Juifs,  des  déités 
véritables,  auxquelles  on  attribue  des  spécialités  diverses 
comme  dans  nos  églises  en  décadence,  et  qu’on  implore 
avec  une  foi  totale  pour  la  guérison  de  maladies  variées. 
On  se  confie  également  en  la  puissance  miraculeuse  des 
eaux;  certaines  sources  jouissent  au  Maroc  d’un  pres- 
tige plus  universel  que  nos  Lourdes  ! Bien  mieux,  la 
plupart  des  charlatans  ont  fini  par  se  prendre  aux  mirages 
de  leursvpropres  illusions  ; le  Maroc  est  peuplé  de  talebs 


INTRODUCTION 


convaincus  qui  s’instruisent  dans  la  sorcellerie,  comme 

dans  une  science  véritable.  Aux  bêtises  désuètes  des 

- 

vieux  grimoires  exhumés,  on  ajoute  chaque  jour  des 
prodiges  nouveaux;  et  l’on  fait  tourner  au  profit  de  l’em- 
pirisme les  quelques  acquisitions  de  connaissances  nou- 
velles, qui  ont  pu  filtrer  à travers  les  mailles  serrées  que 
la  barbarie  marocaine  oppose  aux  progrès  issus  du  sol 
maudit  de  l’Europe.  De  même  aussi  que  nos  superstitieux 
Bretons  gardent  obstinément  les  croyances  médiévales 
des  ancêtres  — sur  l’esprit  desquels  le  leur  n’est  pas  en. 
progrès  — et  vivent  encore  en  méfiance  et  en  terreur 
parmi  les  elfes,  les  farfadets  et  autres  esprits  malins,  les 
Marocains,  juifs  et  arabes,  conservent,  développent  et 
exagèrent  les  vieilles  crédulités  de  l’enfance  des  sociétés, 
fiables  et  diableries,  sorcellerie  et  influences  occultes  ont 
pris  chez  eux  une  importance,  que  n’avaient  sans  doute 
pas  connue  leurs  ancêtres.  La  régression  des  mentalités 
correspondant  à celle  de  leur  civilisation,  a ouvert  aux 
exploiteurs  de  la  bêtise  humaine  un  champ,  sans  cesse 
agrandi  par  la  précision  de  leurs  expériences  et,  l’habileté 
de  leurs  jongleries. 

Le  Très-Bas  l’emporte  nettement  en  influence  sur 
le  Très-Haut.  On  a bien  un  geste  d’adoration  et 
d’offrande  vers  ce  dernier  ; mais  en  réalité  on  ne  pense 
qu’au  premier,  qui  obsède  l’esprit  enfantin  de  ce  peuple 
et  qui  semble  plus  à portée  de  ses  désirs  et  de  ses  immé- 
diates aspirations.  Les  diables  sont  en  dehors  de  la 
toute-puissance  divine,  en  quelque  sorte  en  lutte  d’in- 


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92  LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 

fluence  et  d’efficacité  avec  elle  ; ils  triomphent  le  plus 
souvent,  autrement  forts  et  puissants  que  Dieu  . Qui  donc, 
au  reste  songerait  à s’adresser  à la  divinité  lointaine, 
inaccessible,  si  distante  des  réalités  humaines,  pour 
. découvrir  un  trésor  ? Qui  donc  aurait  l’idée  de  l’invoquer 
pour  nuire  à autrui,  de  le  prier  pour  détruire  les  effets 
diaboliques  et  les  sortilèges?  Ce  sont  là  des  contingences, 
trop  misérables  pour  une  si  noble  et  si  glorieuse  puis- 
sance. Aussi  on  s’adresse  aux  démons  qui  fourmillent 
autour  de  l’humanité,  qui  se  plaisent  aux  petites  besognes, 

s’intéressent  aux  moindres  faits  de  l’existence  banale  des 

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hommes  ; et,  poury  parvenir,  on  a recours  au  sorcier,  qui 
est  Dieu  véritablement,  et  que  seul  on  peut  opposer  aux 
puissances  infernales,  avec  lesquelles  il  a partie  liée,  qui 
connaît  les  mvstères  et  les  aboutissants  de  l’Au-dessous, 

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détient  les  mots  et  les  chiffres  fatidiques. 

Tout  ce  qui  est  hors  du  domaine  des  petits  guérisseurs» 
tout  ce  qui  trouve  leurs  remèdes  inefficaces  devient  un 
stigmate  infernal  ou  un  effet  des  sortilèges.  A force  de 
conjurèr  le  mal  inconnu  qui  ne  peut  procéder  que  des 
esprits  malins  ou  de  la  magie,  on  est  arrivé  à appeler  ce 
mal,  à recourir  à ces  esprits.  De  passive,  de  défensive, 
la  sorcellerie  est  devenue  active,  agressive.  L’irruption 
diabolique  dans  les  affaires  terrestres  n’est  plus  une 
exception,  c’est  la  règle  commune,  banale,  admise  et 
subie.  Pas  de  démoniaques  exacerbés,  comme  on  en 
trouve  chez  quelques  fous  en  Europe,  mais  de  simples 
gens  qui  croient  bien  trop  réellement,  sans  irritation  et 


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INTRODUCTION 


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93 

qui  acceptent  avec  une  résignation  fataliste  les  inconvé- 
nients quotidiens;  et  à côté  d’eux,  des  individus  assez 
naïfs  quoique  habiles,  en  vivent. 

Fanges,  passions  et  désirs,  ignominies  et  turpitudes, 
dépravations,  sensualités,  envies,  haines  : pour  tout  cela, 
les  sorciers  s’offrent  comme  associés,  comme  intermé- 
diaires. Ils  peuvent  guérir;  ils  peuvent  tuer.  Qu’importe  ! 
Magiciens  pris  à leurs  propres  prestiges,  convaincus  à 
force  de  convaincre,  ils  ont  acquis  l’accoutumance  blasée 
du  métier.  Marchands  de  sortilèges  et  de  simples,  évo- 
cateurs de  larves,  guidés  et  prêtres  des  nécromancies 
abjectes,  reniflant  la  semence,  le  sang  et  la  pourriture 
des  tombes,  détraqueurs  d’âmes  et  d’intelligences,  aveu- 
gleurs  d’esprit,  ce  sont  ces  sorciers,  ces  talebs,  ces 
cheiks,  ces  empiristes,  pires  ennemis  de  la  race  qu’ils 
exploitent  en  l’avilissant...,  pires  ennemis,  cela  va  sans 
dire,  de  l’Europe  en  marche  qui  sème  sur  ses  pas  le 
progrès,  l’instruction,  la  lumière  ! 

Certes,  ce  n’est  plus  l’Erinnye  du  Moyen-Age, 
l’effrayante  sorcière  des  Sabbats  de  minuit,  l’infernale 
aboyeuse,  pourchassée,  redoutée,  vivant  une  existence 
écartée  et  mystérieuse.  Non,  la  sorcière,  comme  le  taleb, 
mène  ici,  une  vie  normale,  parmi  tout  le  monde,  tant  sa 
fonction  est  devenue  naturelle,  son  sacerdoce  indispen- 
sable, sa  participation  commune  aux  difficultés  de  la  vie. 
Elle  prépare  bien  certains  de  ses  philtres  dans  l’isole- 
ment des  nuits  lunaires  ; mais  elle  opère  aussi  à domicile, 
au  vu  et  au  su  de  tous  ; elle  incante  publiquement  : gué- 


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94  LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 

Tisseuse  de  maux,  conjuratfice  de  sorts  aussi  bien  que 
complice  des  envoûtements  et  des  magies  mauvaises  ; 
nul  ne  la  fuit;  elle  jouit  de  la  considération  générale. 

* • * • **■**■*••<**•  • 
C’est  de  la  démonomanie  courante,  par  consentement 
réciproque,  pas  plus  déconcertante  que  cela  et  qui  ne 
trouble  qu’à  peine  les  âmes  démoralisées  et  les  cons- 
ciences contaminées... 

L’infamie  disparaît  devant  la  stupidité.  Néanmoins,  il 
faut  bien  dénoncer  les  actes  exécrables  qui  résultent  de 
cet  état  d’esprit,  de  la  stupide  crédulité  de  ces  fervents, 
de  ces  dévots  passifs,  encouragés  et  soutenus  dans  leur 
perversion  inconsciente  par  les  corrupteurs  — pas  beau- 
coup plus  responsables.  Ceux-ci  prodiguent  l’illusion,  qui 
effraie  ou  qui  console,  qui  inquiète  ou  qui  flatte.  Ils 
répandent  la  manne  ou  le  poison  de  leurs  prestiges  aux 
simples  et  aux  dupes,  courbés,  admiratifs,  devant  leur 

science... 

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Il  était  d’autant  plus  indispensable  de  noter  l’infiltra- 
tion, l’expansion,  la  généralisation  dans  les  milieux  indi- 
gènes, de  ce  diabolisme  familier,  dont  je  ne  puis  entre- 
prendre de  rechercher  les  origines,  qu’il  domine  toute 
la  médecine  arabe  actuelle.  Une  excursion  attentive, 
une  pénétration  complète  dans  ce  domaine  étrange  était 
donc  nécessaire  pour  saisir  le  fond  de  ce  qui  est  à pré- 
sent l’empirisme  arabe  et  les  détails  de  ses  procédés  de 
traitement.  Notre  scepticisme,  évidemment,  s’étonne  à 
rencontrer  une  ambiance  semblable  de  crédulité  tran- 


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INTRODUCTION 


95 


quille,  à peu  près  sans  exception,  aux  plus  invraisem- 
blables diableries.  Tout  le  premier,  je  ne  fus  pas  peu 
surpris  et  décontenancé  de  rencontrer  sur  mon  chemin 
ce  gouffre  insondable  d’ignominie,  lorsque  je  commençai 
l’enquête  nécessaire  à cette  étude.  Il  n’en  est  pas  moins 
vrai  que  les  choses  sont  ainsi,  sans  grossissement,  sans 
amplification,  sans  arrangement  de  ma  part.  Les  infor- 
mations que  j’apporte  sur  ce  sujet  sont  puisées  aux 
sources  les  plus  sûres  ; les  documents  proviennent  des 
sorciers  eux-mêmes,  auxquels  il  n’est  pas  toujours  très 
facile  de  les  arracher-;  car  ces  bateleurs,  parfois 
convaincus,  aiment  peu  initier  le  public  à la  pratique 
intime  de  leurs  sortilèges.  Il  a fallu  paraître  ajouter  foi 
à leurs  propres  croyances  d’ignorants  pour  obtenir 
communication  de  leurs  secrets,  de  leurs  formules,  des 
recettes  de  leurs  potions  abominables,  pour  pénétrer 
dans  le  mystère  et  la  liturgie  des  cérémonies  de  leurs 
goëlies,  de  leurs  pactes,  pour  s’initier  aux  opérations  de 
leurs  charmes  d’amour  et  de  haine,  pour  s’identifier  à 
leur  science  spagirique,  à leur  démonographie,  pour 
connaître  les  pratiques  de  leur  sorcellerie  et  de  leur 
nigromance. 

Apprêts  de  philtres  et  de  lanternes,  formules  d’évoca- 
tion, cérémonies  démoniaques,  pactisations  avecl’En-Bas, 
envoûtements  et  exorcismes*  interventions  des  incubes  et 
des  succubes,  nécromanie  et  magie,  maléfices  et  dictâmes. 

A trouver  une  pareille  énumération,  on  se  croirait 
revenu  aux  époques  troubles  du  Moyen-Age.  C’est  qu’au 


96 


LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 


V 
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Maroc  on  est  encore  à cette  période  inquiétante  de 
l’histoire  humaine;  on  surenchérit  même  sur  la  sottise 
et  les  aberrations  dérisoires  de  ces  siècles  d’inconscience 

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et  de  délire.  Nous  le  verrons  en  étudiant  les  odieuses  et 
niaises  pratiques  qui  rappellent  le  gnoticisme  troublant 
des  anciens  Albigeois  (1). 

» 

Atout  prendre  ne  semble-t-il  pas  que,  chez  nous-même, 
en  plein  épanouissement  de  notre  civilisation  si  poussée, 
des  gens  déjà  semblent  vouloir,  en  dehors  même  des 
attardés  et  des  ignares,  que  recèle  encore  la  Bretagne, 
reprendre  sur  nouveaux  frais  les  errements  absurdes 
et  les  plus  abstruses  , pratiques  de  ces  âges  de  folie  et 
de  perversion.  Ne  voyons  nous  pas  maints  snobs,  pas 
mal  de  détraqués  et  une  foule  d’exploiteurs  qu’affole  en 
•plein  xx°  siècle,  qu’émerveille  ou  qu’engraisse  le  mysti- 

r -ta 

cisme  transcendental,  auquel  des  oisifs,  des  fous  et  des 
industriels  au  flair  exact  ont  communiqué  une  vie  nou- 
velle, ' Messes  noires,  évocations,  magie,  érotisme  et 
démonosophie,  insanités  de  hantise  et  d’hallucination  ont 
trouvé  de  modernes  adeptes,  de  confiants  gogos  et  d’ha- 
biles opérateurs.  Tant  il  est  vrai  que,  malgré  les  conquêtes 
du  progrès  et  les  illuminations  de  la  raison , il  faut  à l’hu- 


(1)  Le  gnoticisme  albigeois  et  cathare  légèrement  revu  et 
arrangé  par  ses  adeptes  modernes  qui  ont  pour  devise  cet 
Rxioipe  de  morale  facile  : 

^ , « Ama  et  fac  quod  vis  1 


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MARRAKECH  : vue  prise  de  la  terrasse  du  Uf  Mauchamp. 
Le  quartier  de  la  Zaouïa  avec  la  masquée  de  Sidi  bel 


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INTRODUCTION 


manité,  du  moins  à ses  extrêmes  représentants,  les  sim- 
plistes et  les  pervertis,  du  mystère  et  de  la  superstition  ; 
eïlé  a encore  et  toujours  besoin  de  délire,  d’une  démence 
d’au-delà  qui  l’exalte»-  Il  est  trop  simple  et  insuffisant 
de  rester  humain,  car  les  moyens  sont  limités  ; il  faut 
aux  faibles  du  surnaturel:  religion  ou  magie;  il  faut  de 
l’illusoire  : haschich,  opium,  rêve,  paradis  artificiel, Ou  bien 

J * 

un  enfer  secourable  auquel  on  s’adresse  pour  les  choses 
basses  qu’on  ne  saurait  décemment  demander  au  Ciel. 
Et  puis,  il  y a l’impatience  de  vivre,  de  jouir,  de  nuire 
ou  de  guérir.  Le  ciel  d’ailleurs  est  trop  décevant;  l’enfer 

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est  bien  plus  à portée  et  si  complaisant  aux  faiblesses, 
aux  vices,  aux  hontes,  si  favorable  aux  ivresses  des 
instincts,  au  déchaînement  des  baves,  aux  satisfactions 
factices  et  impatientes  de  la  chair  ! 

Calchas  était  augure.  Il  convainquit  facilement  le  roi  des 
rois  Àgamemnon,  d’immoler  sa  fille  Iphigénie  pour 
obtenir  de  Diane  des  vents  favorables.  Symbole  immortel 
de  la  bêtise  humaine  qui,  comme  Dieu,  n’a  pas  eu  de 

commencement  et  n’aura  jamais  de  fin,  surtout  quand 

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elle  s’attarde  dans  la  superstition  qui  répond  à l’absence 
absolue  de  la  faculté  de  raisonner,  et  de  critiquer, 
qui  accepte  l’incompréhensible  et  l’inexplicable,  sans 
s’autoriser  à examiner.  Et,  comme  il  y aura  toujours  de 
semblables  acceptations  aveugles  de  croyances  qui  ne 
répondent  à rien,  comme  y aura  toujours  des  exploiteurs 
intéressés  de  la  crédulité  humaine  et  de  la  faiblesse  des 


1 


4 


98 


LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 


ainsi  entretenue  chez  les  naïfs  et  les  sots  régnera  éter- 
nellement. 

Les  progrès  du  scepticisme  et  du  rationalisme  n’ont 
pas  tellement  modifié  la  mentalité  de  nos  civilisés  qu’ils 
n’éprouvent  encore  des  besoins  de  mysticisme,  qu’ils  ne 
présentent  des  accès  de  crédulité  baroque,  qui  les  con- 
duisent de  nos  jours  encore  aux  pires  insanités  mysti- 
ques. 

La  prétendue  infinie  diversité  des  choses  humaines 
se  trouve  ramenée,  si  l’on  y regarde  de  près,  à un  perpé- 
tuel recommencement,  à de  simples  différences  de 
détail,  d’arrangement,  d’accommodation,  de  transac- 
tion, d’adaptation,  qui  justifient  l’aphorisme  sentencieux 
de  l’Ecclésiaste  : rien  de  nouveau  sous  le  soleil  (nil  novi 
sub  sole). 


Les  Arabes  marocains  sont  des  sourds  qui  ne  veulent 
pas  entendre.  Ils  s’obstinent  dans  leur  ignorance  ; et  le 
capitonnage  résistant  de  leur  superstition  religieuse  étouffe 
volontairement  les  voix  qui  leur  viennent  du  dehors.  Ils 
se  refusent  à s’adapter,  même  ceux  qui  ont  séjourné  en 
Europe  : aussitôt  rentrés  dans  l’atmosphère  d’obscuran- 
tisme et  de  fanatisme  dévot  qui  les  a vus  naître,  ils 
gardentbien,  pour  le  public,  quelques  apparences  d’éman- 
cipation, ils  étalent  même  un  peu  ostensiblement  ce 
vernis  très  superficiel,  mais  ce  n’est  qu’une  nouvelle  couche 
d’orgueil  acquis  ajouté  à celui  qui  est  chez  eux  hérédi- 


taire. Au'fond,  ils  restent  lerribîementMarocains  d’idées, 


INTRODUCTION  99 

de  tendances,  d’intelligence.  Les  médecins,  plus  que  tous 
les  autres,  le  peuvent  constater  dans  leur  pratique. 

Il  y a là  comme  une  irréductible  barrière  de  sottises, 
à laquelle  se  heurte  la  tentative  de  ceux  qui  apportent 
le  progrès  et  qui  veulent  amener  la  lumière  des  connais- 
sances modernes  dans  la  nuit  profonde  de  l’ignorance 
indigène.  L’orgueil  de  ces  simples  est  étrange  et  ne  peut 
provenir  que  des  préceptes  religieux  qui  laissent  à leurs 
adeptes  la  conscience  obstinée  et  aveugle  d’une  supério- 
rité dont  l’erreur  est  éclatante.  L’évidence  même  du 
mieux  ne  les  convainc  pas  ; car  ils  ne  voient  dans  le 
succès  des  nosrànis  qu’un  accident  produit  par  une 
puissance  mauvaise,  occulte,  qui  doit  les  mettre  en 
défiance:  ils  profitent  de  ce  mieux,  mais  sans  gratitude, 
et  sans  que  la  conviction  s’impose  à leur  esprit  obtus 
et  volontairement  fermé  que  le  progrès  est  une  réalité 
naturelle  et  non  un  artifice. 

11  faut  que  le  Maroc,  prolongement  de  l’Europe,  se. 

i 

distraie  enfin  de  son  rêve  immobile  et  se  mêle  à la  vie 

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contemporaine.  L’évolution  se  fera,  elle  est  fatale,  rien 
ne  la  peut  arrêter,  tout  ce  qui  s’opposera  à sa  marche 
sera  brisé. A présent  que  le  Maroc  est  en.  relations  avec 
les  nations  d’Europe,  les  lois  et  le  système  politique  du 
pays  sont  devenus  surannés  par  trop.  La  cause  de  l’ex- 
trême faiblesse  des  nations  musulmanes  réside  dans  le 
piétinement,  dans  l’état  des  esprits  réfractaires  au 
progrès,  dans  l’absence  de  mise  au  point  du  système 
administratif  et  financier  et  dans  la  répugnance  de  la 


400 


LA.  SORCELLERIE  AU  MAROC 


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société  à se  laisser  entraîner  vers  un  état  plus  éclairé. 
De  nombreux  changements,  radicaux,  totaux,  sont  donc 
nécessaires  pour  que  le  pays  puisse  être  appelé  à béné- 
ficier d’un  régime,  plus  conforme  aux  exigences  des 
nations  européennes.  | 

Il  faut  reconnaître  qu’eût-on  sur  le  trône  chérifien  un 
homme  de  jugement  et  de  progrès,  disposé  à faire  faire 

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à son  Etat  un  progrès  positif,  à réformer  avec  ampleur 
son  effort  se  trouverait  paralysé  par  des  circonstances 
ethnologiques,  des  oppositions  religieuses  et  des  intrigues 
d’intérêt,  qui  ne  lui  permettraient  pas  de  travailler  avec 
son  seul  vouloir  et  ses  seuls  moyens  au  développement 
progressif  de  son  empire. 

L’heure  paraît  avoir  enfin  sonné  pourtant,  où  le  vieux 
Maghreb  va  secouer  sa  torpeur  et  dépouiller  les  moisis- 
sures que  les  âges  sans  histoire  ont  accumulées  sur  sa  pen- 
sée . Nous  avons  pensé  pouvoir  y apporter  notre  contri- 

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bution.\Nous  voudrions  apporter  dans  ce  fatras  de  ruines 
orgueilleuses,  dans  ce  désordre  inhumain,  souvent  cruel  et 
barbare,  qui  caractérise  la  société,  dans  cette  déchéance 
ignorante  d’une  intelligence  obscurcie  par  la  routine  et 
le  fanatisme,  un  peu  d’ordre,  d’humanité,  de  lumière  et 
de  raison.  L’entreprise  est  grosse. 

Avant  qu’on  songe  à la  réédification  de  cette  société 
sur  les  bases  du  progrès  moderne,  il  convient  d’abord 
d’achever  la  démolition,  de  disperser  les  matériaux  suran- 
nés, de  faire  table  rase  d’un  passé  sans  lustre,  sans 

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grandeur  et  sans  gloire  ; nous  avons  voulu  à la  fois 


INTRODUCTION 


401 

inventorier  les  ruines  et  dénoncer  ceux  qui  s’obstinent 
a en  défendre  la  disposition  dans  l’ordre  de  choses  que 
nos  moyens  nous  permettent  d’apprécier.  Dénonçons  les 
ennemis  de  la  raison  humaine,  à qui  le  Maroc  doit  son 
croupissement  odieux  de  fanatisme  et  d’abaissement. 
Dénonçons  les  moyens  employés  pour  cultiver  et  déve- 
lopper l’obscurantisme;  dénonçons  ceux  qui,  au  nom  d’un 
dieu,  avec  l’appui  d’un  Gode  moral  dont  les  préceptes  et 
les  enseignements  furent  déformés  et  torturés,  oublient 
et  font  oublier  les  principes  pompeusement  énoncés 
autrefois  de  la  fraternité' des  hommes,  et  sous  couleur 
de  bienveillance,  de  mots  et  de  gestes  vains  de  solidarité, 
prêchent  et  préconisent  les  pratiques  et  les  crimes,  sortes 
de  défis  jetés  à ce  qui  est  humain,  juste,  bon  et  grand,  à 
ce  qui  est  capable  d’améliorer  la  condition  des  gens. 

Nous  nemions  pas  que,  dans  cette  foule  attardée,  ne  se 
manifestent  des  aspirations  réelles  vers  le  mieux  et 
quelques  intentions  excellentes  de  sage  progrès  ; mais  ce 
n’est  là  qu’une  exception  bien  minime. 


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AU  LECTEUR 

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Si  l’exposition  documentaire  de  ce  travail  manque  de 
poésie  et  de  grâce  dans  ce  livre  qui  n’est  pas  de  la 
littérature,  s’il  y passe  comme  une  nausée  d’immondices, 
comme  une  fétidité  d’incontinences,  c’est  qu’il  est  dif- 
ficile d’idéaliser  l’ordure  et  dë  maquiller  la  fange.  Or 
dès  qu’on  aborde  les  conceptions  de  physiologie  et  de 
psychologie  marocaines  et  l’étude  de  la  médecine  et  de 
la  sorcellerie  au  Maghreb,  il  faut  bien  se  résoudre  à 

manipuler  un  naturalisme  de  gravois  et  de  latrines. 

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L’expression  s’en  ressent  et  il  faudrait  un  vocabulaire 

d’euphémismes  extrêmement  riche  et  varié  pour  châtrer 

le  style  d’une  pareille  étude,  où  le  matérialisme  des 

appétits  et  des  instincts  l’emporte  de  beaucoup  en  balance 

sur  l’idéalisme  du  surnaturel  et  de  l’ au-delà.  Il  est  donc 

incontestable  que  souvent' le  bon  goût  se  trouvera  choqué 

et  que  la  politesse  littéraire  devra  être  maintes  fois 

heurtée.  Ne  nous  attachons  pas  trop  à ménager  la 

bienséance  ; c’est  impossible. 


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104 


LA.  SORCELLERIE  AU  MAROC 


Pour  sonder  la  plaie  ulcérée  et  sanieuse  des  mœurs 
de  la  décadence  arabe,  pour  fouiller  les  dessous 

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de  l’âme  marocaine  et  déterger  ce  qui  passe  chez  eux. 
pour  du  sentiment,  il  faut  faire  abstraction  de  toute 
délicatesse.  Pour  faire  l’inventaire  sincère  de  l’occultisme 

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et  de  l’empirisme  en  ce  pays,  il  faut  se  cuirasser  contre 
tous  les  haut-le-cœur  et  ne  pas  s’offusquer  des  plus 
répugnantes  souillures.  Nous  prions  donc  les  âmes  sen- 
sibles et  délicates,  que  le  réalisme  de  détails  ignominieux 
incommode,  de  ne  pas  pousser  plus  avant  et  de  ne  pas 
nous  suivre  dans  l’autopsie  morale  et  physique  du  Maro- 
cain, de  ce  cadavre  dont  l’Europe  va  bientôt  disperser  les 
putréfactions  et  balayer  les  abjections.  La  déchéance  est 
accomplie,  et  l’ignominie  de  la  pourriture  morale  a 
rongé  jusqu’aux  bas-fonds  le  charnier  lamentable  du 


Maroc  en  définitive  détresse.  Trions  ces  déchets  quand 
même,  déchets  de  pensée,  de  science,  d’art,  de  religion 
et  de  civilisation,  afin  d’arriver  mieux  à dissiper  l’erreur, 
à élaborer  le  savoir  et  à créer  cette  atmosphère  dépensée 

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scientifique  sans  laquelle  aucune  .des  merveilles  de  notre 
civilisation  ne  pourrait  apparaître. 


PREMIÈRE  PARTIE 


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CHAPITRE  PREMIER 


MARIAGE.  DIVORCE.  ACCOUCHEMENT. 

NOUVEAU-NÉ.  RELEV AILLES . CIRCONCISION. 

* 

MORT  ET  FUNÉRAILLES. 


Mariage.  — Chez  les  Arabes,  le  jeune  homme  fait  lui- 
même  sa  demande  en  mariage  aux  parents  de  la  jeune 
fille;  s’il  est  agréé,  il  envoie  aussitôt  à sa  fiancée  du 
henné,  des  dattes  et  de  beaux  vêtements  soyeux.  Cepen- 
dant elle  lui  restera  invisible,  cachée  jusqu’au  jour  du  ma- 
riage. — Pendant  toute  la  durée  des  fiançailles,  à chaque 
fête,  il  se  rappelle  à son  souvenir  par  quelque  ; délicate 
attention  : bijoux,  costumes  riches,  repas,  esclaves  pour 

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la  servir  ; cependant  chez  les  deux  familles  les  prépara- 
tifs se  continuent. 

Le  soir  fixé  pour  la  cérémonie,  il  envoie  chercher  sa 
fiancée  par  ses  amis  qui,  en  l’amenant,  tirent  des  coups 
de  fusil  sur  tout  le  parcours,  tandis  que  les  femmes 
frappent  du  tambourin  de  leurs  ongles  aigus  chargés  de 
henné  et  poussent  des  hou  hou  stridents,  sous  le  voile 


108  LA  SORCELLERIE  AU  MARO 

mystérieux  qui  leur  couvre  le  visage.  Ceci  se  passe  vers 
les  onze  heures  du  soir. 

Dès  que  ; la  fiancée  est  arrivée  chez  son  fiancé,  on 
l’introduit  avec  grande  pompe  dans  la  chambre  nuptiale 
tandis  que  le  bienheureux  mâle  se  tient  favec  des  amis 
dans  une  maison  voisine.  — A minuit,  il  vient  rejoindre  sa 
fiancée  ; mais,  avant  de  passer  le  seuil  de  la  chambre, 
une  matrone  lui  présente  un  tamis  qu’il  doit  défoncer 
d’un  seul  coup  de  poing.  S’il  a traversé  le  tamis  avec 
toute  la  main,  la  famille  de  la  jeune  femme  se  réjouit  ; 
c’est  qu’il  sera  bon  mari...  S’il  n’a  pas  troué  le  tamis,  il 
entre  quand  même  dans  la  chambre,  où  il  commence  par 
faire  une  prière  ; puis  il  déshabille  lui-même  sa  fiancée 
qu’il  laisse  en  chemise  et  en  shalvar  (caleçon).  Alors  a 
lieu  une  lutte  simulée  ; il  est  de  bon  ton  que  la  jeune 
femme  ne  se  laisse  pas  vaincre  ; il  l’empoigne,  elle  se 
débat  violemment  ; quelquefois  elle  est  si  forte  que  le 
mari  est  obligé  de  lui  attacher  bras  et  jambes,  car  il  y en 
a qui  sautent  sur  leur  fiancé  pour  le  chasser.  S’il  se  laisse 
mettre  à la  porte,  toutes  les  femmes,  qui  attendent  dans 
la  cour  l’issue  du  combat,  le  conspuent  et  lui  font  la 
morale  en  se  moquant  de  lui. 

Avant  que  la  fiancée  ait  pénétré  dans  la  chambre 
nuptiale,  on  lui  fait  prendre  quelques  excitants  tels  que: 
blancs  d’œufs,  huile  et  mastic  mélangés,  ou  bien  des 
testicules  de  coq  broyés  avec  du  miel  et  des  épices. 

Si  le  mari  parvient  à déflorer  sa  femme,  il  quitte 
immédiatement  la  chambre,  où  se  précipitent  les  deux  fa- 


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MARIAGE 


109 


milles  ; lui-même  se  cache  dans  quelque  chambre  isolée. 
On  exhibe  le  caleçon  de  la  mariée  taché  de  sang1,  on  se 
le  passe  de  main  en  main,  on  le  montre  aux  voisins, 
aux  invités,  afin  de  prouver  que  la  jeune  fille  était 
vierge. 

Le  lendemain  malin,  le  marié  prend  un  bain  au  ham- 
mam et  reviént  déjeuner  avec,  sa  femme.  A ce  moment  et 
pendant  sept  jours,  il  est  considéré  comme  un  sultan,  il 
se  choisit  des  vizirs  et  tout  le  monde  dans  la  maison  est  à 
ses  ordres  ; le  soir  il  donne  une  fête  dans  un  jardin  à 
ses  amis  qui  resteront  ses  hôtes  pendant  une  semaine. 
Si  des  invités  n’ont  pu  assister  au  mariage,  il  les  frappe 
d’amendes. 

Chez  les  Juifs,  la  fiancée  est  amenée  dans  la  maison  du 
fiancé,  où  le  Rabbin,  en  présence  des  parents,  bénit  les 
nouveaux  époux.  Les  invités  se  retirent;  tandis  que  les 
jeunes  mariés  s’assoient  dans  leur  lit.  où  ils  dînent  côte 

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à côte  ; puis,  les  invités  rentrent  et  mangent  séparément 
dans  la  même  pièce.  Avant  le  repas,  le  marié  a enlevé  le 
voile  de  sa  femme;  et  lorsque,  après  le  repas,  les  hôtes  se 
retirent  de  la  chambre,  l’époux  donne  un  tour  de  clef, 
puis  il  dévêt  sa  jeune  femme... 

Après  la  défloration,  il  va  se  cacher  dans  une  autre 
chambre.  Les  parents  entrent,  constatent  l’événement 
heureux  en  visitant  le  linge  de  la  jeune  femme  ; chacun  se 
passe  ces  objets  autour  de  la  tête,  en  signe  de  joie,  puis 
on  les  montre  aux  voisins.  — Très  vite,  on  enveloppe  la 


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110  LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 

jeune  mariée;  car  si  elle  prenait  froid  à ce  moment,  elle 
deviendrait  stérile  pendant  toute  sa  vie. 

Chez  les  Arabes,  au  moment  où  l’on  expose  le  caleçon 
souillé  par  la  défloration,  les  femmes  le  touchent  afin  de 
se  mettre  un  peu  de  sang1  autour  des  yeux  ; ce  qui  pré- 
serve des  maladies. 

Si  une  fille  n’est  plus  vierge,  on  s’arrange  pour  que 
son  indisposition  mensuelle  arrive  an  moment  du  mariage 
et  on  l’interrompt  pendant  quelques  heures.  — On  com- 
pose aussi  un  sachet  avec  du  verre  pilé,  de  la  poudre 
de  chaux,  du  Dem-eL-Hkouâ.  (le  sang  du  vide),  cela  res- 
semble à du  corail,  on  broie  le  tout  et  on  le  délaie  dans 
du  savon.  La  jeune  fille  s’introduit  ce  petit  sachetauquel 
pend  un  fil  de  soie,  dans  le  vagin,  quatre  à cinq  heures 
avant  l’instant  critique,  et  elle  l’y  laisse  jusqu’au  moment 
du  rapprochement;  il  doit  avoir  pour  effet  de  cicatriser 
momentanément  la  blessure!  Quand  son  époux  va  s’ap- 
procher, la  jeune  femme  retire  tout  doucement  le  sachet 
et  alors  elle  saigne  (irritation,  vaginisme  et  sang).  On 
emploie  encore,  pour  rétrécir,  de  la  noix  de  galle  pilée  et  . j 

mise  dans  un  petit  sachet.  | 

Afin  d’arrêter  momentanément  le  tribut  mensuel,  on  se  Ü 

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procure  le  clou  d’un  cercueil  que  l’on  plante  à peine  en  j 

terre,  la  jeune  femme  passe  par  dessus  ; les  règles  ne 
reviennent  qu’en  retirant  le  clou,  ou  bien,  dans  le  même 
but,  on  se  lave  intérieurement  le  vagin  avec  de  l’eau  *- 

chaude  salée.  ; 

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PUBERTÉ 


111 


Il  est  obligatoire,  de  par  la  loi,  de  commencer  par  ma- 
rier les  aînés  (I).  Il  est  de  même  obligatoire  que  les  gar- 
çons soient  mariés  à dix-huit  ans  au  plus  tard,  et  les 
filles  à dix  ans  au  maximum,  afin  d’être  d’heureuses 
petites  mamans  à douze  ans.  Gela  se  pratique  au  Maroc 
dans  le  peuple.  Passé  ces  âgés  canoniques,  le  mariage 
serait  contre  la  loi,  mais  on  peut  unir  même  des  enfants  ; 
ainsi  les  fillettes  à sept  ans  par  exemple.  Dans  ce  cas, 
cependant,  on  sépare  les  deux  époux  qui  ne  doivent 
cohabiter  avant  l’âge  légal  chez  la  jeune  femme  (dix 
ans) . On  est  surtout  coutumier  de  ces  unions  prématurées 
lorsqu’on  craint  de  perdre  un  bon  parti. 

Un  vieillard  riche  peut  convoler  en  justes  noces  avec 
une  enfant  de  dix  ans. 

Puberté.  ■ — Pour  reconnaître  la  puberté  on  fait 
passer  par  dessus  la  tête  une  ficelle,  pliée  en  deux,  tour- 
nant autour  du  cou  et  prise  entre  les  dents  : chez  l’en- 
fant le  cordon  ne  peut  pas  passer  par  dessus  la  tête,  à 
la  puberté  la  ficelle  rase  les  cheveux  et  sort;  chez  l’adulte; 
elle  passe  avec  la  plus  grande  facilité. 

On  ne  commence  à observer  le  jeûne  du  Ramadan 
qu’après  la  puberté  reconnue;  et  on  ne  doit  pas  se  marier 
avant  qu’elle  n’ait  fait  son  apparition  — ce  qui,  d’ailleurs, 
n’est  pas  observé.  — Lorsque  les  candidats  au  mariage 
sont  des  orphelins,  c’est  au  Gadi  que  revient  le  droit 

(1)  Jacob  a dù  épouser  Lia  afin  de  pouvoir  épouser  P«.achel  sept 
ans  après. 


112 


LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 


de  constater  s’ils  sont  pubères;  il  le  fait  au  moyen  de  la 
ficelle  indiquée  plus  haut,  ou,  chez  les  fillettes,  en  pesant 
les  seins.  ■: • 

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Gette  crise,  a.  lieu  entre  dix  et  seize  ans.  La  pre- 
mière indisposition  sert  de  prétexte  à de  grandes  fêtes 

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de  famille.;  On  avise  les  parents  éloignés  et  on  fait  cir- 

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culer  une  invitation  dont  la  formule  consacrée  est: 
« Notre  fille  a accouché  d’une  fille  morte  ».  On  sait  ce 
que  cela  veut  dire.  — On  fait  tremper  la  main  de  la  jeune 
fille  dans  tout  ce  qu’on  trouve  à la  maison  pour  que  la 
baraka  (bénédiction)  soit  dessus.  — On  humecte  trois 
doigts  de  son  sang  et  on  marque  trois  points  sur  un 
réchaud  pour  que  les  menstrues  viennent  régulièrement 
pendant  trois  jours  tous  les  mois.  Ces  coutumes  sont 
courantes  aussi  bien  chez  les  Juifs  que  chez  les  Arabes. 


— Cependant  si  l’enfant  a "10  ou  11  ans  et  si  elle  est  déjà  ' 
mariée  et  déflorée  — dès  l’âge  dé  sept  ans  quelquefois  — on 

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a l’habitude  d’arrêter  les  règles  et  d empêcher  la  conce.p- 

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tion  jusqu’à  l’âge  de  quinze  ou  seize  ans.  Yoici  comment 
on  s’y  prend:  on  mesure  la  hauteur  de  l’enfant  à l’aide 
d’un  fil  de  soie,  on  coupe  le  fil  à cette  taille  et  on  l’intro- 
duit dans  un  oeuf  cru  que  la  jeune  fille  doit  avaler.  On 
reprend  ce  fil  dans  ses  selles  et  on  y fait  autant  de  noeuds 
qu’on  veut  retarder  d’années  les  effets  inévitables  du 
mariage  et  de  la  puberté;  elle  portera  cette  amulette  cons- 
tamment, aussi  longtemps  qu’elle  devra  faire  valoir  ses 
vertus.  — Ou  bien  encore  on  pratique  de  petites  entailles 
le  long  -de  la  colonne  vertébrale  de  l’enfant,  le  nombre 


MARHAKECII  ; La  KouimOna. 


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MÉNOPAUSE.  ACCOUCHEMENT.  RELEV  AILLES  113 

des  entailles  correspondant  au  nombre  d’années  à retar- 
der. On  lui  fait  avaler  sans  qu’elle  les  voie  des  grains 
de  coriandre  trempés  dans  le  sang  de  ces  blessures, 
puis  on  badigeonne  les  plaies  avec  le  sang  de  ses  pre- 
mières règles  en  disant  « Le  sang  de  ses  règles  ne 
reviendra  que  lorsque  le  sang  de  son  dos  ira  dans  ses 
voies  génitales  ».  Plus  tard,  lorsqu’on  voudra  qu’elle 
puisse  concevoir,  on  rouvrira  les  plaies  du  dos  et  on 
introduira  un  peu  de  ce  sang  dans  le  vagin. 

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Ménopause.  — Une  fille,  devenue  femme  très  jeune, 
voit  sa  ménopause  très  retardée,  tandis  qu’au  contraire 
celle  restée  vierge  très  tard  cesse  d’être  réglée  beaucoup 
plus  tôt  (croyance  populaire)  (voir  divorce  à la  fin  du 
chapitre). 

Accouchement  et  ïtele  vaille  s.  — • Lors  d’un  accou- 
chement, on  attache  un  peu  partout,  aux  murs,  aux 
rideaux,  aux  portes,  des  versets  écrits  sur  des  feuilles  de 
papier  afin  de  paralyser  l’influence  des  mauvais  esprits. 
Au  dehors,  on  suspend  au  dessus  delà  porte  d’entrée  la 
tête  d’un  coq,  de  petits  biscuits  ronds,  non  sucrés,  et 
brûlés  sur  la  braise  même,  un  balai  neuf,  des  ronces  et  un 
morceau  d’étoffe  noire,  le  tout  attaché  ensemble  (ceci  est 
■un  usage  chez  les  Juifs).  Le  balai  sert  à balayer  le  mal 
qui  pourrait  être  répandu  dans  la  pièce  ; la  tête  de  coq 
•est  un  sacrifice  fait  pour  empêcher  le  diable  de  nuire  ; 

l’étoffe  noire  met  en  fuite  le  hibou  ; les  biscuits  sont  là 

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114 


LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 


pour  occuper  cet  oiseau  néfaste  dehors  et  l’empêcher 
d’entrer  ; les  ronces  effrayent  les  chauves-souris.  — Ceux 
dont  les  enfants  naissent  habituellement  atteints  d’oph- 
talmie ajoutent  un  oignon  à ces  objets  hétéroclites  : l’oi- 
gnon a la  propriété  de  faire  fuir  la  chauve-souris  qui, 
les  autres  fois,  s’était  faufilée  dans  la  chambre  de  l’ac- 
couchée et  avait  été  cause  de  l’ophtalmie  des  bébés.  — 
Toute  femme  arabe  qui  entre  dans  la  chambre  d’une 
accouchée  disperse  autour  d’elle  une  poignée  de  sel  afin 
d’éloigner  les  mauvais  esprits.  — Une  femme  qui  met 
habituellement  au  monde  des  enfants  morts-nés  achète 
une  marmite  neuve  dont  elle  enlève  le  fond,  on  fera  passer 
le  nouveau  bébé  par  ce  trou.  Cette  marmite  percée  est 
gardée  religieusement  jusqu’à  ce  que  l’enfant  grandisse 
et  on  ne  la  prêtera  à personne.  En  outre  on  enterre  le 
placenta  de  la  mère  sous  elle,  ce  qui  veut  dire  à l’endroit 
où  elle  se  tient  lè  plus  souvent.  En  cas  de  déménagement, 
elle  est  obligée  de  le  déterrer  pour  l’emporter  avec  elle. 

On  ne  lave  ni  l’enfant  ni  la  mère  après  la  délivrance 
par  crainte  des  esprits  de  l’eau.  — Exceptionnellement,  on 
fait  usage  d’un  quart  de  sucre  délayé  dans  de  l’eau-de- 
vie  pour  laver  les  voies  génitales  de  l’.accouchée  lorsque 
les  pertes  sont  trop  abondantes. 

On  attache  un  bandeau  d’étoffe  autour  de  la  tête  de 
l’enfant  en  serrant  fortement,  afin  que  la  tête  ne  grossisse 
pas  trop.  On  lui  emmaillote  le  corps  très  serré  afin  que 
les  membres  et  les  os  ne  se  disloquent  pas,  on  donne 
une  forme  au  nez,  on  lui  manipule  les  lèvres  pour  leur 


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ACCOUCHEMENT.  — RELEVAILLES  115 

donner  un  joli  dessin  et  on  écrase  la  bosse  sanguine 
avec  les  mains. 

Une  demi-heure  après  la  délivrance,  on  presse  légè- 
rement les  seins  de  l'accouchée  afin  de  faire  sortir  un 
peu  du  premier  lait  ; on  huile  légèrement  le  mamelon  et 
la  jeune  maman  donne  à têter  à l’enfant. 

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La  jeune  mère  juive  est  assistée  de  deux  sages- 
femmeS.  L’une  est  assise  sur  un  escabeau  et  tient  étendue 
sur  ses  genoux  la  patiente  qui  enfantera  entre  les 
jambes  de  la  sage-femme  ; l’autre  matrone  est  assise 
par  terrepour  recevoir  l’enfant  et  maintenir  le  périnée; 
au  moment  de  la  délivrance,  elle  tient  à deux  mains  une 
serviette  recouverte  d’une  étoffe  de  laine  pour  recevoir 
le  bébé  qu’elle  ne  doit  pas  toucher  avec  les  mains.  Si 
les  douleurs  sont  vives  (voies  génitales  sèches),  on  in- 
troduit un  peu  d’huile  avec  du  blanc  d’œuf  ; d’autres 
matrones  maintiennent  les  bras  et  les  jambes  dé 
l’accouchée. 

Les  femmes  arabes  n’ont  qu’une  seule  sage-femme 
assise  sur  un  escabeau  ; celle-ci  pose  les  pieds  sur  quel- 
chose  d’élevé  et  place  la  patiente  face  à elle,  sur  ses 
jambes  écartées.  L’accouchée  appuie  ses  mains  sur  les 
épaules  de  la  sage-femme  qui  retire  l’enfant  (1). 


(1)  Chez  les  Turcs  du  Nord  on  retrouve  encore  souvent  l’usage 
de  la  chaise  à accoucher,  toujours  très  ornée,  sorte  de  fauteuil 
avec  plateau  mobile  demi-circulaire  qu'on  enlève  au  moment 
des  couches  qui  se  font  assises  (voir  fig.  p.  116). 


* 


r 


116 


LA.  SORCELLERIE  AU  MAROC 


Après  l’enfantement  on  lui  presse  to  utes  les  parties  du 
corps  ; la  sage-femme  s’assied  sur  une  des  hanches  de 
Iajeunemèrei'étenduesurle  côté,  de  façon  à bien  appuyer, 

à lui  serrer  et  bander  les  cuisses  et 
tout  le  reste  du  corps. à l’aide  d’une 
grande  bande  d’étoffe  à turban.  — - 
Pour  cicatriser  la  blessure,  on  a pré- 
paré au  préalable  un  peu  de  laine 
très  propre  qu’on  a trempé  dans  de 
l’huile  où  l’on  a délayé  de  la  suie. 
Puis  on  introduit  ce  tampon  dans  le 
vagin.  — Enfin  on  administre  à la 
convalescente  une  potion  composée  de  miel  et  de  beurre 
fondus  ensemble,  qu’on  fait  suivre  plus  tard  d’une 
bouillie  de  farine. 

Lorsque  les  pertes  s’arrêtent  trop  tôt,  on  brûle  sous 
la  malade  de  la  vieille  paille,  ou  bien  on  place  dans  un 
vase  une  brique  chaude,  sur  laquelle  on  jette  de  la 
menthe  pilée  et  de  l’eau  ; l’accouchée  s’asseoit  dessus  afin 
d’en  recevoir  les  vapeurs.  — Il  faut  que  les  pertes  après 
la  délivrance  durent  sept  jours  ; lorsqu’elles  sont  nor- 
males, elles  purifient  si  bien  le  corps  que  même  des 
maladies  anciennes  disparaissent  à la  suite  des  couches. 
Enfin  pour  que  la  femme  reste  bien  portante,  il  faut  que 
les  pertes  aient  duré  une  semaine. — Aussi  longtemps  que 
l’accouchée  garde  le  lit,  on  lui  donne  du  miel  et  du 
gingembre. 

Celle  qui  craint  des  couches  difficiles  se  procure  un 


ACCOUCHEMENT.  HELE  VAILLES  147 

roseau  qu’elle  fend  en  deux,  elle  enlève  les  opercules 
et  en  brûle  sept  avec  sept  mouches  et  sept  feuilles  de 
safran.  La  délivrance  sera  rapide.  Ou  bien  elle  s’en- 
r ouïe  autour  de  la  cuisse  gauche  en  haut  une  peau 
entière  de  serpent;  elle  espère  avoir  une  délivrance  aussi 
facile  que  la  mue  du  reptile.  Ou  encore  fumiger  Tac- 
couchée  avec;  le  placenta  d’une  ânesse.  Pendant  que  la 
malheureuse  se  débat  dans  les  douleurs,  tenir  en  main 
la  corne  droite  d’une  gazelle.  Brûler  sous  la  souffrante 
tandis  qu’elle  se  tient  debout,  des  grains  de  moutarde 
d ont  elle  doit  en  même  temps  respirer  la  fumée.  On 
peut  remplacer  la  moutarde  par  de  l’opium  ou  par  des 
tiges  d’iris  mélangées  à de  l’A  ti-el-Djïm  (seuil  du  diable). 

Pour  faciliter  les  couches  compliquées,  on  emploie 
encore  de  la  farine  qu’on  étend  sur  le  ventre  de  la  ma- 
lade en  disant  : « Nous  voulons  que  l’enfant  vienne  au 
monde  aussi  rapidement  que  la  farine  s’est  écoulée  vi  te 
des  meules  ».  Cette  farine  est  ensuite  déposée  au  seuil  de 
la  chambre. 

Lorsque  le  foetus  est  renversé,  la  jeune  femme  est 
étendue  sur  la  couverture  d’un  célibataire  ; deux  hommes 
tiennent  la  couverture  en  travers  par  les  deux  bouts  et 
font  rouler  la  femme  d’un  côté  à l’autre;  l’enfant  se  met 
en  bonne  position.  — Pour  remédier  au  même  inconvé- 
nient, la  jeune  femme  fait  trois  culbutes  sur  un  lit.  — 
Ou  encore,  on  la  met  la  tête  en  bas,  les  pieds  en  l’air, 
cependant  qu’une  matrone  lui  manipule  le  ventre,  jusqu’à 
çe  que  l’enfant  prenne  une  position  convenable. 


/ 


118  LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 

I 

Une  femme  à terme,  qui  ne  sent  pas  venir  les  douleurs 
de  l’enfantement,  prend  un  bain  froid  ; elle  sort  vers 
quatre  heures  à la  rencontre  des  vaches  qui  rentrent  des 
champs,  ramasse  un  peu  de  terre  de  dessous  le  sabot  de 
la  première  vache  qui  passe,  rentre  chez  elle,  brûle  cette 
terre  et  se  laisse  approcher  par  son  mari  dans  la  soirée. 
Forcément  l’accouchement  doit  survenir.  — Lorsque  la 
pauvre  femme  souffre  sans  pouvoir  mettre  au  monde, 
on  suppose  qu’elle  a eu  une  envie  non  satisfaite.  Dans 
un  gobelet  de  terre  on  met  alors  de  l’eau  de  forgeron 
(eau  dans  laquelle  le  forgeron  a éteint  son  fer)  et  on 
recouvre  le  verre  d’un  paquet  de  menthe;  quelqu’ùn  se 
précipite  vers  la  souffrante  en  tenant  ce  gobelet  et  lui 
crie  brutalement  : « Tiens,  voici  ce  que  tu  avais  désiré  ! ». 
La  malade,  surprise,  boit  et...  l’événement  se  produit. 

Au  contraire,  lorsque  la  jeune  femme  craint  d’accou- 
cher avant  terme,  elle  se  procure  un  petit  melon  amer 
(coloquinte)  dont  elle  enfile  les  graines  et  s’enroule  ce 
collier  ; autour  du  cou.  .Puis  elle  fait  venir  un  jeune  céli- 
bataire qui  lui  prête  sa  ceinture  de  pantalon,  il  la  lui 
attache  autour  du  ventre  en  la  fermant  avec  un  cadenas 
qu’il  a acheté  lui-même.  — On  ne  croit  pas  aux  maladies 
et  aux  accidents  qui  provoquent  l’accouchement  préma- 
turé; de  cela  sont  accusés  toujours  les  mauvais  esprits. 

En  moyenne,  les  relevailles  sont  de  sept  jours  ; la 
jeune  maman  reste  dans  ses  couches  et  vêlements  souillés, 
ne  change,  ni  de  linge,  ni  de  matelas  de  toute  la  semaine, 
par  crainte  des  esprits.  Mais  elle  s’est  bien  lavée  au 


ACCOUCHEMENT.  — RELEVAILLES  119 

savon  et  s’est  vêtue  de  neuf  dès  que  l’événement  final 
s’est  annoncé . 

Chez  les  Arabes,  on  respecte  les  usages  suivants  pour 
éviter  les  effets  du  mauvais  œil  : — La  jeune  mère  reste 
invisible  pour  tout  homme  y compris  son  mari,  ne  reçoit 
pas  de  visités  et  ne  voit  personne  en  dehors  des  matrones 
qui  lui  ont  prodigué  leurs  Soins.  — On  attache  à un  bras, 
à une  jambe  et  au  cou  de  l’enfant  à peine  né,  de  petits 
paquets  composés  de  hormel,  sel,  rota,  alun  et  henné. 
La  mère  porte  les  mêmes  paquets  mais  distribués  aux 
membres  opposés  ; par  exemple,  si  l’on  a choisi  la  jambe 
et  le  bras  droits  de  l’enfant,  on  prendra  le  bras  et  la 
jambe  gauches  de  la  mère.  — Au  chevet  du  bébé,  sur  le 
mur,  on  applique  une  main  à plat,  après  l’avoir  trempée 
dans  du  goudron  ; on  dessine  encore  à l’aide  du  goudron 
une  paire  de  ciseaux  sur  les  murs  et  les  portes,  préala- 
blement frottés  à l’ail,  pour  mieux  incommoder  les 
esprits.  — La  maman  et  le  bébé  portent  des  amulettes 
dans  lesquelles  le  taleb  inscrit  le  mot  : « Bismilloh  ».  — 
Le  bébé  ne  change,  ni  de  linge,  ni  de  lit  avant  sa  ma- 
man, pour  ne  pas  mourir  tout  de  suite. 

Les  Arabes  comptent  sept  jours,  y compris  les  pertes, 
pour  le  repos  génital.  Le  septième  jour,  la  jeune  femme 
se  baigne  au  hammam  où  on  lui  frictionne  le  corps  à 
l’huile  chaude;  rentrée  chez  elle,  elle  s’étend  sur  le  lit  où 
son  mari  la  franchit  pour  la  purifier. 

Chez  les  Juifs,  lorsque  la  femme  a mis  au  monde  une 
fille,  son  mari  ne  l’approche  qu’ après  trois  mois  et  dix 


120 


LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 


jours  ; si  c’est  un  garçon  quia  provoqué  l’heureux  événe- 
ment, elle  sera  sienne  à nouveau  au  bout  de  quarante 
jours.  Pendant  tout  le  temps  des  relevailles,  le  mari  évite 

I 

de  marcher  avec  elle,  de  toucher  aux  objets  lui  apparte- 
nant et  dort  dans  une  autre  chambre,  si  possible. 

L’Arabe  reprend  sa  femme  dès  que  les  pertes  ont 
cessé. 

I- 

Usages  à respecter  pendant  la  grossesse.  — 

(Hermaphrodites,  monstres,  difformités,  jumeaux). 

Une  future  mère  qui  passe  devant  un  plant  de  giroflée 
doit  en  mâcher  une  feuille,  autrement  l’enfant  naîtrait 
possédé. 

Lorsqu’elle  aperçoit  une  femme  nue,  qui  lui  donne 
envie  d’avoir  une  fille,  ou  un  homme  nu  qui  lui  fait 
désirer  un  garçon,  et  si,  à ce  moment  elle  se  gratte  la 
vulve,  elle  mettra  au  monde  un  hermaphrodite  dans  le 
cas  où  elle  serait  enceinte  d’un  fœtus  de  l’autre  sexe. 

Si,  en  voyant  un  singe  ou  un  chameau  au  troisième, 
mois  de  la  gestation,  elle  craint  que  son  enfant  leur 
ressemble,  le  bébé  rappelera  l’animal  vu. 

D’une  façon  générale,  lorsque  les  enfants  naissent 
difformes,  avec  les  membres  tordus,  etc.,  cela  prouve 
que  le  diable  s’est  interposé  entre  le  mari  et  la  femme  au 
moment  de  la  conception,  ou  encore  que  le  père  a fré- 
quenté des  jeunes  garçons  dans  sa  jeunesse. 

Le  mari  juif  ne  caresse  pas  sa  femme,  aussi  longtemps 
que  la  lumière  brûle,  il  ne  lui  parle  pas  pendant  le  rap- 


USAGES  A RESPECTER  PENDANT  LA  GROSSESSE  ,121 

- 1 
1 

procheraent;  Sans  cela  il  court  le  risque  que  l’enfant  à 
venir  soit  violent  et  méchant.  Parler  à ce  moment  là  peut 
mê  me  produire  le  mutisme  de  l’enfant.  Les  parents  juifs 
peuvent  être  accablés  d’enfants  renégats,  si,  pendant 
l’acte  procréateur,  la  mère  a pensé  à un  Arabe,  ou  si  elle 
en  a vu  un,  en  sortant  du  bain,  le  lendemain.  C’est 
d’ailleurs  le  motif  pour  lequel  les  Juives  se  recouvrent 
le  visage  en  sortant  du  hammam  et  se  font  conduire  par 
une  autre  femme.  1 

Pour  ne  pas  avoir  de  monstres,  les  Israélites  suivent 
exactement  ces  prescriptions  de  la  Loi  : Ne  pas  toucher 
une  femme  indisposée,  ni  boire  dans  son  verre,  ni 
manger  dans  son  assiette.  Eviter  le  contact  du  linge  de 
sa  femme  et  ne  pas  employer  ses  babouches  pendant  les 
cinq  jours  du  tribut  mensuel  et  pendant  les  dix  jours 
qui  suivent. 

Au  bout  de  cette  quinzaine  seulement,  la  jeune  Juive 
se  lave  bien  au  savon  chez  elle,  puis  va  au  bain  froid 
des  femmes,  où  elle  plonge  trois  fois  dans  le  bassin.  En 
sortant,  elle  se  cache  la  figure  et  ne  se  découvre  qu’en 
présence  de  l’époux  ; celui-ci  prend  alors  un  livre; 'de 
psaumes  qu’il  lit  jusqu’à  onze  heures  afin  de  chasser  les 
mauvaises  pensées;  il  ne  touchera  sa  femme  que  vers 
minuit  ce  soir  là.  A celte  heure  l’épouse  quitte  la  chambre, 
et,  levant  les  yeux  au  Ciel,  dit  cette  prière  : « Dieu  existe 
et  ses  commandements  sont  vrais,  Dieu  est  vrai  ainsi  que 
Moïse  et  sa  loi  ».  Dans  la  chambre,  le  mari  fait  la  même 
invocation.  Puis,  tous  deux  peuvent  enfin  se  mettre  au  lit. 


122 


LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 


Pendant  les  trois  premiers  mois  de  la.  grossesse,  le 
mari  peut  fréquenter  sa  femme  à volonté,  l’enfant  n’en 
sera  que  plus  fort  ; pendant  les  trois  mois  suivants,  il  la 
verra  moins  souvent  et  pendant  les  trois  derniers  mois 
très  rarement.  

Si  les  deux  époux  éprouvent  le  besoin  de  se  rapprocher 
à nouveau  lorsqu’ils  viennent  de  le  faire,  ils  auront  des 
jumeaux,  mais  ils  n’en  auront  pas  lorsque  l’un  d’eux 
seulement  aura  été  talonné  par  le  désir. 

Sipendant  la  gestation,  la  future  mère  aperçoit  une 
femme  ayant  du  carmin  sur  les  joues  et  qu’elle  se  gratte 
à un  point  quelconque  du  corps,  l’enfant  aura  une  tache 
rougeà  ce  même  point  du  corps.  ■ — Sielle  voit  deuxroses 
sur  un  rosier  qu’elle  ne  peut  atteindre  et  si  elle  se  gratte 
à un  point  quelconque  du  corps,  l’enfant  aura  une 
double  tache  rose  à cet  endroit.  — Lorsqu’une  femme 
enceinte  est  torturée  par  une  envie  irréalisable,  elle  doit 
cracher  par  terre,  sucer  la  paume  de  sa  main  et  se  tordre 
la  laugue  dans  la  bouche. 

Pour  que  l’enfant  naisse  sans  difformités  ni  taches , 
au  moment  du  terme,  la  future  mère  fait  trois  plongeons 
au  bain  froid  des  femmes. 

Nouveaux-nés.  — Un  proverbe  populaire  dit  : « que  le 
troupeau  doit  ressembler  au  mâle.  » Lorsqu’onne  trouve 
pas  cette  ressemblance  avec  le  père,  on  crie  à l’inter- 
vention des  diables:  dans  le  sein  de  la  mère,  ils  ont 
remplacé  l’enfant  légitime  par  un  des  leurs.  Ceci,  par 


\ 


NOUVEAUX-NES 


123 


exemple,  lorsque  deux  époux  blancs  ont  un  enfant  noir 
(Très  indiqué  pour  détourner  les  soupçons  au  cas  où  il 
y a un  père  de  contrebande  qui  est  de  couleur).  Les 
matrones  fournissent  spontanément  l’explication  de 
l’intervention  diabolique  afin  que  la  non-ressemblance  ne 
provoque  paade  difficultés  dans  le  ménage. 

L’enfant  qui  naît  coiffé  est  voué  à la-  chance,  les 
parents  conservent  la  coiffe  en  guise  de  porte-bonheur  ; 
on  l’attache  au  lit  ôuonla  place  dans  la  coiffure. 

La  sage-femme  doit  murmurer  à l’oreille  du  bébé  qui 
vient  de  naître  lai  formule  du  Muezzin  au  Minaret, 
sauf  l’appel  à la  prière  : Allah  akhbar , La  Ilia  il 
Allah,  etc. 

Les  Juifs  mettent  l’enfant  dans  un  pétrin  : la  pâte 
monte,  puisse  la  vie  de  l’enfant  être  prospère  ! Lorsque 
c’est  un  premier-né,  en  le  couchant  dans  le  récipient,  on 
prononce  la  formule  suivante  : « Je  te  sauve  des  mains  du 
Cohen  ».  — C’est  une  petite  fête  imposée  par  la  Loi,  qui 
doit  avoir  lieutrentejours  après  la  naissance  de  l’enfant. 
— On  invite  les  parents,  les  amis,  le  Mohel (circonciseur) 
et  un  Cohen  auquel  on  offre  une  somme  d’argent  pour 
racheter  l’enfant.  (Ceci  se  rapporte  à l’ancien  usage  sémite 
qui  consistait  à offrir  les  prémices  à la  divinité).  Plus 
particulièrement  chez  les  Juifs,  le  premier-né  de  chaque 
famille  était  voué  à la  religion,  il  devait  être  prêtre.  Mais 
Ara  on  et  ses  descendants,  les  Cohen,  voulant  se  réserver 
le  privilège  de  servir  la  divinité,  introduisirent  l’usage 
du  « rachat  » ; la  famille,  au  lieu  de  faire  un  prêtre  de 


124 


LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 


son  premier-né,  invite  le  Cohen  et  lui  offre  en  échange 
une  petite  somme  d’argent. 

Les  Juifs,  qui  se  targuent  d’hygiène,  ne  sortent  pas  les 
enfants  avant  l’âge  dé  deux  à trois  mois  par  crainte  de 
l’air,  ils  les  confinent  dans  la  lourde  atmosphère  des 
chambres  sales  et  empuanties. 

Nourrices.  — L’habitude  est  de  sevrer  les  enfants  à 
deux  ans  ; mais  cela  peut  se  faire  à partir  de  sept  mois. 

La  mère  qui  manque  de  lait  prend  de  la  luzerne  sur 
laquelle  elle  a versé  une  soupe  de  farine,  ou  bien  une  in- 
fusion de  feuilles  de  roses  avec  une  bouillie  de  farine.  — 
Brûlerie  sabot  droit  d’une  vache,  le  piler  et  avaler  cette 
poudre  avec  du  vin.  — Manger  un  cousscouss  cuit  dans 
un  bouillon  de  poisson.  — En  général,  des  soupes  de 
farine  d’orge,  beaucoup  de  grains  de  lin  ou  d’orties  et 
du  vin  (orties  Harek). 

* 

Celle  dont  le  lait  est  complètement  tari  doit  se  procurer 
unpétrin  neuf  qu’elle  remplit  d’eau;  elle  le  dépose  au  seuil 
de  la  maison  à l’heure  de  la  rentrée  des  vaches  à l’étable. 
Trois  fois  de  suite  elle  se  dirige  à quatre  pattes  vers  le 
pétrin,  elle  y boit  de  l’eau,  rentre  dans  sa  chambre  en 
disant  chaque  fois  : « De  même  que  les  vaches  rentrent 
des  champs  je  veux  que  mon  lait  revienne.  » — On  peut 
encore,  dans  ce  cas,  réveiller  brusquement  la  nourrice, 
lui  donner  à boire  un  verre  d’eau  en  criant  : « Tiens, 
ton  lait  ! ». 

Ce  sont  toujours  les  fourmis  qui  enlèvent  le  lait  à la 


; 

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NOURRICES  125 

femme.  Exemples:  La  nourrice  a laissé  tomber  quelques 
gouttes  de  son  lait  par  terre  et  les  fourmis  en  boivent. . ., 
le  lait  disparaît.  — Par  vengeance,  une  ennemie  a obtenu 
un  peu  de  lait  de  la  mère  à laquelle  elle  veut  nuire,  elle 
jette  ce  lait  dans  une  fourmilière. 

Dans  ce  cas,  pour  faire  revenir  le  lait,  la  nourrice 
fera  un  cousscouss  de  semoule  avec  du  sucre,  du  henné 

I 

et  de  l’huile  qu’elle  répandra  sur  une  fourmilière.  Elle 
prendra  aussi  de  l’orge  dont  elle  placera  un  peu  à 
l’entrée  de  chaque  fourmilière.  Les  fourmis  sortiront 
alors  et  s’empareront  chacune  d’un  grain  d’orge,  la  nour- 
rice leur  reprendra  ce  grain  d’orge  ; et,  rentrant  chez  elle 
avec  cet  orge  repris  ainsi  dans  chaque  fourmilière,  elle  le 
moudra,  sans  parler,  dans  un  petit  moulin  et  en  fera 
une  soupe  qu’elle  mangera. 

Quelquefois  pour  nuire  à un  propriétaire  on  peut 
faire  disparaître  le  lait  de  ses  vaches  en  jetant 
dans  une  fourmilière  du  lait  provenant  de  ses  trou- 
peaux. 

Lorsqu’on  veut  sevrer,  et  pour  tarir  les  glandes,  on 
dépose  un  peu  de  lait  sur  une  fourmilière  et  dans  un 
réchaud,  où  le  feu  commence  à s’éteindre.  Puis  on 
applique  un  bandage  très  serré  sur  les  seins  pour  que  le 
lait  passe  dans  le  sang.  Pendant  la  semaine  du  sevrage, 
se  coucher  toujours  sur  le  dos  afin  que  le  lait  rentre 
dans  les  veines  ; ne  pas  manger  de  choses  excitantes . — Si 
les  mamelles  sonttrop  pleines,  les  recouvrir  d’une  couche 
de  cendres  imbibées  d’eau.  — Contre  les  maladies  du 


126 


LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 


sein,  on  porte  du  côté  malade  de  la  poitrine  la  patte 
droite  du  porc-épic. 

j 

I 

s 

Circoncision.  — La  circoncision  doit  se  faire  le 
huitième  jour  après  la  naissance,  dans  la  chambre  même 
de  l’accouchée  ; à ce  moment,  on  donné  un  nom  au  gar- 
çon (1).  — C'estle  baptême.  — Pour  les  filles  il  n’y  a rien 
de  semblable;  le  nom  est  donné  à n’importe  quel  mo- 
ment sans  qu’il  y ait  une  fête  obligatoire.  — .Aucun  état 
civil.  — Autant  de  listes  de  circoncisions  qu’il  y a de 
Mohel  (circonciseurs)  qui  peuvent  très  bien  ne  pas  être 
rabbins.  Pas  plus  les  Juifs  que  les  Arabes  ne  connaissent 
leur  âge. 

A treize  ans,  « première  communion  » de  l’enfant 
juif;  cette  initiation  le  lave  de  toutes  les  fautes  com- 
mises jusqu’à  ce  jour.  — La  bénédiction  nuptiale  est 
une  autre  purification  morale.  — Enfin  les  fautes  d’un  Juif 
marié  seront  excusés  si  le  jour  du  Grand  Pardon,  â la 
synagogue,  il  se  tient  debout  sur  une  brique  du  matin 
au  soir.  La  Loi  ajoute  : sur  un  seul  pied. 

Mort  et  funérailles.  — Chez  les  Juifs,  après  avoir 
tout  épuisé  pour  sauver  le  moribond,  on  le  change  de  lit 
pour  dérouter  la  mort. 

Le  malade  est  à l’agonie  et  quelqu’un  parle  haut  dans 
la  chambre  — l’âme  qui  voulait  s’envoler,  effrayée, 

(1)  Abraham  est  le  portier  du  Paradis,  il  est  chargé  de  s’assurer 
si  les  entrants  sont  bien  circoncis. 


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1 


MORT  ET  FUNÉRAILLES  427 

s’arrête  — l'agonisant  reste  suspendu  entre  la  vie  et  la 
mort.  On  lui  fait  boire  alors  de  l’eau  provenant  d’ün 
bain  : il  meurt  tout  de  suite,  ou  il  s'en  trouvé  mieux  ; 
quelquefois  on  remplace  l’eau  de  baignoire  par  celle 
d'une  veilleuse  de  synagogue. 

Afin  de  savoir  si  la  personne  gravement  atteinte 
mourra  ou  sera  sauvée,  on  lui  donne  à boire  de  l’eau 
dans  laquelle  on  a délayé  des  amandes  et  du  sucre  pilés  ; 
si  elle  s'en  trouve  bien,  il  y a espoir  de  guérison  ; autre- 
ment on  la  considère  comme  perdue  et  on  ne  s’en  occupe 

- i 

plus. 

Chez  les  gens  aisés,  on  arrose  le  corps  avec  de  l’eaü 
camphrée  ou  safranée  ou  avec  de  l’eau  de  roses,  puis  on 
l'enveloppe  dans  un  linceul. 

Aussi  longtemps  que  durent  les  ablutions,,  des  Tolbas 
(personnes  intelligentes)  lisent  les  prières  des  morts.  Et, 
aussitôt  la  toilette  du  cadavre  terminée,  on  porte  le  corps 
au  cimetière.  Deux  Tolbas  se  chargent  de  le  descendre 
dans  la  tombe  où  ils  le  couchent  sur  le  côté  droit  ; puis 
la  fosse  est  remplie  de  terre  et  tous  les  assistants  se 
retirent  sauf  un  Taleb  (sorcier)  qui  reste  là  pour  calmer 
le  mort  : Suivant  la  croyance  populaire  arabe,  dès  que 
le  défunt  est  dans  la  tombe,  l’àme  lui  revient;  il  cherche 
alors  à sortir  mais  en  remuant  la  tête  il  rencontre  la 
terre  et  alors  il  pousse  un  cri  ; c'est  pourquoi  le  Taleb 
reste  là  pour  l'exhorter  à prendre  en  patience  son 
irrémédiable  malheur. 

i 

Le  deuil  seporte  selon  les  habitudes  delà  famille.  Les 


428 


LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 


uns  ne  font  ni  feu  ni  cuisine  à la  maison  : des  parents 
leur  envoient  quelque  nourriture.  D’autres,  les  gens  aisés, 
offrent  un  /repas,  le  soir  même  des  funérailles,  à tous 
ceux  qui  ont  assisté  à l’enterrement.  Certains  ne  se 
rasent  pas  pendant  deux  ou  trois  mois  ; d’autres  ne 
changent  pas  de  linge  pendant  un  trimestre. 

Tous  les  parents  ainsi  que  les  amis  intimes  restent 
dans  la  maison  mortuaire . pendant  trois  jours  ; les 
femmes  seules  peuvent  aller  au  cimetière  pendant  ces 
trois  jours  où  les  pleureuses  professionnelles  lisent  et 
récitent  des  prières  sur  la  tombe  en  poussant  des  cris. 

Le  troisième  jour,  les  familles  aisées  distribuent  des 
victuailles  aux  pauvres  — le  dîner  des  Morts  — et, 
quelques  mois  après,  on  construit  le  monument  funéraire. 

Souvent  on  suppose  que  l’agonie  n’est  qu’un  artifice  du 
diable.  Dans  ce  cas,  on  offre  un  sacrifice  au  Malin  : il  faut 
faire  saigner  une  poule  sur  la  tête  du  moribond  et  lui 
frotter  les  tempes  avec  le  sang. 

Il  semble  qu’un  homme  est  mort,  on  le  lave  et  on  le 
laisse  étendu  ; mais  un  chat  passe  sur  le  corps  du  tré- 
passé. S’il  ressuscite,  se  dresse  et  se  met  en  colère,  il 
faut  l’achever  ; même  si  le  ressuscité  se  sauve  dans  la  rue, 
il  faut  le  poursuivre  et  le  frapper  jusqu’à  ce  que  mort 
s’ensuive  ; c’est  qu’une  âme  impie  s’est  introduite  dan  s 
son  corps  à ce  moment.  Il  faut  donc  abattre  ce  corps 
dans  l’intérêt  même  du  défunt. 

« Dieu  l’a  donné,  il  en  a eu  besoin,  il  l’a  repris  » 
voilà  la  consolation  de  l’Arabe. 


MORT  ET  FUNÉRAILLES 


Quand  Pu  ri  d’eux  meurt,  on  lui  fait  prendre  les  ablu- 
tions comme  de  son  vivant;  celui  qui  les  donne  prononce 
les  prières.  On  commence' par  lui  laver  le  bas-ventre  et 
les  parties  génitales  avec  de  l’eau  chaude;  on  lui  lave 
trois  fois  les  mains,  on  lui  rince  la  bouche  trois  fois  avec 
le  doig  t ; trois  fois  de  l’eau  dans  le  nez  ; on  lui  lave  la 
figure  trois  fois  ; puis  on  trempé  les  mains  dans  l’eau  et 
on  les  lui  passe  lentement  sur  les  cheveux,  aller  et  retour 
une  fois,  en  prononçant  la  formule:  « Dieu  seul  est  Dieu 
et  Mahomet  est  son  prophète  ».  On  lui  nettoie  les 
oreilles  en  commençant  par  l’orifice,  puis  intérieurement 
et  extérieurement  en  disant  : « Que  Dieu  le  considère 
comme  ceux  qui  écoutent  la  voix  de  Mahomet».  Ensuite, 
on,  lui  lave  le  pied  droit,  puis  le  gauche  ; on  couche  le 
cadavre  sur  le  côté  droit,  puis  sur  le  gauche;  on  couche 
le  cadavre  sur  le  côté  droit  et  on  lui  lave  la  moitié  gauche 
du  corps  avec  la  main  et  avec  de  l’eau  chaude  de  la  tête 
aux  pieds;  on  le  retourne  ensuite  sur  le  côté  gauche 
pour  laver  la  moitié  droite  et  on  le  retourne  sur  le  dos. 

Les  Juifs  aussitôt  après  le  décès,  font  les  < prières1 
d’usage,  puis  déshabillent  le  mort;  ils  l’étendent  par  terre 
sur  le  dos,  les  bras  allongés  le  long  du  corps  et  le 
recouvrent  d’un  drap  blanc.  On  pose  un  cierge  allumé 
du  côté  de  la  tête  pour  chasser  les  esprits.  Autour  de  la 
dépouille,  les  rabbins  lisent  des  prières  toujours  pour 
éloigner  le  diable  qui,  en  touchant  le  cadavre,  pourrait 
le  souiller. 

Le  mort,  avant  d’être  lavé,  entend  tout  ce  qui  se 

9 


/ 


130  LA.  SORCELLERIE  AU  MAROC 

passe  autour  de  lui  ; comme  il  ne  peut  pas  parler,  il  verse 
du  sang  par  la  bouche. 

i 

Pour  faire  la  toilette  du  cadavre,  on  l’étend  sur  une 
planche  toujours  recouvert  du  drap  sur  lequel  on 
jette  de  l’eau  froide  ; on  enlève  ensuite  le  drap  mouillé 
et  on  le  remplace  par  un  autre,  puis,  en  dessous  du  drap, 
on  lave  le  corps  à l’eau  chaude  et  au  savon  à l’aide  d’un 
morceau  de  laine  ; dans  cette  eau  on  a mis  de  la  lavande 
et  des  feuilles  de  roses.  Le  visage  reste  absolument 
caché  pendant  qu’on  frotte  énergiquement  le  corps.  On 
cure  les  ongles  des  mains  et  des  pieds.  Pour  un  homme, 
on  introduit  le  doigt  dans  l’anus  et  avec  de  l’eau  et  du 
savon,  on  nettoie  à fond  après  avoir  retiré  les  excré- 
ments ; si  c’est  une  femme,  on  lave  le  vagin  et  le  rectum 
de  la  même  façon.  Le  drap  est  changé  à nouveau  et  par 
dessus  on  jette  de  l’eau  froide  pour  le  dernier  bain.  (Gela 
rappelle  les  trois  plongeons  rituels  de  la  feriime  et  aussi 
les  trois  bains  à la  veille  du  Kipour,  ordonnés  par  la 
Loi.) 

Si  le  mort  est  riche  on  le  revêt  de  drap  avant  de  l’en- 
velopper dans  le  linceul  ; si  c’est  un  pauvre,  on  lui 
improvise  quelque  costume,  puis  on  l’enroule  dans  le 
suaire,  toujours  les  bras  le  long  du  corps.  Une  jeune 
fille  est  parée  comme  pour  le  mariage  : henné  aux  mains 
et  aux  pieds,  rouge  aux  lèvres,  carmin  aux  joues,  khôl 
aux  yeux  ; on  lui  met  des  bijoux:  bracelets,  bagues, 
collier,  boucles  d’oreilles  ; puis  on  l’enferme  dans  un 
linceuls À ce  moment,  tout  près  de  la  tête  de  la  défunte, 


MORT  ET  FUNÉRAILLES  131 

les  femmes  présentes  crient  le  hou-hou  strident  des 
noces. 

Les  Juifs  enterrent  leurs  morts  couchés  sur  le  dos,  dans 
un  cercueil  découvert,  sauf  quelques  planches  sur  la  tête. 
Les  obsèques  suivent  immédiatement  la  toilette  du 
cadavre . 

Pendant  la  vie  conjugale,  l'homme  perd  beaucoup  de 
gouttes  de  sperme  et  chacune  d'elles  s’incarne  en  un 
bâtard  du  diable  ; lors  de  l’enterrement  de  l’un  des 
époux,  on  jette  des  monnaies  autour  de  la  tombe  pour 
occuper  ces  bâtards  et  les  empêcher  de  tourmenter  le 
trépassé. 

S’il  y a sécheresse,  on  attache  un  morceau  de  linge 
au  pouce  droit  du  défunt  pour  lui  rappeler  de  demander 
la  pluie  à Dieu. 

La  planche  à laver  des  cadavres  est  exposée  à la  porte 
dès  la  levée  du  corps,  elle  y reste  trois  jours  pour  dé- 
tourner le  malheur  à venir. 

Il  est  interdit  de  « laisser  entrer  la  mort  dans  la  ville  » 

+ 

(un  cadavre)  ; Arabe,  Juif  ou  Européen  mort  de  mort 
naturelle  ou  tué  hors  les  murs  ne  peut  être  apporté  en 
AÛlle.  A Marrakech,  on  place  le  corps  dans  une  Nzalla, 
niche  dans  la  porte  de  Bab-eï-Khmis,  en  attendant 
qu’on  puisse  le  porter  au  cimetière  de  quelque  proche 
village,  voire  jusqu’à  Mazagan,  s’il  s’agit  de  grands 
personnages.  (Marrakech  n’a  pas  de  cimetière  hors  les 
portes.)  Le  Juif  mort  à Médina,  ne  pouvant  être  apporté 

au  Mellah,  est  enterré  au  cimetière  arabe. 

' ■ 


132 


LA.  SORCELLERIE  AU  MAROC 


Toute  la  semaine  d’après  le  décès,  les  parents  vont 
chaque  soir  au  cimetière,  pieds  nus,  ou  avec  des  ba- 

1 J 

bouches  de  drap  aux  semelles  de  carton  ; sur  la  tête  ils 
ont  des  capuchons  noirs.  Sauf  ces  visites  au  cimetière, 
on  ne  quitte  pas  la  maison,  excepté  le  samedi  pour  aller 
à la  Synagogue  et  alors  on  peut  se  chausser. 

Pendant  ces  huit  jours  de  grand  deuil,  les  proches 
parents  du  mort  ne  s’asseoient  que  du  côté  gauche  de 
la  chambre,  ne  se  lavent  pas,  ne  changent  pas  de  linge 
et  se  privent  de  viande. 

Dans  la  chambre  mortuaire,  si  le  défunt  est  un  homme, 

on  garde  allumée  pendant  trente  jours  une  veilleuse 

de  verre  qui  est  ensuite  donnée  à la  synagogue  ; si 

c’est  une  femme,  la  veilleuse  est  en  fer  blanc.  — De 

toute  l’année,  on  ne  se  fait  pas  de  vêtements  neufs  et  on 

ne  touche  pas  aux  cheveux  et  à la  barbe  ; tout  projet  de 

mariage  ou  de  fête  est  remis  à l’année  suivante. 

* 

Polygamie.  — On  a le  droit  d’épouser  jusqu’à  trois 
femmes  à la  fois,  surtout  si  on  n’a  pas  d’enfants  avec 
la  première  ou  la  seconde.  — Lorsque  les  femmes  ne 
sont  pas  d’accord,  le  mari  est  obligé  d’avoir  une  maison 
pour  chacune  d’elles  et  de  passer  quinze  jours  alterna^ 
tivement  dans  chaque  domicile. 

Divorce.  — L’homme  peut  demander  le  divorce,  même 
pour  le  moindre  motif  : la  femme  ne  sait  pas  faire  la 
cuisinc,  elle  est  sortie  sans  sa  permission,  elle  a regardé 


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1 


DIVORCE  133 

* 

un  autre  homme,  etc.  A plus  forte  raison  si  elle  est 
stérile. 

On  avertit  le  grand  rabbin  et  le  mari  quitte  le  domi- 
cile conjugal  en  envoyant  des  aliments  à son  épouse. 
Le  huitième  jour  de  cet  abandon,  le  notaire  (1)  rédige 
les  papiers  nécessaires  et  le  mari  restitue  à sa  femme  la 
dot  quelle  était  obligée  de  lui  apporter  (ktouba) ; cette 
dot  se  compose  d’effets,  de  bijoux  et  d’argent.  Le  grand 
rabbin  signe  l’acte  préparé  par  le  notaire  et  lé  divorce 
est  accompli  en  huit  jours 

Un  homme,  après  avoir  divorcé  avec  sa  femme,  peut 
l’épouser  à nouveau  autant  de  fois  qu’il. le  veut;  mais  il 
peut  empêcher  son  ex-épouse  de  se  remarier  avec  un 
autre  homme  ; lorsqu’il  veut  le  lui  permettre,  il  prononce 
devant  le  rabbin  la  formule  suivante  : « Ma  femme  est 
impure  pour  moi  et  pure  pour  les  autres.  » Dans  ce 
cas,  elle  peut  se  remarier  dès  le  lendemain.  Le  fait 
d’avoir  prononcé  cette  phrase  ôte  au  mari  la  possibilité 
de  reprendre  sa  femme,  du  moins  avant  qu’elle  soit 
l’épouse  divorcée  d’un  autre. 

Les  enfants  survenus  pendant  le  mariage  restent  à la 
charge  du  père  ; lorsqu’il  y a un  enfant  au  sein,  le  père 
divorcé  doit  subvenir  aux  besoins  alimentaires  de  son  ex- 
femme jusqu’au  moment  où  l’enfant  pourra  se  passer  des 
soins  maternels. 

(1)  Les  notaires  sont  rabbins  = sophrim  ; analogues  aux 
Àddouls. 


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134 


LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 


Quelquefois  l’épouse  peut  demander  le  divorce; — Il 
lui  faut  des  motifs  très  sérieux.  Si  le  mari  accepte,  elle 
est  obligée  dè  lui  abandonner  toute  sa  dot  5 s’il  n’accepte 
pas,  le  divorce  est  impossible.  L’épouse  est  une  sorte 
d’esclave  qui  ne  mange  pas  à la  même  ; table  que  son 

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mari  ni  avant  lui  et  qui,  à tous  les  points  de  vue,  se  trouve 
1 dans  un  état  d’absolue  infériorité. 


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CHAPITRE  II 

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1 

COUTUMES  SE  RAPPORTANT  AUX  DIFFÉRENTES  CIRCONSTANCES 
DE  LA  VIE  SOCIALE  ET  DE  1? EXISTENCE  DES  INDIVIDUS 


Soins  du  corps.  Système  pileux.  —-Pour  ne  pas  être 
confondus  avec  les  mécréants,  les  Juifs  doivent -être 
marqués  par  neuf  signés  distinctifs,  prescrits  par  la 
Loi  : 

•1-2.  Deux  carrés  de  cheveux  aux  tempes,  au-dessus 
des  oreilles  (peya,  au  pluriel  peyot),  tandis 
que  le  reste  de  la  tête  est  rasé. 

3-4.  Moustaches. 

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5.  Barbe  à laquelle  il  ne  faut  pàs  toucher  confor- 
mément à la  loi  mosaïque  qui  dit  : « Ne  les 
imite  pas  ! » (Chrétiens  et  Musulmans  qui 
coupent  leurs  poils). 

6-7.  Ne  pas  toucher  aux  poils  de  dessous  les  bras. 

8.  Garder  de  même  ceux  du  mont  de  Vénus. 

9.  La  petite  languette  prépuciale. 

En  résumé,  on  peut  se  raser,  sauf  les  peyot,  mais  il 


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136  LA.  SORCELLERIE  AU  MAKOG 

est  interdit  de  toucher  aux  poils  du  corps.  Ainsi  tout 
poil  arraché  ou  coupé  au  pénis  retarde  d’un  an  le  mariage 
d’une  jeune  /fille.  Mais  cette  interdiction  ne  s’applique 
pas  aux  femmes  mariées  qui  doivent  au  contraire  se 
- faire  épiler.  Généralement,  d’ailleurs,  [les  obligations 
sont  surtout  imposées  aux  hommes,  la  femme  étant  trop 
peu  de  chose  pour  suivre  la  Loi,  du  moins  jusqu’à  la 
maternité.  Alors  ses  péchés  retomberaient  sur  ses  enfants 
jusqu’à  la  troisième  génération.  Les  jeunes  filles  jouissent 
d’une  complète  liberté  et  elles  en  abusent  souvent. 

Les  cheveux  d’une  Juive  mariée  ne  doivent  plus  être 
vus,  pas  même  par  son  mari.  Aussitôt  après  la  bénédic- 
tion nuptiale,  la  chevelure  de  la  jeune  femme  est  à jamais 
cachée  sons  deux  foulards  ; l’un  en  soie  pour  couvrir  la 
tête  et  les  tresses  ( fsioul ),  l’autre  pour  le  devant  des 
cheveux  Kydile  bu  Sebnia.  — La  femme,  pour  se  coiffer, 
se  cache  dans  le  coin  le  plus  obscur  et  le  plus  retiré  de 
la  chambre,  car  ses  cheveux  ne  doivent  même  plus 
paraître  à la  lumière. 

L’enfant  juif  est  rasé  à l’âge  d’un  an. 

Pâtes  épilatoires.  — Zeruekh  (pierre  jaune  composée 
d’une  sorte  d’écailles),  chaux  vive  et  savon  mou  noir  ; 
ori  en  fait  une  pâte  dont  on  garnit  les  poils  péndant  très 
peu  de  temps,  on  lave  ensuite  à l’eau  chaude  et  les  poils 
s’en  vont. 

Contre  le  duvet  sur  le  front  ou  sur  les  joues  on 
emploie  une  pâte  composée  de  jus  de  citron  et  de  sucre 


PATES  ÉPILATOIRES 


137 


qu’on  travaille  jusqu’à  ce  qu’elle  devienne  élastique.  On 
l’applique  sur  les  parties  à épiler  et,  lorsqu’on  l’arrache, 
le  duvet  vient  en  même  temps  ; le  duvet  ne  repousse 
pas  vite  après  ce  traitement  et,  de  plus,  cette  pâte  a 
l’avantage  de  rendre  le  teint  frais.  — Pour  épiler,  on 
met  une  couche  de  cendres  chaudes  et  on  arrache  les 
poils  avec  une  petite  pince.  ■ — On  se  sert  encore  de  mastic 
mâché  et  chauffé. 

L’épilatoire  courant  des  Arabes  de  la  campagne  est  le 
Kméat-el-Mahon , herbe  ressemblant  au  blé  dont  le  con- 
tenu des  grains  est  poisseux  ; on  recueille  ce  jus  qu’on 
étend  sur  les  parties  à épiler.  Cette  même  plante  guérit 
aussi  les  piqûres  de  guêpe. 

Pour  égaliser  la  ligne  des  sourcils.  — On  emploie  de  la 
sandaraque  blanche,  dont  on  applique  une  couche  sur 
l’ épiderme  pour  l’arracher  ensuite  avec  les  poils  — Un  . 
petit  béton  de  sandaraque  est  excellent  contre  l’inflam- 
mation des  yeux  ; on  le  trempe,  le  matin,  dans  de  l’eau 
de  puits,  puis  on  l’introduit  entre  les  deux  paupières  à 
l’instar  d’une  baguette  de  khôl. 

Pour  faire  pousser  les  cheveux.  — Piler  des  feuilles 
d’aloès  avec  du  roseau  vert  et  du  henné,  en  composer 
une  pâte  avec  de  l’eau.  Laisser  sécher  cet  emplâtre  sur  la 
tête,  puis  laver  au  savon  de  Rassoit ï (1)  et  recommencer. 

(1)  La  saponaire  s’appelle  Rassoul-el-Berri  (de  terre)  pour  la 
distinguer  des  saponaires  des  bords  de  la  mer  et  des  marais 
salants,  Rassoul-el-Bahrri . 

Les  savonniers  fins  se  servent  de  cendre  d’amandier  de  préfé- 


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438  LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 

Un  autre  moyen  pour  faire  pousser  les  cheveux  est 
le  Zernekh  jaune  (pierre)  pilé  et  délayé  dans  de  l’huile. 
Frictionner  le  cuir  chevelu  avec  cette  huile,  ou  encore 
. avec  une  peau  dè  serpent  mué  placée  sur  la  tête. 

• A la  nouvelle  lune,  les  femmes  coupent  le  bout  de 
leurs  cheveux.  On  taille  les  cheveux  de  l’enfant  d’après 
la  coupe  que  la  tradition  attribue  au  Saint  Patron  auquel 
l’enfant  est  voué. 

Pour  assouplir,  on  fait  macérer  dans  l’eau  jusqu’à  ce 
qu’elle  devienne  poisseuse,  des  pépins  de  coing  et  des 
grains  de  lin.  Pendant  une  semaine,  tous  les  matins,  se 
laver  les  cheveux  avec  cette  lotion.  Au  bout  de  cette 
huitaine  de  traitement,  enduire  les  cheveux,  avant  de 
les  peigner,  avec  de  l’huile,  dans  laquelle  on  a mis  des 
roses  du  Tafilet  et  de  l’absinthe  pilée. 

Teintures  et  fards. — Pour  donner  une  couleur  noire 
très  foncée,  on  s’applique  sur  les  cheveux  de  l’huile  où 
on  a délayé  de  la  poudre  de  « bois  noir  » de  teinturier. 

Pour  blanchir  la  chevelure  d’une  femme  à laquelle  on 
en  veut,  on  presse  le  contenu  de  l’estomac  d’une  chamelle 
dans  de  l’huile  et  on  en  met  un  peu  sur  les  cheveux  de 
celle  qu’on  vise,  sans  qu’elle  s’en  doute;  à moins  qu’on 


rence  ; lorsqu’ils  ne  peuvent" s’en  procurer,  ils  prennent  celle  de 
l’olivier  ou  du  lentisque  ou  encore  du  tamarin,  ils  y ajoutent  de 
la  cendre  de  soude,  En-Ndjily  et  à défaut,  de  la  chaux.  La  soude 
réduite  en  cendres  est  employée  pour  la  lessive. 


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TEINTURES. 


FARDS  ^ 139 

ne  préfère  glisser  un  peu  de  cette  mixture  dans  la  bril- 
lantine servant  à la  victime. 

Le  henné,  qui  donne  une  couleur  rousse,  n’est  ici  qu’un 
remède;  il  fait  pousser  les  cheveux  et  diminue  les  maux 
de  tête  et  d’yeux;  on  y ajoute  du  safran,  l’azroud,  des 
fleurs  de  jacinthes  et  du  taôuserbint. 

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Khol. — Une  façon  de  le  fabriquer  est  de  maintenir 
une  petite  soucoupe  en  terre  remplie  de  cendre  mouillée, 
au  dessus  d’une  mèche  qui  brûle  ; la-suie  qui  se  forme  à, 
l’extérieur  est  du  khôl  falsifié.  Le  vrai  khôl  se  compose 
d’une  pierre  noire  et  brillante,  facile  à piler  (sazlt)  ; 
cette  pierre  est  laissée  dans  l’huile  chaude  pendant  quel- 
que temps,  puis  elle  est  retirée  et  pilée,  on  y ajoute,  en 
poudre,  un  noyau  d’olive  et  un  noyau  de  datte  brûlés, 
une  perle,  un  corail  grillé,  du  vert-de-gris,  du  sulfate  de 
cuivre,  du  bois  de  santal  carbonisé,  deux  grains  de  poi- 
vre, un  peu  de  gingembre  — mélangez  le  tout. 

Les  femmes  arabes  emploient  pour  l’application  du 
khôl,  une  baguette  de  laurier;  les  Juives  riches  un  bâton- 
net en  argent  : elles  passent  cette  baguette  chargée  de 
poudre  sèche  entre  les  cils. 

Ce  khôl  mélangé  à un  peu  d’huile  est  ordonné  comme 
remède  interne  contre  les  douleurs  intercostales  et  la 
dyspepsie. 

Autre  recette  : antimoine,  noyaux  d’olives  et  d’amandes 
brûlés  et  pulvérisés,  bile  de  hérisson  et  quelques  grains 
de  poivre  pilés.  C’est  la  composition  du  khôl  en  usage  au 


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140  LA.  SORCELLERIE  AU  MAROC 

Dar-Maghzen.  Les  déchets  d’antimoine,  provenant  de  la 
fabrication  de  ce  fard,  servent  à vernir  les  poteries. 

Aux  nouvjéaux-nés,  on  met  un  peu  de  khôl  pendant  les 
premiers  jours  pour  qu’ils  aient  de  beaux  yeux;  on  s’en 
sert  d’ailleurs  couramment  pour  les  enfants;  le  khôl 
donne  de  la  lumière  aux  yeux. 

Pour  les  pieds  et  les  mains,  on  emploie  le  henné  : les 
femmes  se  teignent  en  brique  la  paume  des  mains  et  les 
ongles  ; les  ongles  des  pieds,  la  plante  et  le  talon. 

Le  carmin  en  poudre  délayé  dans  l’eau  est  appliqué, 
à l’aide  d’un  chiffon,  sur  la  gorge  et  les  joues.  Pour  avoir 
;un  beau  teint  frais  on  se  frotte  les  joues  avec  de  l’eau  de 
roses  dans  laquelle  on  a mis  des  amandes  d’abricots 
grillées  et  pilées  ou  bien  on  se  savonne  à l’eau  chaude. 
Dans  le  même  but,  on  se  lave  le  visage  avec  une  eau 
contenant  de  l’écorce  de  radis  roses  broyée,  on  emploie 
aussi  la  tige  du  «Bou  Ghid». 

Le  Bou  Ghid,  coupé  en  morceaux,  enfilé  en  chapelet 
pour  être  séché,  puis  pulvérisé  et  délayé  dans  l’eau,  donne 
une  lotion  de  toilette  fort  appréciée  pour  se  laver  le  soir, 
avant  le  coucher,  afin  d’avoir  le  teint  très  frais  le 
lendemain. 

Pour  sè  noircir  la  lèvre  inférieure  les  femmes  se 
mettent  de  l’eau  de  noyer  (Souâk). 

Le  Ilarkhouss  est  une  composition  noire  pour  les 
sourcils,  on  s’en  sert  également  pour  se  faire  des  points 
noirs  sur  le  menton  et  les  lèvres. 


TATOUAGES 


Parfums.  — On  ne  fabrique  que  l’eau  de  roses,  l’eau  de 
fleurs  d’oranger  et  le  Touah ; ce  dernier  est  un  cqmposé 
de  lavande,  clous  de  girofle,  roses,  jacinthes  et  safran 
macérés  dans  du  vin.  Ce  produit  se  vend  tout  préparé  et 
sert  à parfumer  la  chevelure  (Arabes  et  Juives). 

\ 

, Tatouages.  — Ni  les  Chleuh  ni  les  Berbères  ne 
se  tatouent.  Les  Arabes  seuls  font  grand  cas  de  cet 
ornement  capable  de  contribuer  à la  beauté  de  leurs 
femmes. 

Certaines  tribus  sont  particulièrement  réputées  pour 
la  finesse  et  l’art  de  leurs  tatouages  ; c’est  ainsi  qu’on 
dit:  « Il  n’y  a de  beaux  chevaux  qu’en  Abda  et  de  fins 
tatouages  qu’en  Doukkala.  » 

Les  tatouages  adoptés  par  certains  douars  — au  même 
titre  que  la  façon  de  porteries  cheveux  — en  souvenir 
du  fondateur  qui  invente  une  marque  déterminée,  ser- 
vent de  signe  distinctif  pour  faire  reconnaître  la  tribu  à 
laquelle  on  appartient. 

Les  tatouages  sont  parfois  employés  au  Maroc  — 
comme  il  est  d’usage  en  Arabie  — pour  préserver  de 
certaines  maladies  ou  les  guérir,  ou  encore  pour  écarter 
quelque  menace  de  mauvais  sort. 

Pour  une  foulure,  on  fait,  autour  du  poignet,  un  ta- 
touage en  bracelet  serpentin,  les  courbes  dépassant  les 
limites  du  mal  vers  la  main  et  vers  le  bras.  On  tatoue 
de  même  sur  les  tumeurs,  les  kystes  sébacés.  Contre 


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142 


LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 


l’hydarthrose,  on  fait  un  tatouage  sur  la  partie  interne 
du  genou,  derrière  la  rotule. 

Un  tatouage  très  répandu  est  celui  employé  contre  la 
Taba  (la  poursuivante)  qu’on  appelle  aussi  Tbiia  ; c’est 
le  génie  de  la  malechance  qui  poursuit  surtout  les 
enfants,  contrecarre  la  richesse,  la  réussite,  le  bonheur. 
— Ce  tatouage,  constitué  par  deux  angles  aigus  croi- 
sant leurs  côtés  de  façon  à former  un  losange 
est  surtout  porté  par  les  femmes  qui  ont  l’habi-' 
tude  de  perdre  leurs  enfants,  quand  on  suppose 
que  ces  malheurs  arrivent  par  maléfice  et  que  c’est  la 
Taba  qui  est  coupable  (1).  Ce  tatouage  se  fait  alors  sur 
le  tendon  d’Achille  au  dessus  du  talon.  Le  dessin  est  tracé 
avec  une  aiguille  qui  pique  la  peau,  on  introduit  dans 
les  piqûres  de  la  poudre  à canon  et  on  y met  le  feu. 
Gela  marque  en  bleu  et  c’est  indélébile. 

Un  tatouage  provisoire  est  dessiné  sur  la  cheville  ou 
sur  les  poignets  avec  un  couteau,  on  saupoudre  de 
henné;  fantaisie  élégante  chez  les  femmes  arabes  et 
saignée  en  même  temps. 


Porte-bonheur  et  Porte-malheur  — Présages 

Euphémismes 

On  doit  entendre  et  prononcer,  au  lever  du  jour, 
comme  premier  mot,  un  nom  de  bonheur,  de  bon  pré- 
sage, tel  que  Salem  (saint),  Missoud  (fortuné),  M’Barek 

(1)  Ce  tatouage  est  une  manière  abrégée  de  tracer  le  sceau  de 
Salomon. 


EUPHÉMISMES 


143 


(béni),  Fréha  (qui  provoque  la  joie);  aussi  donne-t-on 
généralement  des  noms  semblables  aux  esclaves,  parce 
que  ce  sont  les  premiers  qu’on  appelle  en  s’éveillant  ou 
qu’on  entend  appeler.  — Le  matin,  en  quittant  sa 
chambre,  si  on  aperçoit  quelqu’un  avant  d’avoir  levé 
les  yeux  au  ciel  et  si  un  malheur  arrive  dans  la  journée, 
la  personne  rencontrée  en  aura  été  la  cause  indirecte,  car 
on  l’a  vue  avant  de  saluer  Dieu.  — Il  faut  éviter  comme 
première  rencontre  du  jour  un  borgne,  il  représente  le 
Chitame,  ou  un  homme  à sourcils  froncés  ou  à sourcils 
couverts  ; ils  portent  le  mauvais  œil.  — La  vue  d’un 
lièvre  à l’aube,  mauvais  présage  ; — d’un  chacal,  bon'pré- 
sage  ; — deux  serpents  enroulés  ensemble  pour  la  copu- 
lation, très  bon  présage;  on  doit  les  recouvrir  en  jetant 
sa  djellaba  par  dessus.  — C’est  une  promesse  de  bon- 
heur très  grand  lorsqu’on  trouve  un  objet  quelconque 
dans  le  ventre  d’un  poisson  : métal,  verre,  etc. 

Un  des  présages  les  plus  terribles,  est  de  se  trouver 
dans  la  bissectrice  de  l’angle  formé  par  les  jambes 
d’une  femme  accroupie  pour  uriner,  c’est  le  Iihôrb  (angle 
ouvert)  signe  de  très  grand  malheur  : mort  certaine,  la 
tente  ou  la  maison  se  videra;  même  si  l’on  est  à une  très 
grande  distance,  l’effet  est  le  même.  ■ — Il  y a aussi  un 
angle  fermé  qui  est  très  mauvais  : c’est  le  sommet  de 
l’angle  formé  par  le  morceau  de  bois  qui  sert  à attacher, 
au  bord  du  toit  de  la  tente  arabe,  les  cordes  de  tension 
transversales.  Si  cette  pointe  est  dirigée  exactement 
vers  un  douar,  même  très  éloigné,  elle  entre  dans  le 


144 


LA.  SOllClîLLEttlE  AU  MAHOC 


cœur  du  douar  qui  doit  disparaître.  Aussi  sè  garde-t-on 
bien  de  jamais  orienter  une  tente  de  façon  à ce  que  cet 
angle  de  bois  menace  un  village.  Lorsqu'on  ne  peut  faire 
autrement,  on  supprime  la  pièce  en  question.. 

On  empêche  les  enfants  de  jouer  aux  osselets  dans  l’inté- 
rieur delà  maison,  car  ce  jeu  provoquerait  inévitablement 
la  brouille  dans  la  famille.  — Il  en  est  de  même  pour  les 
jeux  qui  consistent  à faire  fonctionner,  avec  les  doigts,  des 
combinaisons  déficelles. 

Le  coquillage  El  ouda,  qui  sert  demonnaie  au  Soudan, 
préservé  des  diables,  ainsi  que  le  sel,  le  charbon,  la 
main  et  le  couteau.  — Si  un  coq  monte  sur  le  cheval  du 
maître  c’est  un  présage  de  mort  pour  le  maître  ; on  en 
détruit  l’effet  en  tuant  le  coq.  — Rencontrer  un  nombre 
impair  de  corbeaux  ou  un  seul  est  signe  de  malheur  pour 
celui  qui  part  en  voyage.  Au  contraire,  un  nombre  pair 
est  signe  de  réussite  ; le  bonheur  est  plus  certain  encore 
lorsqu’on  voit  deux  corbeaux  volant  l’un  derrière  l’autre, 
ce  qui  fait  supposer  que  la  femelle  est  poursuivie  par  le 
mâle. — Le  cri  du  hibou  porte  malheur.  En  sorcellerie, 
si  on  fait  manger  l’œil  gauche  d’un  hibou  à quelqu’un 
on  le  prive  de  sommeil,  tandis  que  l’œil  droit  fait  dormir. 
On  ne  doit  pas  prononcer  le  nom  de  cet  oiseau  ; il  faut 
dire  : « Celle  de  la  nuit.  » — Toute  personne  qui  a touché 
des  piquants  de  porc-épic  cassera  la  vaisselle  très  faci- 
lement. Lorsqu’une  fille  ou  femme  brise  de  la  vaisselle 
on  demande  : « Où  a-t-ellebien  pu  trouver  des  dards  de 
porc-épic?  » — Un  rat  a rongé  un  morceau  de  pain,  celui 


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EUPHEMISMES 


145 


qui  en  mange  perdra  la  mémoire.  ■—  Si  un  chien  hurle 
pendant  la  nuit,  quelqu’un  va  mourir  dans  la  maison. 

Celui  qui  grince  des  dents  en  dormant  sera 
orphelin:  on  dit  qu’il  «mange  la  tête  de  ses  parents.  » t — 
On  ne  doit  pas  appuyer  la  tête  sur  les  mains,  car 
on  perdra;  ses  parents  ; c’est  l’attitude  delà  tristesse. 
— Ne  pas  soupirer  : ennui,  chagrin.  — Éviter, 
en  présence  d’amis,  de  croiser  les  bras.  C’est  un 
signe  de  mélancolie  et  c’est  fort  discourtois  pour  les 
personnes  avec  lesquelles  on  se  trouve.  — Ne  pas  croiser 
les  doigts  non  plus,  c’est  crier  : séparation.  — Perdre 
l’habitude  de  se  dandiner  en  parlant  afin  d’éviter  une 
mauvaise  fin.  — Celui  dont  le  pied  s’incline  à droite  en 
marchant  a de  mauvaises  chances  ; à gauche,  c’est  signe 
de  bonheur.  — Très  mauvais  d’avoir  les  pieds  plats  ; le 
pied  cambré  porte  bonheur.  — Agitation  des  paupières, 
pour  l’œil  droit  : bonnes  nouvelles  ; pour  l’œil  gauche  : 

mauvaises  nouvelles.  — Sifflement  d’oreilles  : quelqu’un 
parle  de  vous,  c’est  la  première  personne  qui  se  présente 

à la  mémoire.  — Démangeaison  à la  main  droite,  on  va 
recevoir  de  l’argent  ; à la  main  gauche,  on  en  donnera.  — 
Celui  qui  déchiquette  la  viande  avec  les  doigts  au  lieu  de 
couper  avec  un  couteau  sera  pris  de  tremblements.  — 
Une  démangeaison  à la  lèvre  supérieure  indique  l’arrivée 
d’une  personne  absente;  à la  joue  droite,  on  apprendra 
la  mort  de  quelqu’un  ; à la  plante  du  pied  droit,  on  voya- 
gera bientôt.  — Les  crêtes  de  coq  ou  excroissances  sont 
des  porte-bonheur  ; on  ne  les  enlève  pas,  si  elles  tombent 


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146 


LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 


d’elles-même  il  y aura  un  malheur  dans  la  maison.  En 
général  toutes  les  excroissances  du  corps  portent  bonheur. 
— Si  les  taches  blanches  sur  les  ongles  sont  rondes,  elles 

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portent  bonheur  ; mais  on  recevra  une  mauvaise  nouvelle 
si  on  a une  tache  allongée  sur  un  ongle  de  la  main 
droite. 

Les  cheveux  qui  restent  attachés  au  peigne  et  les 
rognures  d’ongle  sont  détruits  immédiatement  de  peur 
que  les  ennemis  n’en  abusent  én  s’en  servant,  au  moyen 
de  la  sorcellerie  contre  leur  propriétaire.  En  effet,  par  la 
sorcellerie,  on  peut  mésuser  terriblement  de  ces  déchets 
en  faisant  ce  qu’on  veut  de  la  personne  à qui  ils  appar- 
tiennent. 

Un  peigne  prêté  à une  autre  femme  ne  doit  plus  servir 

à sa  première  propriétaire  sous  peine  de  constantes  mi- 

1 

graines. 

r 

Eviter  de  donner  à un  ami  : poignard,  couteau, 
aiguilles,  ciseaux  ; tous  ces  objets  coupent  l’amitié.  — „ 
Une  faut  pas,  non  plus,  jeter  de  l’eau  sur  un  ami  : sépa- 
ration. — Si  on  veut  s’en  faire  beaucoup  aimer,  il  faut 
changer  de  babouches  avec  lui.  — Une  babouche  ren- 
versée mise  devant  une  porte  empêche  les  gens  ,d® 
pénétrer;  l’amoureux,  en  entrant,  a soin  de  retourner  sa 
babouche  au  seuil  de  la  chambre,  ainsi  il  est  sûr  de  ne 
pas  être  dérangé.  — Voir  une  babouche  sur  une  autre 
est  un  signe  de  départ. 

Le  linge  réservé  à un  enfant  ne  doit  jamais  être  souillé 
par  une.  femme  indisposée  sous  crainte  que  le  bébé 


ORACLES 


147 


n’ait  des  boutons.  Ceci  est  aussi  vrai  pour  le  linge  qui 
ne  lui  sert  plus.  , 

L’impureté  de  l’adultère  provoque  l’incendie  de  la 
maison  où  la  femme  infidèle  est  entrée.  Toutes  les  fois 
qu’un  objet  est  détruit  par  le  feu  ou  quand  on  se  brûle, 
on  recherche  quelle  est  l’impure  qui  a pu  entrer  dans 
la  chambre. 

Un  verre  cassé  dans  une  maison  en  emporte  tout  le 
malheur,  il  en  est  de  même  d’un  miroir  qui  se  brise.  — 
Celui  qui  perd  sur  sa  marchandise  se  console  à l’idée 
que  ce  malheur  lui  en  a évité  d’autres  plus  grands. 

Oracles.  — Le  sang  de  mouton  tué  à l’Aït-el-Kébir 
est  reçu  dans  un  plat  où  l’on  a jeté  sept  grains  d’orge, 
du  charbon  et  du  sel.  On  dit  : « O présage,  ô oracle, 
apporte-moi  la  nouvelle  de  tout  bien  et  dis-moi  ce  qui 
arrivera  dans  l’année  ».  On  laisse  coaguler  le  sang  ; s’il 
se  forme  des  dépressions  à lasurfaceou  destrous  ronds, 
signe  d’abondance,  ils  représentent  les  silos  ; si  ce  sont 
, des  dépressions  allongées,  présage  de  mort,  forme  de 
tombe  ; si  du  sérum  surnage  en  globules  détachées, 
signe  de  pluie.  Y trouve-t-on  un  brin  de  laine  de  mou- 
ton : abondance  dans  le  troupeau;  un  fétu  de  paille  y 
est  tombé  : abondance  dans  les  récoltes.  — Après  qu’on 
a dépouillé  un  agneau,  on  examine  la  partie  interne  de 
la  peau,  au  niveau  des  flancs,  oùdeux  poches  se  forment. 
Si  ces  poches  sont  gonflées  : présage  de  richesse  pour  la 
propriétaire  ; si  les  poches  sont  plates,  misère.  - — Si 


148 


LA.  SORCELLERIE  AU  MAROC 


au  moment  où  on.  l'égorge,  le  mouton  se  relève  et  court  : 
grand  bonheur  pour  l’année  et  très  bon  signe  pour  la 
personne  contre  laquelle  il  vient  de  se  jeter. 

Les  gens  manquent  rarement  de  consulter  l’omoplate 
de  mouton  qu’orf  retire  dû  plat.  Les  Sahariens  y croient 
beaucoup,  cela  remplace  le  marc  de  café  dans  leur  vie 
nomade  ; ils  en  prennent  avis  surtout  pour  décider  quel 

chemin  préférer  afin  d’éviter  une  attaque. 

■.  * 

Présages  se  rapportant  aux  jours  de  la  semaine. 

— Celui  qui  s’est  battu  le  samedi  aura  des  ennemis  le 
lendemain.  — On  ne  doit  rien  prendre  le  samedi,  rien 
toucher,  pas  même  la  main  d’une  personne  inconnue  : 
cela  porte  malheur.  — Quelqu’un  mort  dans  certaine 
chambre,  est  enterré  le  samedi  soir;  désormais,  il  ne 
faudra  rien  sortir  de  cette  pièce  le  samedi  soir.  — Les 
mots  suivants. ne  doivent  pas  être  prononcés  le  soir  du 
samedi  : œuf,  ciseaux,  aiguille,  charbon  ; ils  sont  rem- 
placés  par  des  euphémismes  : l’enfant  de  la  poule  =oeuf  ; 
pomme  = charbon  ; clef  ~ aiguille  ; l’exact  = ciseaux . 

— La  personne  sur  laquelle  une  araignée  passe  le  samedi 
soir  fera  fortune.  — Eviter  de  voir  un  rat  le  soir  du 
samedi. 

Celui  qui  a dormi  dans  une  chambre  la  nuit  du  ven- 
dredi ne  doit  pas  découcher  le  lendemain. 

Ceux  qui  ont  quitté  le  deuil  un  dimanche  ne  devront 
plus  jamais  se  laver  ni  changer  de  linge  ce  jour  là. . 

Vœiix,  — Pour  le  rétablissement  d’un  malade,  on 


\ 


EUPHÉMISMES 


149 


promet  de  jeûner  pendant  huit  jours  tous  les  ans  exacte- 
ment à la  même  époque. 

J- 

Poudres  pacifiantes.  - Lorsqu’on  se  querelle  beau- 
coup dans  une  maison,  on  répand  dans  la  chambre  une 
poudre  composée  de:  henné,  lavande,  poudre  sakta, 
noyaux  de  dattes;  poudre  qu’une  veuve  a dû  au  préa- 
lable se  passer  sur  le  corps. 

Pour  séparer  deux  tribus  ou  deux  partis  qui  sont  sur 
le  point  d’en  venir  aux  mains,  on  répand  entre  eux  une 
mixture  ainsi  dosée  : terre  de  la  tombe  d’un  aveugle, 
urine  d’un  aveugle,  cendre  laissée  dans  un  foyer  le  sa- 
medi, cendre  du  jour  du  Kipour.  — Les  Arabes  viennent 
demander  cette  cendre  aux  Juifs. 


Pour  se  moquer  de  quelqu’un.  — On  fait  sécher 
au  soleil  un  morceau  de  foie  de  bouc,  puis  on  le  pulvé- 
rise et  on  en  met  un  peu  dans  le  plat  de  la  victime  ; des 
vers  se  mettent  à grouiller  immédiatement.  Ou  bien;  on 
se  procure  du  lait  d’une  chienne  qui  vientde.  mettre  bas 
pour  la  première  fois,  le  farceur  y trempe  une  mèche  de 
coton  qu’il  tâche  de  brûler  le  soir  chez  sa  dupe.  Dès 
qu’il  quitte  la  chambre,  les  personnes  qui  s’y  trouvent 
se  mettent  à aboyer. 

Euphémismes.  — En  parlant  d’une  bête,  il  ne  faut 
pas  dire  qu’elle  est  noire  ; ainsi  si  l’on  veut  parler  d’une 


150  LA.  SORCELLERIE  A y MAROC 

mule  noire,  on  dit  : une  mule  verte,  de  peur  qu’elle  ne 
. meure. 

Il  y a des  qboses  qu’on  ne  doit  pas  désigner  ouver- 

J 

tement,  des  mots  qu’il  ne  faut  pas  prononcer  par  crainte 
d’attirer  le  malheur,  d’appeler  les  diables  pour  désigner 
la  piqûre  mortelle  de  la  vipère  on  dit  la  piqûre  vivante 
(el  Kerset  el  haya).  — - Nous  avons  vu  plus  haut  com- 
ment il  fallait  désigner  le  hibou  (celle  de  la  nuit)  et  les 
mots  qu’il  ne  fallait  pas  prononcer  un  samedi . 

Mentalité.  — Croyances,  préjugés,  superstitions, 

4 

phénomènes  météorologiques 

Histoire  racontée  par  un  taleb.  — Un  sorcier 
apporte  avec  lui  un  lézard  d’une  espèce  particulière,  à 
longue  queue  ; il  le  laisse  tomber  devant  un  groupe 
d’hommes,  la  queue  du  reptile  se  brise  et  s’agite  à terre. 
Aussitôt  les  assistants  se  dépouillent  inconsciemment 
de  leurs  vêtements  et  s’agitent  dans  de  frénétiques  con- 
torsions reproduisant  les  mouvements  de  l’appendice 
détaché  du  lézard. 

J 

/ Le  porc-épic  était  un  Juif  forgeron  qui  fabriquait  de 
i mauvaises  flèches  pour  les  vendre  aux  musulmans.  Allah 
; le  maudit  et  le  transforma  en  porc-épic. 

\ On  ne  donnera  jamais  aux  enfants  du  cœur  ou  du  foie 
de  poulet  car  ils  pourraient  devenir  lâches.  On  ne  leur 
fait  pas  manger  des  rognons  car  cela  leur  ferait  pousser 
des  loupes  sur  la  tête,  à moins  que  les  rognons  soient 


FEUX  FOLLETS 


451 


offerts  par  l’oncle  maternel.  Les  petits  enfants  ne  doi- 
vent pas  jouer,  le  soir,  avec  des  brindilles  enflammées, 
afin  de  ne  pas  s’oublier  au  lit  dans  la  nuit. 

Pour  reconnaître  si  une  femme  assassinée  est  juive  ou 
arabe,  on  se  blesse  légèrement  un  doigt  au-dessus  du 
cadavre  : le  sang  coule  si  c’est  une  Juive,  il  ne  coule  pas 
si  c’est  une  Arabe. 

- On  fait  la  même  opération  pour  savoir  si  un  os  de 
mort  appartient  à un  Arabe  ou  à un  mécréant.  C’est  le 
seul  moyen  d’enquête  employé,  mais  il  est  décisif. 

-I 

On  ne  doit  pas  tuer  les  araignées  chez  les  Juifs  parce 
que  Moïse  quittant  l’Egypte  la  première  fois  se  réfugia 
dans  une  caverne  devant  laquelle  une  araignée  vint 
tisser  sa  toile  ; grâce  à ce  voile  délicat,  les  poursuivants 
furent  dépistés. 

Œuf  de  coq.  — Le  coq  resté  pendant  sept  ans  dans 
une  basse-cour  pond,  à la  fin  de  la  septième  année,  un 
œuf  d’or  dont  les  Tolbas  se  servent  pour  découvrir  les 
trésors.  Pour  cela  on  place  l’œuf  sur  la  place  soupçonnée 
et  s’il  y a un  trésor  la  terre  s’ouvre  d’elle-mème.  — Mettre 
cet  œuf  dans  un  coffre  contenant  de  l’argent  ou  du  blé, 
le  coffre  sera  toujours  plein. 

Feux-follets  (El  Kimia).  — Boules  de  flammes  vertes 
à reflets  jaunes  qui  roulent  la  nuit,  même  dans  une 
chambre.  Lorsque  celui  qui  en  rencontre  une  a la  pré- 
sence d’esprit  d’uriner  dessus,  il  la  transforme  en  boule 


452 


LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 

* 

d’or.  Si  on  a pu  la  saisir  et  la  mettre  dans  un  coffre,  ce 
dernier  sera  toujours  plein.  Lorsqu’on  aura  seulement 
touché  la  houle,  « la  main  restera  chanceuse  » . Si  le  secret 
est  divulgué,  la  chance  s’en  va,  la  kimia  n’agit  plus. 

En  distillant  dè  l’eau-de-vie,  le  feu  follet  sort  parfois 
par  le  tuyau  de  l’alambic  ; bon  signe  : l’alcool  coulera  à 
flots,  on  en  pourra  remplir  toutes  les  jarres  de  la  mai- 
son. Condition  essentielle  : une  seule  personne  doit 
l’avoir  aperçu  et  ne  pas  en  parler.  Dans  le  cas  contraire, 
il  se  produit  une  explosion  à l’intérieur  de  l’alambic, 
l’alcool  est  perdu.  Cette  superstition  est  juive. 

Une  autre  espèce  de  Baraka  (bénédiction)  — par  confu- 
sionkimia  (feu  follet)  : — Un  beau  matin,  on  trouve  dans 
son  lit  ou  dans  sa  poche  quelques  monnaies  d’argent  : 
tous  les  matins,  on  trouvera  le  même  nombre  de  pièces  ; 
mais  si  on  en  parle,  l’argent  se  changera  en  cuivre: 

Chiromancie.  — Pour  un  homme,  on  examine  la 
main  droite  ; pour  une  femme,  la  main  gauche.  Autre- 
ment rien  de  vrai. 

Tremblements  de  terre.  — La  terre  ne  bouge  pas, 
elle  est  portée  sur  la  corne  d’un  taureau,  lequel  repose 
sur  un  poisson  qui  se  tient  à la  surface  de  la  mer,  la  mer 
est  portée  par  la  puissance  divine.  Lorsque  le  taureau  est 
fatigué,  il  change  de  corne  : tremblement  de  terre.  La 
lune  représente,  pour  les  Juifs,  la  figure  de  Moïse. — On 
ne  doit  pas  se  coucher  du  côté  éclairé  par  la  lune,  car  on 


ÉCLIPSES 


153 


serait  pris  de  migraine  et  de  fièvre  ; pour  s’en  guérir,  il 
faut  marcher  pendant  touté  une  journée  au  soleil. 
Chacun  a son  étoile  correspondante  dans  le  ciel. 
L’étoile  filante  représente  une  personne  médisante, 
morte  ; de  même  que  sur  la  terre  les  gens  fuient  les  mau- 
vaises langues,  de  même  les  étoiles  de  ces  personnes  sont 

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chassées  de  partout  dans  le  ciel. 

Une  comète  annonce  sûrement  la  mort  du  sultan  ou 

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* 

d’un  très  grand  personnage  (1). 

Éclipses.  — Le  soleil  et  la  lune  pâlissent,  de  tristesse 
lorsque  quelqu’un  de  très  important  doit  mourir  ou  que 
doit  venir  une  grande  famine  ou  quelque  épouvantable 
épidémie. 

La  foudre  est  la  colère  de  Dieu  qui  punit  les  hommes  ; 
lorsqu’il  n'y  a pas  lieu  dechâtier,ïeTout-PuissantcaIme  son 

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irritation  en  faisant  descendre  le  feu  du  ciel  dans  la  mer. 

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Le  tonnerre  est  provoqué  par  une  bataille  entre  les 
anges  ; les  uns  veulent  détruire  le  monde,  les  autres  veu- 
lent les  en  empêcher. 

Les  nuages  sont  de  grandes  éponges  qui  descendent 
dans  la  mer  où  elles  s’imbibent  d’eau,  puis  elles  remontent 
vers  le  ciel  et  dégouttent  sur  la  terre  par  la  volonté  divine, 
lorsque  les  hommes  marchent  dans  les  voies  du  Seigneur. 

Pour  faire  tomber  la  pluie,  les  Arabes  font  jour n elle-? 
ment  des  prières  en  dehors  de  la  ville  ; les  Juifs  jeûnent 

(1)  Rappelons  qu’Edouard  VII  est  mort  lors  de  la  dernière 
comète. 


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• 154  LÀ.  SORCELLERIE  Àü  MAROC 

deux  fois  par  semaine  : le  lundi  et  le  jeudi.  Après  avoir 
imploré,  ces  derniers  se  réunissent  dans  la  rue  et  sonnent 
du  cor  afin  que  Satan,  qui  plane  entre  le  ciel  et  la  terre 
et  empêche  les  prières  d’arriver  jusqu’à  Dieu,  s’enfuie, 
croyant  à l’arrivée  du  Messie  annoncée  par  les  fanfares. 
De  cette  façon  Dieu  entendra  la  demande  qui  lui  parvient 
par  les  quatre  portes  du  ciel  grandes  ouvertes  et  enverra 
le  nuage  bienfaisant.  Si  la  sécheresse  persiste,  on  cir- 
concit un  enfant  nouveau-né  dont  on  achète  à la  famille 
le  droit  de  circoncision  publique  ; l’opération  se  fait 
dans  la  rue.  Le  rabbin  officiant  meurt  si  la  prière  est 
exaucée,  et  Dieu , pour  punir  les  hommes  de  lui  avoir 
forcé  la  main,  envoie  quelque  épidémie. 

La  grêle  est  un  fléau  envoyé  par  Dieu  pour  détruire 

le  travail  des  hommes.  S’il  tombe  des  grêlons  tachés  de 

/ 

sang,  c’est  bien  mauvais  signe. 

L’arc-en-ciel  date  du  Déluge,  c’est  un  aman  (pardon)  que 
Dieu  accorde  aux  Juifs.  On  ne  voit  l’arc-en-ciel  que  „ 
pendant  les  années  où  les  hommes  se  conduisent  très  mal  ; 
le  Tout-Puissant  le  leur  montre  pour  les  avertir  qu’il 
connaît  leur  conduite  et  pour  les  ramener  à la  vertu. 

Le  vent  est  un  courant  d’air.  Lorsque  les  hommes  sont 
trop  accablés  par  la  chaleur,  l’Eternel  ouvre  une  porte 
du  Ciel  pour  donner  de  l’air  à la  terre.  — Au  contraire, 
le  siroco  vient  par  une  porte  de  l’Enfer. 

Revenants  et  Fantômes. — Vampires=  Sefaf  in  dém 
(suceurs  de  sang).  Ce  sont  des  esclaves  noires  qui  provien- 


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REVENANTS  ET  FANTOMES 


155 


draient  de  Nyam-Nyam  (tribus  anthropophages  = ce 
qui  a dû  donner  naissance  à cette  croyance).  On  les 
reconnaît  à leurs  dents  limées  en  pointe  et  à leur  regard 
extrêmement  brillant.  Il  arrive  qu’un  de  ces  vampires, 
venant  acheter  quelque  chose  dans  une  boutique,  se 
mette  à fixer  le  marchand:  celui-ci  sous  l’influence  du 

regard,  perd  connaissance  ; le  sang  se  retire  de  ses  veines 

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pour  passer  dans  le  corps  du  vampire  sans  qu’il  y ait 
contact.  Si  la  chose  se  renouvelle,  on  constate  que  le 
vampire  engraisse  à mesure  que  sa  victime  dépérit. 

Quelquefois  le  vampire  abandonne  sa  peau  pendant 
la  nuit  afin  de  circuler  dans  l’ombre  et  se  repaître  de 
sang.  Au  matin,  le  vampire  réintègre  sa  dépouille  ; mais 
si  l’on  a mis  du  sel  dans  la  peau  vide,  le  vampire  meurt 
au  moment  où  il  veut  s’y  réintroduire. 

Lorsqu’une  esclave  est  convaincue  de  vampirisme,  on 
a le  droit  de  la  tuer  et  de  se  faire  rembourser  sa  valeur 
par  lemarchand  qui  l’a  vendue.  LeCadi  peut  être  appelé 

à prononcer  en  pareil  cas.  On  raconte  qu’on  en  détruit 

* 

beaucoup  du  côté  d’Oued-Noun  avant  que  les  caravanes 
qui  les  amènent  pénètrent  au  Maroc,  et  après  les  avoir 
bien  examinées. 

Le  revenant  est  l’âme  d’un  individu  ayant  péri  de  mort 
violente,  qui  revient  errer  sur  la  terre  sous  sa  forme 
humaine:  il  se  plaint,  il  gémit.  — La  spécialité  mal- 
faisante des  fantômes  est  de  chatouiller  les  gens  qui 
deviennent  fous  en  riant.  Le  fantôme  revient  surtout  à 
l’endroit  où  la  personne  a été  assassinée.  Pour  conjurer 


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156  LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 

les  revenants  on  amasse  des  pierres  sur  tout  endroit 
où  un  meurtre  a été  commis,  afin  que  le  poids  du  tas  dé 
pierres  empêche  l’âme  de  sortir  du  sol.  — On  fait  de 
même  en-Cbrse.  — Les  Juifs  creusentle  sol  afin  d’enlever 
toute  trace  de  sang  répandu  par  violence  ; ils  le  font 
par  crainte  des  diables,  qui  ne  manqueraient  pas  de 
jouer  des  mauvais  tours  à ceux  qui  fouleraient  le  sol 
où  le  sang  du  crime  a séché.  — Il  en  est  de  même  en 
Égypte,  chez  les  Arabes. 

Ces  fantômes  ont  une  forme,  un  corps,  mais  ils  sont 
impalpables. 

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* 

Immortalité  de  l’âme.  — Lorsque  le  décédé  était 
bon,  son  âme  va  animer  quelqu’oiseau  pur,  une  colombe 
de  préférence  qui  vole  directement  vers  le  Paradis.  Mais 
si  le  défunt  avait  commis  beaucoup  de  péchés  sur  la 
terre,  son  âme  pàsse  dans  un  objet  quelconque  : arbre, 
pieri*e,  ou  dans  le  corps  d’un  animal  impur,  chien> 
crapaud,  etc.  A là  mort  de  l’animal,  l’âmese  dirige  vers 
le  ciel  et  prend  sa  place  au  paradis,  car  elle  a expié  sa 
peine  sur  la  terre.  — Il  faut  un  séjour  d’un  an  dans  ce 
corps-purgatoire  avant  que  l’âme  libérée  puisse  s’évader, 
mais  on  peut,  la  délivrer  plus  tôt  en  faisant  une  prière 
devant  l’objet  qui  la  renferme,  ou  si  elle  se  trouve 
emprisonnéé  dans  le  corps  d’une  bête  impure,  en  pro- 
nonçant le  nom  du  Très-Haut  devant  l’animal.  On  peut 
encore  faire  offrir  en  holocauste  cet  animal  par  un  sacri- 
ficateur qui  dira  les  prières  d’usagé.  Si  l’âme  coupable 


RÊVES  ET  CAUCHEMARS.  157 

anime  un  chien,  on  fait  assister  le  quadrupède  à quelque 
circoncision. 

Lorsque  Dieu  oublie  Pâme  pendant  plus  d’une  année 
dans  le  corps-purgatoire,  celle-ci  se  plaint- à l’Eternel  qui 
la  libère  immédiatement  : elle  va  alors  au  Paradis  ou 
bien  elle  reste  sur  terre,  pour  animer  un  homme  qui 
sera  bon.  — La  femme  enceinte  qui  a eu  un  parent  riche 
ayant  fait  beaucoup  de  bien  va  pleurer  sur  sa  tombe 
pour  que  l’âme  du  défunt  vienne  animer  l’enfant 
qu’elle  porte  dans  son  sein.  (Voir  la  note  1 à la  page  304.) 


Rêves  et  Cauchemars  — Somnambulisme. 

Soporifiques 

Le  sommeil  est  une  petite  mort  : l’esprit  quittant  le 
corps  tandis  que  l’on  dort,  on  doit  se  coucher  sur  le  côté 
droit  et  faire  la  profession  de  foi  avant  de  s’endormir, 
on  fait  ainsi  de  meilleurs  rêves;  le  musulman  doit  être 
couché  dans  sa  tombe  sur  le  côté  droit. 

Théorie  du  rêve.  — Pendant  le  sommeil,  l’âme 
abandonne  le  corps  et  va  visiter  d’autres  âmes.  Ce  que 
nous  voyons  et  entendons  en  rêve,  ce  sont  les  choses  que 

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l’âme  voit  et  les  conversations  auxquelles  elle  prend 
part  dans  ses  pérégrinations.  Aussi  ne  doit-on  jamais 
réveiller  brusquement  un  dormeur,  car,  s’il  rêve  à ce 


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158  LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 

moment,  l’âme  peut  ne  pas  avoir  le  temps  de  réintégrer 
le  corps  et  l’homme  peut  mourir  aussitôt. 

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Un  petit  garçon  qui  rit  en  dormant,  rêve  que  son 
père  va  mourir,  il  est  content  d’hériter  de  ses  armes  ; 

. s’il  pleure,  il  rêve  qu’il  va  perdre  sa  mère  et  qu’il  sera 
privé  de  ses  soins  et  de  son  affection.  Pour  les  fillettes, 
c’est  le  contraire  ; si  elle  rit  dans  son  sommeil,  elle  assiste  à 
la  mort  de  sa  mère  qui  lui  laissera  ses  bijoux  en  héritage; 
si  elle  pleure,  son  père  mourra  ; elle  n’a  rien  à attendre 
après  son  décès. 

Un  bébé  qui  dort  sur  le  côté  et  dont  la  main  fermée 
retombe  sur  les  reins,  voit  sûrement  à ce  moment 

* 

des  petits  enfants  morts,  des  anges  qui  pleurent  pour 
avoir  des  aumônes.  Les  parents  doivent  distribuer  des 
gâteaux  et  des  monnaies  à des  enfants  vivants,  afin  de 
préserver  leur  propre  enfant  du  malheur. 

Quand  on  a fait  un  mauvais  rêve,  pour  en  détruire 
l’effet  on  va  le  raconter  à la  fosse  d’aisances. 

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Invocation  pour  voir  l’avenir  en  rêve.  — Il  faut 
prononcer  le  verset  du  Coran  sur  la  nuit  du  Kader 
(L’iillaht  el  Kader)  (1)  « Nous  l’avons  fait  descendre  (le 

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(4)  La  nuit  de  Kader,  c’est  la  nuit  où  le  ciel  s’ouvre,  où  l’on 
voit  un  grand  rayonnement,  où  les  anges  mettent  en  rapport  la 
créature  avec  la  divinité  et  où  toute  prière  est  entendue  de  Dieu. 
C’est  dans  une  nuit  semblable  que  le  Coran  à été  livré  aux 
croyants  ; 27e  jour  du  Carême  (Ramadan).  Ce  sont  probablement 
des  aurorès  boréales  ou  des  effets  de  lumière  zodiacale . 


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SIGNIFICATION  DBS  RÊVES  159 

Coran)  dans  la  nuit  du  Kader,  sais-tu  ce  que  c’est  que 
L’iillaht  el  Kader?  L’iillaht  cl  Kader  est  supérieur  à mille 
mois  ; les  anges  et  les  âmes  y voyagent  par  la  volonté  de 
Dieu  et  cette  nuit-là  est  préservée  de  tout  mal  jusqu’à 
l’aube.  » Et  on  ajoute  : « Je  te  prie  par  ton  nom  super- 
bement grand  de  me  faire  apparaître  en  rêve  ce  qui  doit 
m’arriver  ; si  c’est  du  bien,  fais  moi  voir  du  vert,  du 
blanc  ou  de  l’eau  courante  ; si  c’est  du  mal,  montre  moi 
du  rouge,  du  noir  ou  du  feu  brûlant  (1).  » 

Signification  des  rêves.  — Celui  qui  s’est  vu  dans 
un  jardin  aura  une  vie  très  heureuse;  — de  l’eau  pure 
= il  vivra  bien  ; — se  trouver  dans  la  mer  = il  faudra 
batailler  ; — s’il  se  noie  et  ne  peut  remonter  = il  sera 
battu  par  des  ennemis  ; — s’il  se  sauve  seul  = il  aura  le 
dessus;  — s’il  rêve  qu’il  veut  entrer  dans  un  jardin 
mais  que  quelqu’un  l’en  empêche,  sa  vie  sera  heureuse 
mais  il  y a des  gens  qui  se  mettent  à la  traverse  de  ses 
affaires;  — s’il  est  monté  à une  terrasse -et  qu’il 
descende  par  le  même  escalier,  ses  affaires  marcheront 
toujours  bien;  — s’il  ne  peut  en  descendre,  il  aura-  dès 
difficultés  avec  ses  amis  et  ne  trouvera  pas  le  moyen  de 
se  défendre  ; — s’il  rêve  qu’il  sème  et  que  le  grain  germe, 
il  fera  de  belles  affaires  ; — s’il  voit  un  rat  qui  le  pour- 

(4)  Le  blanc,  couleur  de  vertu,  le  vert,  couleur  des  champs  et 
l’eau  = abondance — sont  signés  de  bonheur;  noir  et  rouge, 
emblèmes  du  feu,  delà  sécheresse,  de  la  dévastation,  sont  signes,, 
de  malheur. 


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160 


LA.  SORCELLERIE  AU  MAROC 


suit,  c’est  la  preuve  qu’un  ami  qu’il  aime  le  déteste  ; — 
s’il  voit  chatte  qui  le  griffe,  les  gens  disent  du  mal  de 
lui;  — s’il  /rêve  d’un  chien,  il  aura  un  ami  toujours 
dévoué  ; — s’il  voit  eau  trouble,  il  va  avoir  une  discus- 
sion; — s’il  voit  arbre  sans  fruits,  il  n’aura  pas  d’enfants  ; 

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— s’il  se  voit  assis  sous  un  arbre  donnant  beaucoup 
d’ombrage,  il  aura  un  emploi  chez  un  grand  personnage  ; 

— s’il  voit  du  safran,  il  aura  maladie;  — s’il  se  voit 
dans  un  hammam,  il.  va  avoir  la  fièvre;  — s’il  rêve 
d’une  tombe  vide  et  qu’il  pense  que  c’est  pour  lui,  il 
mourra;  s’il  pense  à un  autre,  cet  autre  mourra;  — 
celui  qui  rêve  qu’il  est  piqué  par  une  vipère  recevra  une 
mauvaise  nouvelle  ; — celui  qui  est  piqué  par  un  serpent 
(couleuvx'e)  aura  un  enfant  très  intelligent  et  très  beau  ; 

— une  femme  qui  reçoit  un  coup  de  corne  de  bœuf, 
aura  un  enfant  intelligent  ; — une  femme  enceinte  qui  se 
voit  en  rêve  dans  un  jardin  et  y coupe  une  rose,  aura 
une  fille  mariée  à un  homme  très  important;  — cehû 

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qui  rêve  à du  miel,  aura  toujours  des  ennemis  attachés 
à lui  ; — celui  qui  pleure,  aura  une  bonne  nouvelle  ; — 
maison  en  fête  = décès  ; — sous  une  vigne  = on  aura 
des  enfants  et  les  moyens  de  les  élever  ; — raisins  blancs 
= bon  signe  ; — raisins  noirs  = mauvais;  — tout 
habillé  de  blanc  = il  mourra  ; de  même  s’il  rêve  qu’il 
est  monté  sur  un  cheval  blanc;  — rêver  qu’on  monte 
une  mule  rouge  = on  sera  écouté  par  tout  le  monde  ; — 
rêver  qu’on  s’appuie  sur  une  canne  = ami  très  dévoué  ; 

— s’il  voit  un  chameau,  sans  prononcer  certaine  phrase 


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SIGNIFICATION  DES  11EVES 


161 


de  conj  uration,  il  sera  malheureux  ; s’il  prononce  la 
phrase  il  sera  heureux,  mais  ne.  dire  à personne  qu’on  a 
rêvé  d’un  chameau;  — s’il  voit  quelqu’un  qui  coupe 
l’étoffe  d’un  autre  avec  des  ciseaux,  ami  qui  médit  conti- 
nuellement de  lui  ; — serpent  qui  court  derrière  lui  ou 
bête  sauvage  = ennemi  continuellement  à ses  trousses  ; — 
terrasse  très  haute  d’où  il  tombe  ” ses  jours  sont  comptés. 
— Rêver  qu’on  est  dans  une  fête  où  on  boit  de  l’eau- 
de-vie,  tous  ceux-là  sont  ses  amis;  si  on  boit  du  vin, 
tous  seront  contre  lui.  — Cueillir  des  grenades  et  en 
couper  une  ou  deux  = il  va  voyager,  se  séparer  de  ses 
amis  et  il  reviendra  — rêver  qu’il  est  dans  un  champ 
de  luzerne,  il  aura  des  fièvres  froides  ; — s’il  voit  couler 
de  l’eau-de-vie  et  qu’il  en  recueille,  il  gagnera  bien  sa 
vie  ; — ~ s’il  se  voit  assis  au  bord  d’un  bassin  d’eau  avec 
les  pieds  dedans,  il  sera  très  écouté;  — s’il  voit  en  rêve 
un  célibataire  qui  cueille  une  rose  dans  un  jardin,  il  se 
mariera  avec  une  jolie  femme;  — si  une  femme  voit  en 
rêve  un  jeune  homme  qui  cueille  un  cédrat,  elle  aura  de 
beaux  enfants  ; — s’il  voit  une  lampe  qui  s’éteint  chez  lui, 
il  mourra  ; chez  un  autre,  l’autre  mourra;  — s’il  se- voit 
noyé  dans  un  égout,  il  gagnera  beaucoup  d’argent;  — 
s’il  rêve  d’un  corbeau,  il  y aura  une  mauvaise  langue 
cause  d’une  dispute  avec  amis;  — s’il  rêve  qu’il  mange 
des  dattes,  c’est  qu’il  reconnaît  qu’il  a commis  beaucoup 
de  péchés  ; — s’il  rêve  d’œufs  cassés,  Dieü  a écouté  ses 
prières  ; si  d’intacts,  le  contraire  ; — s’il  rêve  d’un 

rouleau  de  la  Loi  et  qu’il  n’y  lise  pas,  il  vivra  ; s’il  lit,  il 

11 


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462 


LA.  SORCELLERIE  AU  MAROC 


mourra  ; — une  femme  enceinte  rêve  d’un  foulard  à che- 
veux, elle  aura  une  fille  ; d’un  foulard  de  corps,  un  garçon; 
— si  elle  voit  une  bague  à son  doigt,  elle  aura  un  gar- 
çon ; — si  on  rêve  de  quelqu’un  qui  vous  tend  poignard, 
couteau,  ciseaux,  c’est  un  ennemi;  — si  on  rêve  d’un 
ruisseau  de  sang,  prières  exaucées  ; — rêvera  une  bêle 
abattue,  la  personne  auprès  d’elle  sera  assassinée  ; — 


rêver  à un  cadavre,  s’il  vous  donne  quelque  chose,  c’est 
bon;  si  vous  lui  donnez  quelque  chose,  vous  irez  le 
rejoindre;  — rêver  qu’on  tombe  dans  un  fossé:  si  on 
remonte,  on  va  tomber  malade  et  on  guérira;  si  on  ne 
remonte  pas,  on  Ya  mourir;  — rêver  qu’on  descend 
une  pente,  si  quelqu’un  vous  tend  quelque  chose,  vous 
mourrez;  — coup  de  poignard  en  rêve  = ennemi 
médisant;  — rêver  qu’une  personne  meurt,  c’est  qu’elle 
allait  mourir,  mais  elle  guérit;  — rêver  d’être. tête 
nue,  on  va  tomber  dans  la  misère  ; — marcher 
pieds  nus  en  rêve,  on  n’a  rien  fait  de  bon  en  ce 
inonde  ; — si  on  voit  des  gens  nus,  ces  gens  agissent 
contré  Dieu;  — il  n’y  a que  les  gens  purs  qui  rêvent  de 
Dieu  et  le  voient  ; — si  on  rêve  de  voleurs,  il  va  tomber 
de  l’eau  ; — enterrement  en  rêve,  on  aura  une  fête  très 
belle  ; — rêver  de  fête,  on  assistera  à un  enterrement  ; 

■ — si  on  rêve  le  matin,  le  rêve  se  réalisera;  — si  on  rêve 
avant  minuit,  il  se  réalise  rarement;  — si  on  rêve 

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pendant  qu’on  est  couché  sur  le  dos,  sur  le  ventre  ou 
sur  le  côté  gauche,  les  rêves  n’ont  pas  de  signification, 
ce  sont  les  diables  qui  se  moquent  du  dormeur. 


LA.  SIGNIFICATION  DES  RÊVES 


163 


Les  rêves  n’ont  de  signification  certaine  qu’en  dormant 
sur  le  côté  droit. 

Une  femme  qui  a étouffé  son  enfant  pendant  le 
sommeil  est  la  victime  des  diables  qui  l’ont  portée  pour 
la  coucher  sur  l’enfant.  Désormais  elle  devra  dormir 
entre  quatre  pieus  : cela  peut  être  ordonné  par  le  cadi. 

La  Somnambulisme  (Kh’tfa  = volé  par  force)  ést 
causé:  1°  par  le  sang1  qui  bout  dans  les  veines  et  monte  à 
la  tête  ; 2°  par  le  toucher  des  diables  ; 3°  par  une  colère 
de  la  mère  contre  l’enfant  qu’elle  portait  dans  son  sein. 

• — Le  somnambule  est  exposé  à toutes  sortes  de  maladies. 
Pour  remédier  à cet  inconvénient,  on  fait  des  pèleri- 
nages, on  porte  des  écritures  et  des  amulettes  et  on 
fait  des  offrandes  aux  démons  : semoule,  sucre,  orge,  etc. 
déposés  autour  des  fontaines. 

Contre  les  Cauchemars  (Bou  TTelich  = le  père  du 
double  sac  pour  chameaux),  suivre  le  traitement  indiqué 
plus  haut,  sinon  pétrir  delà  farine  avec  de  l’huile  et  de  la 
coriandre;  lorsque  ce  pain  sort  du  four,  on  applique  sur 
les  deux  tempes  du  patient  deux  morceaux  de  croûte,  une 
autre  tranche  sur  la  tête  ; et  on  ouvre  ce  pain  devant  les 
yeux  du  malade  afin  que  la  vapeur  qui  s’en  dégage  pé- 
nètre dans  son  cerveau  ; le  patient  est  mis  au  lit  pour 
transpirer.  — Autres  remèdes  : 1°  Délayer  de  l’aniline 
dans  l’eau,  le  malade  y trempe  la  main  et  se  l’applique 
sur  le  ventre  afin  d’y  marquer  l’empreinte,  puis  il  avale 
l’eau.  — 2°  Trois  jours  de  suite,  le  matin,  le  malade 
introduit  la  main  dans  un  égout  où  il  a versé  au  préa- 


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164  LA.  SORCELLERIE  AU  MAROC 

labié  un  peu  d’huile,  il  applique  ensuite  la  main  ainsi 
souillée  sur  le  ventre  et  il  reste  dans  cette  position  pen- 

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dant  toute  la  journée,  en  outre  il  doit  boire  de  l’eau  de 
forgeron.  — 3°  Passer  et  repasser  trois  fois  sur  la  tombe 
d’un  homme  assassiné. 

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Soporifiques.  — On  met  un  soulier  du  pied  droit  sous 
le  chevet  de  la  personne  qu’on  veut  faire  dormir  long- 
temps. — Les  voleurs  qui  s’introduisent  la  nuit  dans 
une  maison  répandent  delà  terre  de  sept  tombes  sur  les 
dormeurs  pour  rendre  leur  sommeil  plus  profond.  — 

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Avaler  de  l’opium  ou,  plus  simplement,  en  mettre  un 
peu  sous  la  calotte.  — Prendre  la  plante  Illilo  ou  de  la 
poudre  de  « Mâchoire  de  chameau  » (Sdokh  Djemel), 
herbe  épineuse  des  champs. 


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CHAPITRE  III 


MENDICITÉ  ET  MISERE  VICES  ET  PROSTITUTION 


Mendicité  et  misère.  — ■ Au  Maroc,  la  mendicité  est 
une  profession  suffisamment  lucrative,  vu  les  besoins  res- 
treints de  ceux  qui  l’exercent  ; elle  est  en  tout  cas  admise 
et  respectée  à l’égal  de  tout  autre  métier. 

On  mendie  au  nom  d’un  saint  réputé  dans  la  localité , 
en  offrant  ses  bénédictions  sur  un  rythme  de  psalmodie 
monotone,  énervante,  que  les  Arabes  entendent  avec 
patience  et  que  les  mendiants  répètent  sans  se  lasser. 

Ce  sont  les  hommes  surtout  qui  mendient, de  portcen 
porte  ; ils  sont  valides  le  plus  souvent.  Les  femmes 
accompagnées  d’enfants  tendent  plutôt  la  main  dans  la 
rue.  Les  infirmes  s’installent  à certains  endroits,  de  pré- 
férence le  long  des  murs  où  ils  sollicitent  le  passant  du 
matin  au  soir. 

Tout  ce  monde  est  sale,  déguenillé  : c’est  l’uniforme 
nécessaire  de  ceux-là  même  qui  pourraient  faire  autre- 
ment. 


166 


LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 


D’ailleurs  la  grande  misère  justifie  le  nombre  des  men- 
diants qui  sont  légion. 

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Vices  et  prostitution.  — On  n’a  pas  seulement,  au 
Maroc,  la  prostitution  féminine,  celle  des  j eunes  garçons 
lui  fait  concurrence  ; parés,  fardés,  poudrés,  les  cheveux 
tressés  avec  des  rubans,  ils  s’affublent  de  boucles 
d’oreille,  de  bagues  et  de  toutes  sortes  de  bijoux  en 
or. 

La  pédérastie  est  une  véritable  institution  nationale  au 
Maroc.  En  nui  autre  pays  musulman  elle  n’est  aussi  répan- 
due et  aussi  en  honneur  ; ici  elle  est  avouée  et  publique. 

4 

; — Mais  ce  goût  et  cette  pratique  sont  réservés  aux  pays 
de  plaine,  c’est  à dire  partout  où  le  Maghzen  a apporté 
ses  mauvaises  habitudes  et  ses  vices  ; c’est  beaucoup 
plus  rare  chez  les  Berbères  et  les  Chleulis  des  mon- 
tagnes . 

Pourtant  la  loi  musulmane  punit  de  mort  le  pédéraste 

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au  même  titre  que  le  meurtrier  et  l’athée,  pour  lesquels 
on  spécifie  les  peines  de  l’emmûrement  et  de  la  lapida- 
tion ; l’adultère  n’est  justifiable  que  de  coups  de  corde, 
ce  qui  est  exceptionnellement  appliqué.  En  réalité,  on 
ne  songe  même  pas  à punir  d’un  châtiment  ce  vice,  car 
la  pédérastie  est  passée  ouvertement  dans  les  mœurs. 

Cette  assertion  est  appuyée  par  l’anecdote  suivante  : 
un  esclave  noir  de  treize  ans  appartenant  au  Caïd  Glaoui, 
avait  été  séduit  par  les  charmes  d’un  jeune  éphèbe  qui 
faisait  partie  d’une  troupe  de  musiciens  ambulants  de 


VICES  ET  PROSTITUTION 


167 


passage  à la  Rasbah  et  qu’on  appelait  familièrement 
Moumom.  — Le  jeune  nègre  attire  le  soir  le  bel  andro- 
gyne  poudré  et  pomponné  et  l’emmène  derrière  les 
tentes.  Il  lui  promet  vingt-cinq  sous  pour  prix  de  ses 
faveurs  qui  sont  accordées,  mais  au  monient  de  payer, 
l’esclave  s’éclipse.  Le  musicien  frustré  s’en  plaint  au 
caïd.  Celui-ci  appelle  l’esclave.....  qui  avoue.  « Pourquoi 
ne  lui  as-tu  pas  donné  la  somme  promise  ?»  — « Je 
n’avais  pas  d’argent. et  je  l’aimais  ! » — Le  caïd  qui 
comprend  la  passion...  irrésistible,  et  tient  en  même 
temps  au  renom  d’honnêteté  de  sa  maison,  remet  les 

vingt-cinq  sous  au  petit  ambulant. 

* 

La  prostitution  spéciale  des  pédérastes  passifs  se 
donne  libre  cours.  On  invite  des  amis  et  on  donne  des 
fêtes  aux  jeunes  complaisants  professionnels  qui  font  de 
la  musique  et  usent  des  mêmes  provocations  et  cali- 
neries  que  les  femmes  du  métier  (1). 

On  a des  mignons  qu’on  avoue  et  qu’on  chante;  qu’on 
affiche  et  dont  on  tire  vanité.  — D’ailleurs  très  peu  de 
garçons  atteignent  l’âge  d’homme  sans  avoir  subi  lès 
entreprises  de  leurs  voisins.  * ; 

Il  semble  que,  chez  les  Musulmans,  ce  vice  date  de 
l’époque  où  les  femmes  ont  adopté  l’usage  de  se  voiler  la 
figure  : dès  lors,  ce  furent  les  beaux  visages  des  jeunes 
garçons,  des  éphèbes  qui  attirèrent  l’attention  des 


(4)  On  cite  des  fonctionnaires  qui  ont  dû  leur  faveur  à leur 
complaisances  passives  pour  les  ministres. 


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168  . LA.  SORCELLERIE  AU  MAROC 

hommes,  qui  fixèrent  leurs  désirs  et  provoquèrent  leurs 
désirs  contre  nature.  — Chez  les  Chleuhs  de  la  mon- 

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tagne,  où  lès  femmes  circulent  à visage  découvert,  la  pé- 
dérastie est  très  rare. 

On  use  des  petites  filles  de  la  même  façon  en  les  en- 
dormant avec  du  ldf,  il  y a des  déchirements  de  périnée 
épouvantables.  La  chose  se  passe  couramment  entre  en- 
fants. 


D’un  autre  côté,  l’amour  entre  femmes,  chez  les 
Arabes,  dépasse  de  beaucoup  les  relations  naturelles 
entre  les  deux  sexes.  Les  femmes  de  condition,  vivant 
cloîtrées  dans  le  harem,  sont,  presque  sans  exception, 
lesbiennes. — Des  passions  naissent  ainsi,  provoquant 
parfois  entre  elles  des  jalousies  forcenées  qui  peuvent  aller 
jusqu’au  crime  (1). 

Les  bains  maures  où  les  gens  du  même  sexe  passent 
des  heures  dé  flânerie,  en  bornmun,  dans  la  plus  complète 
nuclité  — en  dépit  des  prescriptions  de  l’Islam  qui  jettent 
la  malédiction  suri  ^voyant  et  sur  lei m — sont  une  cause 

* 

certaine  d’excitation  qui  favorise  singulièrement  lés  pra- 
tiques homosexuelles,  pédérastie  et  lesbianisme.  C’est  un 
véritable  appel  à cette  débauche  particulière  ; les  stations 
prolongées  entre  jeunes  filles  et  femmes,  ou  entre  jeunes 


(1)  La  masturbation  buccale  n’existe  pas,  mais  la  pratique  du 
frottement  vulvaire  est  extrêmement  répandue  dans  les  villes  et 
même  chez  les  femmes  du  Djelbala. 


VICES  ET  PROSTITUTION 


169 


garçons  et  hommes,  aux  heures  réservées  à chaque  sexe, 
dans  ces  bains  amollissants,  font  naître  des  idées  de  las- 
civité et  incitent  à là  recherche  des  sensations  éner- 
vantes. 

Le  testicule  de  bélier,  appelé  Ounnas , (lé  divertisseur, 
ou  mieuxle  meilleur  compagnon,  le  compagnon  de  la 
solitude)  est  un  article  si  recherché  des  dames,  qu’il  est 

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interdit  aux  bouchers  de  le  vendre  entier  : ils  doivent  le 
fendre  d’un  coup  de  couteau,  afin  de  le  rendre  impropre 
à servir  aux  réjouissances  profondes  du  beau  sexe  . 

Il  est  également  et  formellement  interdit  de  laisser  péné- 
trer dans  les  bâtiments  du  Dâr  Maghzen,  réservés  aux 
dames  de  la  Cour,  aucune  racine  pivotante  de  grande 
taille,  dunavetàla  betterave,  sans  que  ces  légumes  soient 
préalablement  fendus  en  plusieurs  tranches. 

Les  Arabes  sont  très  enclins  au  vice  de  la  bestialité. 

— Celui  qui  veut  devenir  sorcier  doit  posséder  une  ânesse. 

— Les  gens  constamment  énervés  ont  aussi  recours  à 
l’ânesse  pour  se  guérir.  Mais  la  vache,  la  chèvre  et  la 
brebis  ne  sont  pas  dédaignées. 

Toutes  les  anomalies  signalées  à ce  chapitre  sont 
les  faiblesses  de  l’Arabe  ; le  Juif  ne  les  connaît  pas  ou 
peu. 


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LOIS RELIGION  SECTES  SAINTS  ; CC| 

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Lois.  — Le  droit  ou  législation  musulmane  (Shara) 
étroitement  observé  au  Maroc  est  constitué  à la  base 
par  : 

1°  Le  Coran  qui  en  est  le  fondement. 

2°  Les  Somina , règles  d’obligation  tirées  des  coutumes 
du  Prophète  et  des  quatre  Khalifats  orthodoxes. 

3°  LÏHadîth  ou  Paroles  du  Prophète. 

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4°  Le  droit  coutumier . 

En  Religion.  — - Il  y a deux  choses  distinctes  : 

i°  Le  Imân,  Foi  ou  théorie.  ...  ; • 

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2°  Le  Dîn,  Pratiques  religieuses. 

Mais  le  Livre  est  l’autorité  suprême. 

Les  pratiques  religieuses  se  décomposent  à leur  tour 
en  Farayed  ou  devoirs  obligatoires  et  en  Naouafel  ou 
oeuvres  surérogatoires. 

Les  cinq  Farayed  principaux  (subdivisés  en  plusieurs 
branches)  sont  : 


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172  LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 

a)  La  Ghahâda  ou  confession  de  foi. 

b)  La  prière. 

c)  L’aumône. 

d)  Le  jeûne. 

e)  Le  pèlerinage  à la  Mecque. 

Les  Naouafel,  œuvres  méritoires  ; sont  facultatives, 
mais  pourtant  suivies  de  près.  Leur  omission  n’est  pas 
une  violation  de  la  loi  morale,  mais  un  manquement  à 
la  dévotion,  à la  piété. 


Sectes.  — Les  controverses  provoquées  au  deuxième 
siècle  d’d  l Hadjara  par  l’interprétation  variée  dés  textes 

sacrés  et  par  quelques  innovations  donnèrent  naissance 

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au  Sham  (lois  et  prescriptions)  en  suscitant  les  quatre 
principaux  Ayimmahs  ou  grands  docteurs  de  la  Loi  qui 
fondèrent  les  quatre  écoles  sunnites  dont  les  déci  sions  en 
matière  religieuse  font  autorité  actuellement  dans  l’Islam. 
Ces  quatre  docteurs  sont  : 

d°  Abou  Hanifa,  fondateur  de  la  secte  Hanéfite 
(Turquie,  Turkestan,  Afghanistan.)  — La  raison  y joue 
le  rôle  principal,  contrairement  aux  trois  autres  sectes  qui 
s’inspirent  exclusivement  delà  tradition. 

2°  Malek  îbn  Anas , fondateur  de  la  secte  Malekite 
(Algérie,  Tunisie  et  Maroc).  C’était  également  la  doctrine 

des  Arabes  de  l’Espagne. 

Ïce  sont  les  chefs  des  deux  dernières 

écoles  et  n’ont  que  très  peu  d’adhé- 

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SECTES  DE  JONGLEURS  ET  GUÉRISSEURS  " 173 


Sectes  de  Jongleurs  et  de  Guérisseurs 

Les  Ouled  Sidi  Ii’ïïFDoùch  (1)  se  donnent  des  coups 
de  hache  sur  la  tête,  lancent  en  l’air  une  boule  de  fér  et  la 
reçoivent  sur  la  tête. 

Les  Ouled  Sidi  Ahmed  ou  Moussa  se  frappent  à coups 
de  poignard  et  font  différentes  autres  jongleries  et  acro- 
baties. 

Les  Aïssaouas  qu’on  appelle  aussi  Aïssouas  Sahim,  sont 
une  secte  fondée  par  le  Marabout  Mohammed  ben  Aïssa 
de  Mequinez,  il  y a plus  de  quatre  siècles.  Au  moment  des 
exercices,  ils  sont  hagards,  puis  deviennent  forcenés  à la 
suite  de  l’entraînement  d’une  danse  rythmique  et  d’un 
chant  approprié  qui  s’accélèrent  aux  sons  d’un  orchestre 
spécial.  Ils  poussent  des  cris,  paraissent  se  désarticuler 
la  tête,  rugissent,  aboient.  Puis  quand  ces  exercices 
d’ensemble  les  ont  mis  à point,  ils  commencent  indivi- 
duellement leurs  répugnants  exercices.  L’un  fait  tourner 
sa  tête  avec  une  rapidité  vertigineuse;  d’autres  se  roulent 
frénétiquement  sur  les  figuiers  de  Barbarie;  d’autres 
avalent  des  scorpions  vivants  que  le  Mokkadem  leur 
jette  dans  la  bouche;  d’autres  avalent  des  clous  à tête, 
mâchent  et  avalent  du  verre  ; d’autres,  ayant  placé  de 
longs  poinçons  de  fer  aigus,  à tête  en  boule  de  bois  sur 
un  repli  de  leur  chair,  le  Mokkadem  frappe  sur  la  boule 

(1)  Ouled  veut  dire  enfants* 


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174  LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 

avec  un  maillet  jusqu’à  ce  que  le  poinçon  s’enfonce.  — ■ 
Après  l’exercice,  le  Mokkadera  prend  la  tête  du  patient , 
rapproche' de  ses  lèvres,  touche  les  blessures;  alors 
l’Aïssaoua  se  câline  peu  à peu  et  redevient  normal.  Le  tout 
se  termine  par  un  nouveau  chant  d’ensemble  avec  cris 
et  rugissements  qui  se  ralentit  et  s’achève  par  une 
plainte . 

D’autres  Aïssaouas  mangent  de  la  chair  crue  : ils 
lancent  en  l’air  un  bouc  ou  un  mouton  ; 1’un  d’eux  le 
reçoit  sur  un  doigt  qui  perce  la  peau  de  l’animal  ; les 
autres  se  jettent  alors  dessus,  le  dépècent,  le  déchirent, 
le  dévorent  là,  tout  cru,  pantelant,  chaud  encore,  aux 
hurlements  féroces,  frénétiques  que  pousse  la  foule  eh 
délire.  Par  ces  exercices  barbares , ils  croient  gagner  le 
paradis . 

Cette  secte  est  très  dangereuse  ; car  l’atmosphère  mal- 
saine, créée  par  ses  vociférations  et  l’odeur  du  sang  excite 
à une  inquiétante  férocité.  Le  mot  Aïsscioui  est  devenu 
synonyme  de  cerveau  troublé  ou  de  coléreux.  Les  Aïs- 
saouas portent  les  cheveux  longs.  ; 

Les  Ouled  Hemmadi  forment  également  une  secte  reli- 
gieuse répandue  dans  toutes  les  tribus,  comme  la  précé- 
dente. En  crachant  dans  les  mains  de  quelqu’un,  ils 
communiquent  à cette  personne  le  pouvoir  de  soigner  la 
maladie  de  la  boule  ( Zina  = Kystes,  etc.;  voir  à la  partie 
médicale). 

Cette  boule  appelée  El  Massia  (la  marcheuse)  si  elle 
est  rouge  ; El  Iiaïla  si  elle  est  blanche  et  Zina  si  elle  est 


SECTES  DE  JONGLEURS  ET  GUERISSEURS  175 

bleuâtre  serait  une  bête  charnue  et  roulante  sous  forme 
de  pastèque  dans  Peau  et  sur  les  champs.  Lorsqu’on  la 
rencontre  sur  la  route  et  qu’on  la  franchit  à pied,  on 
enfle;  si  on  est  à mule,  c’est  la  mule  qui  gonfle  ; si  elle 
a tranché  du  pied  cette  boule,  on  a pris  la  Zina. 

Pour  s’en  guérir,  il  faut  faire  venir  un  taleb  qui,  ayant 
rencontré  cet  animal  roulant,  a eu  le  temps  d’uriner 
dessus  et  de  le  faire  crever  ensuite  rien  qu’en  le  touchant 
du  doigt. 

Les  OlUed  Hemmadi  n’ont  pas  tous  rencontré  et  écrasé 
la  Zina  mais,  en  se  crachant  dans  les  mains  ou  dans  la 
bouche  de  père  en  fils,  ils  se  transmettent  ce  don  héré- 
ditaire. — Ils  ne  sont  pas  les  seuls  Mahasihin  (cracheurs  ; 
le  crachat  s’appelle  Mahaset)  : une  secte  de  moindre 
valeur,  les  Moul'sboub  qui  n’ont  trouvé  que  de  petites 
boules  soignent  les  petits  accidents  : boutons,  etc. 

Voici  le  mode  d’opérer  : le  taleb  crache  sur  la  partie 
malade,  ou  bien,  il  fait  mettre  sa  précieuse  salive  dans 
un  morceau  de  laine  que  le  malade  avale  ; quelquefois 
on  fait  boire  au  patient  de  l’eau  où  l’on  a délayé  le 
crachat.  Pour  certaines  angines,  le  taleb  envoie  directe- 
ment son  Mahaset  dans  la  bouche  du  malade.  — Ceux 
d’entre  les  Mahasihin  qui  soignent  le  Bon  Tabk  (maladie 
de  poitrine)  afin  de  faire  des  pointes  de  feu  au  malade , 
se  brûlent  à eux-mêmes  le  talon  et  l’appliquent  sur  le 
corps  du  patient.  — Bon  Allem  de  Mafîona  est  une 
célébrité. 

Les  Ouled  Sidi  Réhal,  mangeurs  de  serpents  et  de 


176 


LA.  SORCELLERIE  AU  MAROC 

braise,  sont  aussi  des  Mahasihin  fort  recherchés  pour 
certaines  maladies. 

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Tribus'.  — En  dehors  des  sectes  religieuses,  répan- 
dues un  peu  partout,  il  y a des  tribus  entières  qui  se  sont 
fait  une  réputation  de  certaines  spécialités. 

Les  Soussiens  savent  découvrir  les  trésors  et  les  mines 
de  métaux  précieux  par  des  moyens  dont  le  secret  ne 
sort  pas  de  leur  clan.  On  s’adresse  à eux  de  tous  les 

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points  du  Maroc. 

Les  Neknafa,  au  sud-est  de  Mogador,  seraient  invin- 
cibles, grâce  aux  génies  de  leur  grotte  d ’hnin  Takoudani , 
génies  qui  sont  les  humbles  serviteurs  du  saint  Marabout 
Sidi  Mohammed  ou  Sliman  el  Djazouli  enterré  près  de  là. 
— Le  caïd  de  cette  région,  le  fameux  Amflous  est  protégé 
par  ces  génies  et  doit  à leur  appui  tutélaire  et  à leur 
vigilance  jalouse  son  influence  sur  la  population  crédule 
du  pays.  Il  leur  fait  des  sacrifices  (bœuf  noir)  à Centrée 
de  la  grotte  avant  de  partir  en  campagne  pour  assurer  le 

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succès  de  ses  armes:  cès  précautions  donnent  à ceux  qui 
Raccompagnent  une  ferveur  nouvelle  et  une  grande  con- 
fiance. Parmi  ces  génies  il  y en  a de  militants  qui  com- 
battent occultement  aux  côtés  de  leurs  amis  humains  ; 
d’autres  guérissent  les  maladies  ; certains  d’entr’eux 
sont  particulièrement  affectés  à la  reproduction  de  la 
race  humaine  et  rendent  prolifiques  les  femmes  sté- 
riles . 

Dans  cette  caverne  il  y a même  un  oracle  (écho) 


SAINTS  ET  PÈLERINAGES 


177 

répondant  à ceux  qui  le  consultent  avec  la  foi...  C’est  la 
condition  obligatoire  de  tous  les  miracles. 

D’ailleurs  toute  la  tribu  des  Neknafa,  qui  ne  comprend 
que  quelques  centaines  de  combattants,  est  sous  la  pro- 
tection des  génies  de  ces  grottes  ; c’est  pourquoi  elle  a 
pu  se  maintenir  et  résister  aux  autres  grosses  tribus  qui 
n’ont  pas  le  même  privilège. 


Saints  et  pèlerinages . — Les  parents,  dont  les 
enfants  meurent  du  « Toucher  du  Diable  » (Assleï),  doi  - 
vent  aller  en  pèlerinage  aux  tombeaux  des  deux  frères 
saints  juifs,  Rebbi  Raphaël  Cohen  et  Rebbi  Moïse  Cohen , 


inhumés  aux  environs  de  Marrakech. 

Les  causes  de  l’ Assleï  sont  diverses  : 1°  Le  mari  a en- 
traîné sa  femme  n’importe  où,  dans  un  coin,  par  terre, 
ailleurs  que  sur  le  lit  conjugal;  le  malin  a pu  les  toucher 
au  moment  de  la  conception  ; 2°  une  colère  des  parents  : 
le  diable  devient  puissant  lorsque  la  raison  perd  ses  droits; 
3°  l’un  ou  l’autre  des  époux  a jeté  de  l’eau  chaude  sans 
prévenir  les  génies.  — Avant  de  verser  de  l’eau  bouil- 
lante, il  faut  prendre  la  précaution  d’en  prévenir  à vbix 
basse  les  esprits  invisibles  qui  peuvent  rôder  aux  alen- 
tours, afin  qu’on  ne  risque  pas  de  les  échauder.  Il  faut 
dire:  « Faites  place,  au  nom  de  Dieu!  » 

Près  de  la  tombe  de  Rebbi  Moïse,  il  y a un  bassin  où 

vivent  de  grandes  tortues  ; les  pèlerins  immolent  un 

mouton  ou  un  coq  blanc  et  le  jettent  dans  l’eau,  puis  ils 

se  mettent  de  la  pâte  de  farine  sur  un  orteil  et  plongent 

12 


178 


LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 

le  pied  dans  le  bassin  ; si  les  tortues  s’approchent  pour 
manger  la  pâte,  les  « touchés  » sont  délivrés.  — Les 
Arabes  gardent  ces  tombeaux,  respectent  ces  mara- 
bouts juifs  bien  plus  que  ne  le  font  les  Juifs  eux- 
mêmes  . 

Dans  le  voisinage  de  Moulei  Irri,  soiit  les  sept  frères 
saints  ; Aït  Banim  Aaron  Rebbi  Daoud  Dreï,  aux  envi- 
rons de  Demnat,  sauve  les  fous  furieux,  surtout  ceux 
qui  ont  été  enchaînés  un  certain  nombre  d’années  : on 
dépose  l’aliéné  sur  la  pierre  tombale  et  la  raison  lui 
revient. 

Il  y a d’ailleurs  toute  une  collection  de  saints  au  cime- 
tière abandonné  de  Demnat  ; clans  cette  nécropole  isolée 
sur  la  montagne,  les  jeunes  filles,  les  jeunes  gens  et  toute 
personne  dont  les  vêtements  ne  sont  pas  propres,  ne  sau- 
raient entrer  sans  mourir  dans  l’année. 

Un  des  plus  importants  de  cette  collection,  Nebi  Aaron 
Cohen,  s’est  fait  une  spécialité  d’outre-tombe  : la  guérison 
des  piqûres  et  morsures  venimeuses  ; on  introduit  la 
partie  blessée  dans  le  trou  aux  cierges  qui  est  au-dessus 
du  tombeau  et  on.  frotte  la  blessure  avec  de  la  terre 
prise  autour  du  sépulcre.  Dans  cette  nécropole,  reposent 
aussi  Mohalin  el  Gomra,  saints  juifs,  devant  lesquels 
viennent  brûler  des  cierges  les  Arabes  qui  partent 
en  guerre. 

C’est  encore  là  que  se  trouve  l’étrange  école  talmudique 
dont  on  n’entend  que  la  voix  des  jeunes  gens  psalmo- 
diant vie  Talmud.  Car  ce  cimetière  occupe  l’empla- 


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SAINTS  ET  PÈLERINAGES 


179 


cément  d’une  ancienne  ville  non  pas  détruite  mais 
engloutie  par  la  terre  à l’instar  du  temple  de  Salo- 
mon. 

Les  personnes  sujettes  aux  attaques  de  nerfs  sont  con- 
duites à l’endroit,  hanté  par  les  diables,  qu’on  appelle 
Sidi  Nasser  (une  heure  et  demie  de  Demnat).  A côté  de 
cette  koubba,  se  dresse  une  montagne  dont  le  flanc  crer 
vassé  sert  de  vestibule  à l’immense  grotte,  où,  de  haut  et 
avec  un  épouvantable  fracas,  croule  une  puissante  chute 
d’eâu.  Le  malade  est  baigné  dans  ce  torrent  de  façon  à 
avoir  en  même  temps  Te  crâne  fortement  douché  par  la 
cataracte.  On  le  retire  et  on  sacrifié  un  coq  blanc  qui  est 
jeté  dans  le  courant  écumeux;  l’encens  brûle.  La  guéri- 
son peut  être  immédiate.  Souvent,  le  chien,  qui  croise  le 
malade  sortant  de  la  grotte,  tombe  foudroyé  ; le  patient 
enfourche  sa  mulé,  la  monture  s’affaisse,  ces  bêtes  ont 
emporté  le  mal.  — Certaines  personnes  deviennent  mo- 
mentanément muettes  au  sortir  de  la  caverne;  mais  à l’ins- 
tant où  elles  montent  leur  mule,  celle-ci  rue,  se  sauve  et 
brait  ; le  malade  crie  aussi,  la  parole  lui  revient. 

Afin  que  cette  cure  soit  réellement  efficace,  le  possédé 
doit  faire  suivre  ce  pèlerinage  d’un  autre  aux  tombeaux 
des  enfants  du  propriétaire  du  Doux  (Ouled  BouHelbon). 
— Le  malade  s’incline  au-dessus  d’une  tombe,  à ce  mo- 
ment où  il  attend,  plein  d’angoisse,  l’arrêt  de  son  destin; 
la  pierre  s’entr’ouvre,  un  petit  jet  d’eau  en  sort...  avaler 
précipitamment  quelques  gouttes  de  ce  précieux  liquide 
et  s’en  frotter  le  corps  avec  dévotion. 


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180  LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 

Tout  près  de  ce  lieu  saint,  demeure  pétrifiée  une  cara- 
vane entière  : chameaux,  chevaux,  mulets,  hommes,  tout 
est  de  pierre  et  sur  leurs  corps  immobiles  de  petits  grains 
de  couss-couss  disséminés  sont  aussi  changés  en  pierre. 
Cette  malheureuse  caravane  s’acheminait  vers  un  village 
voisin  à l’occasion  d’un  mariage.  Arrivés  à cet  endroit, 
les  voyageurs  installèrent,  leurs  tentes  pour  se  reposer  et 
prirent  leur  repas.  Mis  en  gaîté  ils  s’amusèrent  à se  jeter, 
les  uns  aux  autres,  des  boules  de  couss-couss  ; Dieu  les 
punit  de  ce  gaspillage  en  les  pétrifiant.  Telle  est  la  tra- 
gique légende  de  cet  étrange  champ  de  pierres. 

A Eurêka,  on  va  implorer  le  Fils  du  Serpent  (Rebbi. 
Salomon  ben  el  Heus)  pour  toutes  sortes  de  maux  : ceux 
qui  perdent  leurs  femmes  ou  leurs  enfants,  ceux  qui  font 
de  mauvaises  affaires  ou  qui  ont  des  moments  de  folie.  — 
Fleur  du  soleil  (Nouar  Chems)  se  trouve  de  même  à 
Eurêka. 

Mais  un  des  Marabouts  les  plus  adorés  et  les  plus  sou- 
vent implorés  est  Nebbi  David  ben  Barukh,  dans  le  Souss  ; 
son  intervention  est  quémandée  à propos  de  tout  ; même 
les  filles  que  menace  une  vieillesse  solitaire  ne  vont  pas 
sans  succès  pleurer  sur  cette  tombe. 

Après  avoir  fait  les  dévotions  d’usage  sur  la  pierre  de 
cet  élu,  le  pèlerin  va  rendre  une  pieuse  visite  à la  sépul- 
ture de  la  mère  du  saint  : Lalla  Kafia.  Superbement 
vêtus  de  soie,  les  nègres  imposants,  gardiens  de  ce 
sanctuaire,  sont  couverts  de  bijoux  et  portent  de 
grands  anneaux  d’or  au  nez  et  aux  oreilles.  — Les 


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SAINTS  ET  PÈLERINAGES  --  181 

brigands,  qui  attaquent  les  caravanes  allant  vers  ce  sanc- 
tuaire, sont  transmués  en  bêtes  par  la  sainte...  Les  che- 
mins sont  toujours  libres. 

Le  malade  nerveux,  sujet  aux  attaques,  est  sensé  avoir 
le  diable  dans  le  corps  ; le  saint,  pour  l'en  délivrer,  ne 
saurait  retirer  l’esprit  malfaisant  sans  détériorer  le  phy- 
sique du  malade;  en  conséquence,  il  commence  par  tirer 
le  malin  dans  le  corps  même  du  possédé,  qui,  alors, 
tombe,  écume  du  sang  par  la  bouche  et  par  le  nez,  se 
débat,  gémit  : le  mauvais  esprit  l’a  quitté  sous  forme  de 
sang.  Tous  les  saints  usent  du  même  procédé,  mais 
celui-ci  tout  particulièrement. 

A Taznart,  on  conserve  un  rouleau  de  la  Loi  écrit  au- 
trement que  les  autres  : enterré,  il  fut  autrefois  décou- 
vert par  un  Arabe.  Le  précieux  document  est  enfermé 
dans  sept  petites  chambres,  emboîtées  les  unes  dans  les 
autres,  formant  ainsi  un  petit  édifice,  d’où  on  ne  le  fait 
sortir  que  le  jour  anniversaire  de  la  promulgation  de 
la  Loi  sur  le  Sinaï. 

Les  personnes  qui  vont  en  pèlerinage  à ce  lieu  saint 
sont  toujours  exaucées,  mais  gare  aux  impurs  qui  osent 
approcher  des  murs  sacrés  : ils  restent  frappés  de  para- 
lysie. — ^ Les  Arabes  ne  sauraient  toucher  à.  ce  sanc- 
tuaire. — De  loin,  ils  font,  dévots  et  humbles,  les  gestes 
rituels  qui  délivrent.  Une  Juive,  parfaitement  pure,  veille 
constamment  sur  le  . monument.  — L’offrande,  qui  con- 
siste en  huile  est  versée  par  les  fidèles  dans  une  jarre  pla- 
cée extérieurement  et  qui  communique  avec  l'intérieur. 


482  LA.  SORCELLERIE  AU  MAROC 

Si  la  ville  ne  fut  jamais  prise,  c’est  grâce  à ce  rouleau 
de  la  Loi,  et  lorsque  le  caïd  de  Taznart  fait  une  sortie 

contre  Penriemi,  il  touche  le  parchemin  sacré  qui  le  rend 

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invulnérable:  les  balles  glissent  le  long  de  son  corps  sans 
le  blesser. 

Au  cimetière  juif  de  Marrakech,  le  saiùt  Rebbi  Aminia 
Cohen  retrouve  les  négresses  perdues.  L’Arabe,  dontTes- 
clave  s’est  enfuie,  vient  trouver  le  gardien  juif  du  sanc- 
tuaire et  lui  donne  cinq  douros  pour  l’entretien  de  la 
tombe  ; peu  de  temps,  après,  la  négresse  fugitive  franchit 
le  mur  de  la  nécropole  et  demande  la  porte  pour  sortir, 
le  chemin  pour  rentrer  chez  son  maître. 

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Grâce  à ce  Marabout,  les  Rehamna  ne  purent  prendre 
Marrakech  qu’ils  assiégèrent  : on  vit  dans  le  champ  des 
morts  des  fantômes  blancs  qui  braquaient  des  canons 
sur  l’ennemi  ; l’ennemi  vit  encore  la  nuit,  Un  immense 
feu  qui  léchait  les  pierres  des  tombes  ; enfin  un  mysté- 
rieux essaim  de  guêpes  le  mit  définitivement  en 

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déroute. 

Ily  a des  hôtelleries  attenantes  à tous  les  tombeaux  ; 
les  pèlerins  s’y  installent  pour  huit  à quinze  j ours,  Ceux 
qui  n’y  trouvent  pas  de  place,  campent  alentour. 

Les  innombrables  sanctuaires  sont  disputés  entre  Juifs 
et  Arabes,  visités  et  implorés  à l’envi  par  les  uns  et  par 
les  autres. 

L’offrande  consiste  d’habitude  en  l’immolation  d’un 

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mouton  ou  d’un  coq  blanc,  voire  d’une  poule  ; brûler 
dés  cierges,  de  l’encens,  des  résines;  baiser  la  pierre 


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SAINTS  ET  PÈLERINAGES  ,.-183 

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et  pleurer,  se  lamenter  en  faisant  sa  prière.  — Quelque- 
fois on  étend  le  malade  sur  le  sépulcre  : le  saint  doit 
apparaître  en  rêve  au  pèlerin  afin  que  celui-ci  soit  sûr 
de  sa  guérison.  Lorsque  le  Marabout  imploré  n’a  pas  le 
pouvoir  de  réaliser  ce  qu’on  lui  demande,  il  indique  au 
fidèle  le  confrère-saint  auquel  il  doit  porter  sa  plainte. 


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CHAPITRE  V 


LÈS  DIABLES 

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Ce  que  sont  les  diables. — Démiurges,  exorcismes; 
possessions  et  possédés,  adjurations  et  prières,  emprises 
infernales,  Esprits  des  Ténèbres,  association  diabolique, 
voici  les  questions  démoniales  qui  sortent  ici  du  domaine 
de  l’exception,  où  les  Huysmans  les  ont  reléguées,  pour 
devenir  au  Maroc  la  réalité  courante,  une  préoccupation 

banale,  une  influence  de  tous  les  instants. 

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Le  sorcier  prétend  que  le  fantôme  ne  peut  être  qu’un 
diable,  jamais  un  mort  ; il  a l’apparence  humaine,  mais, 
les  yeux  sont  inclinés  en  dehors  vers  le  bas,  les  . pieds 
sont  très  minces  et  fourchus  et,  le  plus  souvent  ont 
la  forme  d’un  petit  sabot  de  chameau.  Ces  fantômes 
parlent,  mais  sont  intangibles.  Il  y en  a de  toutes  les 
couleurs  : jaunes,  rouges,  verts,  blancs,  noirs...  Ils  ne 
sont  visibles  que  de  onze  heures  à une  heure  de  la  nuit, 
excepté  le  vendredi,  nuit  de  liesse  qu’ils  emploient  à errer 
parle  monde  jusqu’au  matin.  Pour  sortir,  ils  endossent 


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488 


LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 


volontiers  l’apparence  de  bêtes  âne,  chien,  chat,  etc., 
ils  circulent  même  sous  forme  d’insectes,  cafards,  par 
exemple,  i—  Mascarade  perpétuelle.  — Leur  plus  grande 

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distraction  consiste  à jouer  des  mauvais  tours  aux  pauvres 

humains.  Ainsi7  un  ivrogne  rencontre,  un  diable  déguisé 

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en  âne  ; si  la  fantaisie  lui  prend  de  ‘l’enfourcher,  l’âne 
grandit,  grandit,  grandit,  jusqu’à  la  hauteur  d’une 
terrasse,  où  il  dépose  son  fardeau  à demi  inconscient. 
L’ivrogne  se  réveille  le  lendemain  tout  étonné  de  se 
trouver  là. 

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Ou  encore  le  malin  prend  l’apparence  d’un  petit  enfant 
qui  pleure  la  nuit  au  coin  d’une  rue.  En  passant,  quelqu’un 
s’apitoie,  et,  le  croyant  un  petit  bébé  perdu,  il  le  porte 
chez  lui  pour  le  faire  soigner.  Le  diable  ressort  malgré 
les  portes  etles  fenêtres  closes  et  se  remet  à crier, l’homme 
le  fait  rentrer...  cela  peut  recommencer  jusqu’au  moment 
où  la  victime  se  rend  compte  qu’elle  est  le  jouet 
du  malin.  Elle  s’adresse  au  diable  (à  l’enfant  en  pleurs)  : 
«Jè  ne  vous  ai  fait  que  du  bien;  pourquoi  me  tour- 
mentez-vous? » Et  le  diable  peut  alors  donner  à l’homme 
une  Kimia  (chance)  dont  il  profitera  toute  sa  vie. 

Autre  tour  : Quelqu’un,  en  se  promenant  dans  les  rues, 
vers  onze  heures  du  soir,  trouve  consi amment  des  murs 
devant  lui  ; la  personne  ainsi  taquinée  doit  se  reposer  et 
attendre  une  heure  du  matin  que  le  malin  la  délivre. 
Mais  les  esprits  du  mal  ne  sauraient  s’attaquer  à celui  qui 
porte  toujours  sur  lui  du  fer  ou  du  sel. 

Lorsque  les  diables  ont  besoin  d’une  sage-femme,  ils 


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LES  DIABLES  ^489 

vont  la  chercher  sur  la  terre;  après  l’accouchement  de  la 
diableSse,  on  la  ramène  chez  elle.  Elle  s’en  aperçoit  en 
se  réveillant...  comme  d’un  cauchemar.  Mais,  pour  le 
service  rendu  aux  puissances  des  ténèbres,  elle  sera 
récompensée  tout  le  long  de  sa  vie.  — Une  d’elles  eut,  un 
peu  plus  tard,  sept  enfants  atteints  au  cours  d’une 
épidémie,  elle  alla  trouver  le  malin  qui  lui  donna  un 
liquide  pour  les  fortifier;  ils  furent  tous  guéris  à l’excep- 
tion d’une  fillette  qui,  malheureusement  avait  été  touchée 
par  un  diable  d’une  autre  tribu.  — La  diablesse  l’en  avait 
prévenue. 

Il  y avait  à Marrakech  une  maison  où  l’on  eut  l’idée 
d’installer  un  bain  ; on  ignorait  qu’elle  appartint  à l’invi- 
sible. Or,  une  jeune  mariée  alla  s’y  baigner,  elle  disparut 
sous  l’eau,  on  l’appela,  elle  revint  à la  surface,  parla,  et 
disparut  à nouveau  dès  qu’on  voulut  la  saisir.  On  a fermé 
ce  hammam,  l’abandonnant  ainsi  à ses  propriétaires 
occultes. 

Il  arrive,  souvent  que  des  marchands,  flânant  noncha- 
lamment par  un  beau  clair  de  lune,  se  trouvent  tout  à 
coup  devant  un  marché  merveilleusement  achalandé  ; ils 
y font  leurs  emplettes,  mais  le  lendemain,  hélas,  leurs 
acquisitions  ne  sont  plus  que  de  misérables-  cailloux,  des 
cornes  de  boeufs  et  autres  objets  aussi  bizarres  qu’inu- 
tiles; ils  furent  au  marché  du  diable. 

Les  diables  sont  cause  de  presque  toutes  les  maladies, 
surtout  les  fièvres,  paralysies,  attaques  de  nerfs,  convul- 
sions, hémorrhagies,  maux  d’yeux.  Ils  peuvent  rendre 


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LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 


sourds  les  gens  en  leur  donnant  des  soufflets.  Quant  aux 
personnes  sujettes  aux  attaques  de  nerfs,  elles  ont  des 
relations  intimes  avec  le  diable  : l’attaque  est  précisément 
le  moment  de  la  rencontre.  Ce  qui  prouve  bien  que  la 
crise  de  nerfs  correspond  à un  rapport  sexuel,  c’est  que 
l’homme  qui  est  pris  d’une  attaque  tombeisur  le  ventre — 
sur  la  diablesse,  — et  que  la  femme  tombe  sur  le  dos- — 
sous  le  diable(l). 

Il  y a même  des  démons  femelles  qui  recherchent  à tel 
point  certains  hommes  qu’elles  se  marient  avec  eux. — 
Au  moment  de  sa  mort,  la  diablesse  emmène  son  mari 
et  ses  enfants  pour  assister  à l’enterrement  • ils  remon- 
tent après  les  obsèques  et  redescendent  dans  leur  famille 
infernale  toutes  les  fois  que  celle-ci  manifeste  le  désir  de 
les  revoir.  Là  disparue  laisse  en  héritage  à sa  famille  sur 
terre  une  boîte  où  se  trouve  tout  ce  qu’il  faut  pour 
vivre.  — D’un  autre  côté,  les  diables  aiment  à posséder 
les  femmes  terrestres,  mieux,  ils  s’en  éprennent  eux  aussi  , 
quelquefois,  jusqu’au  point  de  les  épouser.  Sans  compter 


(1)  Diables  incubes  et  succubes.  Les  Incubes  sont  catholiquement 
(c’est  admis)  des  diables  masculins  qui  se  réunissent  aux 
femmes,  les  Succubes  sont  des  diablesses  qui  tônaillent  jusqu’à 
l'a  volupté  les  nerfs  masculins,  devenus  passifs.  Des  théologiens 
ont  indiqué  gravement  le  moyen  de  chasser  les  démons  incubes 
et  succubes-. — Evidemment  cette  hantise  diabolique,  dans  une- 
société  crédule,  a facilité  et  excusé  bien  des  fautes  attribuées  à 
quelque  incube  fort  innocent,  quand  il  était  impossible  d’avouer 
un  incube  très  humain  qui  n’était  rien  moins  qu’une  illusion.. 
(Voir  l’ouvrage  du  R.  P.  Sinistrari). 


LES  DIABLES 


191 


les,démons  mâles  que  les  sorcières  et  les  magiciennes 
évoquent  pour  jouir  d’une  volupté  stérile,  connaître  le 
plaisir  diabolique,  se  livrer,  proie  haletante*  au  stupre 
brûlant  et  glacé  à la  fois  de  l’Enfer. — A Marrakech,  un 
homme  croyait  être  possédé  de  nuit  par  un  diable  pédé- 
raste... Il  souffrait  d’hémorrhoïdes. 

Pendant  le  repos,  les  démons  fuient  les  hommes  et  se 
tiennent  surtout  dans  les  endroits  malpropres/  sombres 
ou  déserts:  puits,  fours,  abattoirs,  égouts,  réchauds, 
cimetières,  tombeaux  isolés,  synagogues  et  mosquées, 
fossés  et  montagnes.  Il  y a près  du  Glaoui  un  volcan 
éteint  : le  mont  de  Tizi  (col  étroit)  par  le  cratère  duquel 
on  entend  constamment  parler  les  diables  au  dedans  de 
la  terre.  A ce  moment  de  repos,  on  peut  les  réveiller 
accidentellement  et  les  irriter,  en  renversant  un  liquide 
sur  le  feu,  par  exemple,  ou  bien  les  appeler  en  les 
conj  urant. 

Les  infimes  démons  qu’on  exorcise  ou  qu’on  appelle,  se 
logent  partout,  dans  les  interstices  les  plus  misérables. 

On  les  éveille,  on  les  appelle,  on  les  sollicite,  on  les 
obsède  de  réclamations,  de  sollicitations,  on  réclame  leur 
complicité  et  leur  aide  (I). 

Ces  diables,  dont  la  mission  pour  les  primitifs  adeptes 
était  de  ramener  les  méchants  au  bien  par  la  terreur, 
ces  gendarmes  du  sous-sol,  embusqués  dans  tous  les 
coins  d’ombre  où  peut  germer  le  mal,  attentifs  dans  la 

(i)  Quant  aux  esprits  glorieux,  aux  anges  gardiens,  on  n’en  a 
que  faire. 


192 


LA.  SORCELLERIE  AU  MAROC 


nuit  qui  sollicite  au  crime,  démons  modérateurs  des 
instincts  mauvais,  ne  sont  plus  à présent  que  des  complices 
du  vice:  et  du  crime*  * L’enfer, < cette  geôle  symbolique; 
instigatrice  dë:  vertu  par:  persuasion,  imaginée  aux  âges 
de  barbarie  pour  terroriser  lès  grossiers  instincts,  réfré- 
ner par  la  peur  les.  appétits  nuisibles,  ce  croquemitaine 
des  morales  primitivés  et  des  peuples  enfants,  n’est  plus 
peuplé  aujourd'hui. que  de,  djennouns  foncièrement  mau- 
vais qui  s’eu  viennent  sur  la  terre  pour  encourager  et 
aider  le  mal,  prêter  main  forte  aux  méchants...  mission 
singulièrement  déviée. 

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h * T , . . 

Origine  : des  diables. . — Dieu  commença  le  monde 
un  dimanche  et  termina  son  œuvre  le  vendredi,  avant  le 
coucher^  du  soleil,  mais,  il  lui  restait  un  moment;  hâtive- 
ment, il  bâcla  les  .diables.. Seulement  le  temps  lui  manqua 
pour  achever  les  pieds,  alors  il  leur  dit:  « Yous  serez 
comme,  les  hommes,  et  vous  vivrez  avec  eux  sur  la  terre 
mais  vous:  les  verrez  et  ils  iie  vous  verront  pas!  » 
Puis  il  leur,  donna  un  Sultan  et  les  divisa  en  tribus.  — 
Il  y; a douze  ans  que  le  Sultan  est  mort.  On  l’apprit  de 
cette  façon  : depuis  douze  ans,  les  talismans  des  talebs 
restaient  sans  Succès  ; ils  en : demandèrent  la  raison  aux 
démons;  ceux-ci  leur  répondirent  que  le  sultan  était 
mort. 

Jusqu’à  ce  jour  furent  sultans  : David,  Salomon, 
Assumdaï  et  Sam  Naros,  mort  il  y a douze  ans. 

Parmi  les  démons  il  y a des  Musulmans,  des  Juifs  et 


ORIGINE  DES  DIABLES 


193 

des  Chrétiens  ; des  rabbins,  des  savants,  des  docteurs*.., 
toutes  les  professions.  Il  y a des  blancs  et  des  nègres. 
Leurs  tribus  correspondent  aux  tribus  des  hommes  et 
chacune  a son  diable-caïd. 

Il  y a sept  sortes  de  diables  ne  mangeant  jamais  de  set: 
Les  premiers  sont  jaunâtres,  à tête  de  bouledogue,  le 
corps  est  humain  et  les  pattes  sont  analogues  à celles  de 
la  poule.  Ils  ne  se  nourrissent  que  d’os. 

Les  seconds  ont  une  tête  de  chièn  allongée,  le  corps 

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humain  et  les  pattes  de  poule.  Ils-  se  nourrissent  de 
squelettes. 

Les  troisièmes  sont  rouges;  ils  ont  un  seul  œil  au 
front,  la  figure  humaine  très  longue  et  une  grande  gueule  ; 
leur  aliment  exclusif  est  le  contenu  des  estomacs  de 
vaches. 

Les  quatrièmes  ressemblent  à l’homme  (au  Juif)  sauf 

* 

les  pattes  qui  sont  de  poule , aveugles,  portant  de  longues 
barbes,  ils  dévorent  tout  ce  qu’ils  trouvent  dans  les  mai-, 
sons  la  nuit,  à condition  que  ce  ne  soit  pas  salé. 

Les  cinquièmes  ont  aussi  apparence  humaine  et  dès 
pattes  de  poule  ; ils  rappellent  le  Musulman  et  n’aiment 
que  le  mouton. 

Les  sixièmes  sont  des  rabbins,  ils  forment  l’état-major 
qui  vit  toujours  en  compagnie  du  chef.  Leur  nourriture 
est  celle  des  humains  avec  cette  différence  que  leurs  ali- 
ments ne  sont  pas  salés. 

Les  septièmes  sont  des  nègres.  ' 

Le  sultan  qu’ils  ont  élu  dernièrement  s’appelle  David 

13 


194 


LA.  SORCELLERIE  AU  MAROC 


Israël  (l’empereur  des  diables  doit  être  un  descendant  de 
David).  — Son  vizir  s’appelle  Yaccoub  ben  Yousef.  — 
L’introducteur  est  El  Hem  Daouï.  — Celui  qui  s’occupe 

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spécialement  des  questions  juives  est  David  ben  Rahamin. 
— Les  nègres  "ont  leur  chef  particulier  : Meimoun  el 
Gnaouï  qui  dépend  cependant  du  grand  sultan.  — Ces 
renseignements  sont  très  secrets,  ils  ont  été  découverts 
tout  dernièrement,  dans  les  livres,  par  des  Tolbas  et  des 
sorciers  juifs. 

Chaque  jour  de  la  semaine,  un  chef  différent  prend  la 
direction  des  diables  au  nom  du  grand  sultan. 

Le  dimanche,  Mondab  ; 

Le  lundi,  une  diablesse,  Marrata  bent  el  Aril; 

Le  mardi,  le  diable  Maadin  el  Hamr; 

Le  mercredi,  Bourkam  el  Yaoudi  ; 

Le  jeudi,  Sam  Haros  (il  est  de  la  famille  de  l’ancien 
sultan)  ; 

Le  vendredi,  Meimoun  el  Bioud  (le  blanc)  ; 

Le  samedi,  Meimoun  el  Gnaoui  (le  noir). 

Il  ÿ a quatre  cieux  et  quatre  couches  de  terre;, pour 
aller  d’un  ciel  à l’autre  il  faudrait  cinq  cents  ans  à un 
homme  ordinaire,  et  c’est  dans  le  dernier  ciel  que  se 
trouve  Dieu.  — Quarante  jours  à l’avance,  on  connaît 
dans  tous  les  cieux  les  événements  qui  auront  lieu  sur  la 
terre,  car  il  y a là-haut  des  crieurs  publics  qui  les  annon- 
cent. — Les  démons  des  quatre  couches  terrestres  volent 
sous  forme  d’oiseaux  vers  les  cieux  où  ils  se  tiennent  au 
courant  .de  ce  qui  va  se  passer  sur  les  couches  de  terre; 


ORIGINE  DES  DIABLES 


495 


de  cette  façon  ils  peuvent  renseigner  les  talebs  sur  les 
événements  prochains  : faillites,  malheurs,  morts,  nais- 
sances, mariages,  bonheurs,  fortunes  ou  ruines  imprévues . 
— Ces  informateurs  sont  : Meimoun  el  Cthaf  (celui  qui 
vole  par  violence)  ; Meimoun  Siiaf  (le  bourreau)  ; Meimoun 
est  un  prénom  : celui  qui  a de  la  chance  ; enfin  le  dernier 
Bourkam  est  la  réunion  en  un  seul  de  plusieurs  diables 
appelés  Khdamin  Lisma  (Ivhdamm  est  le  pluriel  de  Ivhdim 
qui  veut  dire  : le  travailleur;  Lisma  est  le  nom).  Leur  mis- 
sion estde  fournir  aux  sorciers  les  noms  qu’ils  leur  deman- 
dent. 

Ces  diables  servants  ont  actuellement  une  sultane  : 
Eurkia,  fille  du  fils  du  Rouge  (Eurkia  bent  ben  a el  Khmer) 
dont  la  sœur  estviziresse  : Kouna  bentel  Koun  bent  sultan 
Djenoun  (Berceau,  fille  du  sultan  des  diables).  — En  sor- 
cellerie on  invoque  la  viziresseparun  nom  en  lui  comman- 
dant : « Je  veux  que  ce  que  je  pense  soit  ! » Mais  seuls  les 
talebs  et  les  sorcières  ont  le  droit  de  s’adresser  directe^ 
ment  à elle.  — Il  y a encore  d’autres  diables  avec  des  attri- 
butions  spéciales  dont  les  talebs  emploient  les  noms  dans 
la  composition  de  leurs  amulettes.  Ces  amulettes  sont  des 
injonctions  aux  démons  qui  sont  sous  leurs  ordres,  injonc- 
tions qui  leur  défendent  de  s’attaquer  aux  personnes 
portant  ces  talismans. 

Satan  (1)  (Sétan  ou  Chitane)  n’est  pas  un  diable, 

(1)  Satan,  Scheïtan,  génie  du  mal.  Depuis  l'Oromaze  et  l’Ahri- 
mane  de  Zoroastre,  depuis  les  Amchaspands  et  les  Darwands, 


196 


LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 


c’est  quelque  chose  qui  est  créé  et  qui  pousse  les  hommes 
à faire  le  mal..  C’est  une  sorte  d’ange  du  mal.  Si  Satan 
n’était  pas,  l’humanité  n’existerait  pas  puisque  c’est  grâce 
à lui  qu’il  y a un  rapprochement  entre  l’homme  et  la 
femme.  Satan  est  encore  la  cause  indirecte  des  unions  pré- 
coces : le  Musulman  pense  que  pour  être  pur  il  faut  être 
marié,  aussi  recommande-t-il  le  mariage  comme  indis- 
pensable et  salutaire  dès  la  puberté,  car  en  même  temps 
intervient  le  Chitane.  Lorsqu’un  homme  prend  femme  le 
Chitane  pleure  et  quand  les  diables  lui  demandent  ce  qu’il 
a,  il, répond:  « Un  fils  d’Adam  vient  de  m’échapper.  » 

Malach  Amavet  (hébreu)  ou  Sidna  Azraïn  (arabe)  est 
l’Ange  de  la  Mort,  on  l’appelle  encore  Menkour  el  Aouer 
(Menkour  le  borgne).  Cet  ange  ne  disparaîtra  que  lors- 
qu’il n’y  aura  plus  personne  sur  la  terre.  — C’est  Moïse 
qui  creva  l’œil  à ce  messager  de  la  mort  lorsqu’il  vint 
pour  le  tuer  ; Moïse  qui  estimait  n’avoir  pas  terminé  sa 
mission,  se  mit  en  colère  et  lui  arrachant  le  couteau,  il  le 
lui  plongea  dans  l’œil.  L’ange  remonta  au  ciel  et  se  plai- 
gnit à Dieu  qui  vint  lui-même  trouver  Moïse  : il  le  calma 
et  le  baisa  sur  les  lèvres  ; aussitôt  Moïse  se  glaça  et 
mourut,  de  cette  façon  il  échappa  au  trépas  commun  par 
l’intermédiaire  de  l’Ange  de  la  Mort. 

4- 

on  a admis  dans  toutes  les  théogonies,  comme  étant  en  lutte 
pour  le  gouvernement  de  TUnivers,  deux  principes  contraires,  le 
bien  et  le  mal,  la  lumière  et  les  ténèbres.  Cette  théorie  a persisté 
et  combien  de  gens  croient  encore  à Inexistence  de  Satan,  dont  la 
forme  moins  connue  que  ses  attributs  a varié  à l’infini. 


LES  DIABLES 


Il  y a deux  anges  qui  sont  les  chefs  des  chefs  des  dia- 
bles et  qui  se  tiennent  entre  le  ciel  et  la  terre;  ils  portent 
tous  les  deux  le  même  nom  : Aïz  ou  Aïz.  Leur  mission 
est  de  surveiller  toutes  les  actions  des  diables  et  de  con- 
trôler l'exécution  des  ordres  de  leurs  chefs.  — Ce  séjour 
permanent  entre  le  ciel  et  la  terre  leur  a été  infligé  comme 
punition  par  Dieu  parce  que  pendant  une  mission  qu’il 
leur  avait  confiée  sur  la  terre  ils  s’étaient  laissé  toucher 
par  l’ange  du  mal;  ils  avaient  séduit  les  deux  jeunes 
filles  d’une  maison  où  le  Tout-Puissant  les  avait  envoyés 
faire  une  enquête. 

Les  Djinn  (au  singulier  Djennoun)  sont  les  diables 
familiers  qùi  habitent  la  terre.  Les  Juifs  disent  : le  ciel 
et  l’eau  au  lieu  dedire  : le  ciel  et  la  terre  ; aussi  appellent- 
ils  les  Djinn  les  anges  de  l’eau,  bien  qu’ils  soient  en 
réalité  les  anges  de  la  terre. 


Brelt  el  K’bour  (Mule  des  Tombes)  s’introduit  dans  les 
maisons  sous  l’apparence  d’un  ami  et  entraîne  les  gens  hors 
la  ville,  elle  les  piétine  et  souvent  les  fait  disparaître.  — Ôn 
indique  au  Meilah  la  maison  où  elle  se  tient  et  que  per- 
sonne ne  veut  louer  ; depuis  quelques  années,  elle  n’ose 
plus  sortir  parce  que  les  rabbins  ont  fait  des  prières.  — 
C’est  une  sorte  de  croquemitaine  dont  les  grands  et  les  petits 
s’effraient.  Les  Juifs  sont  convaincus  de  son  existence. 


La  Massia  (boule  de  chair)  est  une  diablesse  qui  se 
transforme  en  un  animal  charnu  et  roulant  sous  forme 


198 


LA.  SORCELLERIE  AU  MAROC 


de  boules  de  différentes  couleurs.  Elle  s’attaque  surtout 
aux  personnes  en  sueur  qui  viennent  boire  de  l’eau  froide 
et  provoque  chez  elles  des  abcès  ou  des  tumeurs. 

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La  Taba  (la  poursuivante)  est  le  génie  de  la  mauvaise 
chance,  on  l’appelle  aussi  la  T’Biia.  Pour  s’en  délivrer 
on  fait  au-dessus  du  talon,  sur  le  tendon  d’Achille,  le 
tatouage  suivant  XX-  Ou  bien  on  porte  sur  Je  corps  un 
scorpion  enfermé  vivant  dans  un  étui  de  roseau.  Cette 
diablesse  mange  les  enfants,  mais  c’est  la  mère  qui  doit 
porter  l’amulette,  car  c’est  à ses  pas  que  l’ogresse  s’at- 
tache. 

Autres  démons.  — L ’Aphrit  est  une  chimère  qui 
avait  sept  têtes  sur  un  corps  : elle  pouvait  détruire  une 
ville  en  un  quart  d’heure.  Les  diables  peuvent  prendre  sa 
forme.  On  ne  voit  plus  l’Aphrit  aujourd’hui. 

Dans  le  temps  où  ces  monstres  composaient  la  garde 
d’honneur  du  roi  David  qui  était  tout  puissant  et  com- 
mandait sur  la  terre  et  au  dessous,  un  Aphrit  eut  l’idée 
de  voler  la  bague  du  roi,  cet  anneau  mystérieux  en  vertu 
duquel  il  pouvait  faire  tous  les  miracles.  L’Aphrit  donna 
cet  anneau  à Àssoumdaï  et  dès  lors  David  se  trouva 
sans  force  et  sans  puissance.  Assoumdaï  s’installa  dans 
la  maison  de  David  qu’il  chassa.  Exilé  de  son  pays,  celui- 
ci  fit  son  possible  pour  y rentrer  : il  frappa  à toutes  les 
portes  en  disant  qu’il  était  le  vrai  roi,  mais  on  ne  l’écouta 
pas.  Cependant  à la  longue,  les  âmes  charitables  finirent 


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POUR  FAIRE  SORTIR  LE  DIABLE  DU  CORPS  d’üN  MALADE  199 

par  s’émouvoir  étrillèrent  s’enquérir  auprès  des  femmes 
du  palais.  « L’homme  que  n°us  ayons  à la  maison, 
répondirent  celles-ci,  ressemble  en  tous  points  au  roi 
David  avec  cette  différence  cependant  qu’il  nous  préfère 
au  moment  de  la  menstruation.  » G’ est  ainsi  que  les  gens 
s’aperçurent  de  la  substitution  ; ils  trouvèrent  le  moyen 
de  reprendre  la  bague  miraculeuse  à Assoumdaï  et  la 
rendirent  à David.  — Assoumdaï  fut  puni  pendant  quel- 
que temps  et  les  Aphrit  furent  précipités  dans  la  mer 
d’où  ils  ne  sortirent  jamais. 

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Pour  voir  les  diables.  — Le  sorcier  peut,  au  moyen 
d’écritures  et  de  prières,  montrer  les  diables  à n’importe 
qui,  incarnés  sous  forme  de  rats,  de  pigeons,  de  soldats, 
ou  bien  sous  , leur  apparence  réelle,  c’est  à dire  en  tout 
semblables  aux  hommes,  sauf  les  yeux  et  les  pieds.  Il 
peut  les  montrer  sous  leur  forme  propre,  aussi  grands 
qu’une  maison  ou  aussi  petits  qu’une  poupée.  Le  diable 
est  toujours  vêtu  selon  la  tribu  ou  la  religion  de  celu1 
à qui  il  apparaît  et  dont  il  est  en  réalité  le  propre  démon , 
le  représentant  sous  terre  (chaque  personne  ayant  un 
diable).  Ceux  qui  ont  des  attaques  de  nerfs  voient  le 
diable  sans  le  concours  du  sorcier. 

Pour  faire  sortir  le  diable  du  corps  d’un  malade. 
— - Le  sorcier  prend  le  pouce  du  malade  et  le  tient  soli- 
dement entre  deux  doigts,  il  introduit  l’ongle  de  son 
propre  pouce  sous  l’ongle  du  pouce  du  patient  en  ap- 


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200  LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 

puyant  de  plus  en  plus  et  en  ordonnant  au  démon  de 
sortir.  On  renouvelle  l’injonction  en  poussant  davantage 
l’ongle  dans  la  chair  très  sensible  du  malade,  en  même 

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temps  qu’on  interroge  le  démon  en  lui  demandant  dans 
quoi  il  veut  sortir:  huile,  cendres.  Sous  l’influence  de  là 
douleur,  le  diable  finit  par  répondre  par  la  bouche  du 
patient,  car  on  continue  d’appuyer  l’ongle  jusqu’à  ce  que 
la  réponse  exigée  soit  donnée.  Selon  cette  réponse  on 
donne  alors  à boire  au  malade  ou  de  l’huile  ou  de  la 
cendre  délayée  dans  de  l’eau.  — La  cendre  est  très  effi- 
cace; jamais  le  diable  ne  revient  chez  celui  pour  lequel 
on  l’a  employée. 

On  peut  également  faire  sortir  le  diable  dans  une  bou- 
teille qu’on  bouche  aussitôt  et  qu’on  jette  à la  mer  ; si  la 
bouteille  flottante  vient  à se  briser  le  démon  revient  tour- 
menter le  malade.  On  peut  aussi  le  faire  passer  dans  le 
corps  d’un  chien,  d’un  âne  ou  dans  celui  d’une  autre 
personne. 

Pour  arriver  au  même  résultat,  le  sorcier  emploie  quel- 
quefois des  mèches  de  toile  bleue  imbibées  d’huile  qu’il 
enflamme  et  avec  lesquelles  il  brûle  profondément,  sur 
toutes  les  parties  du  corps,  l’épiderme  de  son  client. 


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CHAPITRE  YI 


LE  SORCIER 


Du  rôle  des  sorciers.  — Le  sorcier  est  roi.  Son  • 
prestige  est  le  reflet  de  la  mentalité  de  ses  dupes  dans 
ce  pays  où  à chaque  pas  on  craint  de  heurter  un  démon 
ou  de  piétiner  un  diable.  — Remèdes  internes  et  sachets, 
poisons,  venins,  fumées,  eaux,  mais  surtout  puissance 
de  suggestion  que  donne  au  sorcier  l’aveugle  crédulité 
de  celui  qui  l’appelle.  Emploi  de  la  force  vitale  extraite 
d’un  animal  sacrifié  qu’on  applique  à même  la  peau, 
comme  pour  transférer  la  chaleur  réconfortante,  revivi- 
fiante d’une  existence  qu’on  supprime  : échange  et  pas- 
sage d’énergie.  — Sa  pharmacopée  est  immonde;:  le 
plus  souvent  elle  distille  l’ordure  et  l’abjection  : talis- 
mans, pierres,  bêtes,  déjections,  sécrétions,  humeurs, 
charognes,  ordures  et  putréfactions,  tout  cela  rentre 
dans  le  laboratoire  de  la  sorcellerie  où  l’ignominie  l’em- 
porte sur  les  quelques  réalités  thérapeuthiques  de  sim- 
ples et  d’herbes  connues. 

Suivant  les  circonstances,  indifféremment,  il  opère 


202 


LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 


pour  le  bien  ou  pour  le  mal,  il  guérit,  il  soulage,  il 
sème  l’espérance,  dispense  le  dïctame  de  la  consolation, 
il  donne  l’artiour  et  le  rompt,  lie  les  forces  de  la  géné- 
ration, infuse  l’amitié,  la  modifie  ou  la  développe, 
dessèche  les  adversaires  en  leur  inculquan  t des  langueurs 
ou  des  maux  ; il  déprave  les  uns,  rend  complices  les 
autres,  influe  sur  les  gens,  les  bêtes,  les  choses  et  les 
éléments  en  les  mettant  à son  service.  Il  fait  descendre 
la  lune  écumante  dans  les  herbes,  remplit  de  mirages 
l’air  et  la  terre,  de  fantômes  la  nuit;  il  suggère,  illu- 
sionne, il  crée  les  factices  merveilles  (voir  les  Notes  à la 
fin  de  l’ouvrage). 

Au  Maroc,  le  sorcier  n’est  plus  l’ermite,  le  cénobite,  le 
vagabond  redouté,  évité;  c’est  l’ordinaire  conseiller  qu’on 
appelle  pour  la  moindre  chose,  publiquement,  ouverte- 
ment. 

L’âme  médiévale  des  populations  marocaines  s’accom- 
mode parfaitement  de  toutes  ces  j ongleries,  de  tout  ce 
lointain  occultisme  qui  les  maintient  réfractaires,  dans 
une  certaine  mesure,  aux  précisions  thérapeutiques  de 
notre  science.  Le  Marocain,  le  Juif  surtout,  redoute  la 
douleur,  mais  tel  qui  se  refusera  au  coup  rapide  du 
bistouri  dans  un  abcès,  même  avec  précautions  anesté- 
siques,  se  laissera,  sans  broncher,  couvrir  le  corps  de 
brûlures  lentement  dessinées  et  appliquées  par  un  sorcier 
selon  des  rites  compliqués  et  des  combinaisons  impres- 
sionnantes. — Il  est  vraiment  remarquable  de  voir  avec 

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quelle  assurance  les  matrones  guérisseuses  conséntent 


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LE  SORCIER  ''"''203 

à reconnaître  aux  médecins  nosrâni  quelque  mérite  de 
connaissances  scientifiques  et  quelque  habileté  dans  le 
traitement  des  maladies  extérieures , mais  leur  refusent 
toute  compétence  dans  une  foule  de  maladies  internes, 
d’origine  diabolique,  dont  ils  ne  peuvent  ni  concevoir  les 
causes,  ni  connaître  les  désastres  réels  et  dont  ils  sont, 
en  conséquence,  incapables  d’imaginer  le  traitement. 

■ — L’école  de  la  Salpêtrière  serait  bien  étonnée  d’en- 
tendre affirmer  ainsi  son  incompétence  formelle  l 

11  y a deux  sortes  de  sorciers  : lés  uns  qui  ont  recours 
à la  puissance  divine  j ce  sont  les  marabouts  et  certains 
talebs,  tous  ceux  qui  tendent  à la  sainteté.  Les  autres, 
les  vrais  sorciers,  ont  recours  aux  puissances  infernales. 

Le  bon  sorcier  qui  aspire  à la  sainteté,  arrive  par  le 
jeûne  et  la  prière  à la  pureté  nécessaire,  c’est  une  sorte 

de  fakirisme  ; il  néglige  le  corps  pour  ne  s’occuper  que 

* 

de  l’âme  et  de  l’esprit.  — Le  mauvais  sorcier  viole  la 
religion  : il  fait  sa  prière  à rebours,  ses  ablutions  avec 
de  l’urine,  il  emploie  pour  ses  philtres  des  substances 
impures  : écoulements  menstruels,  urine  d’âne,  excré- 
ments. Il  fait  œuvre  mauvaise  et  emploie  des  moyens 
condamnables. 

Entre  autres,  il  y a des  sorciers  lapideurs  qui  pro- 
voquent la  Rajmyia  (action  de  lapider).  En  écrivant 
certains  sorts  et  en  brûlant  des  résines,  ces  spécialistes 
arrivent  à produire  la  mort  d’un  individu,  la  dévastation 
d’une  chambre,  la  destruction  d’une  maison  dont  les 
meubles  gisent  brisés  sous  les  pierres  que  sont  venus 


204 


LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 


jeter  les  diables  accourus  à son  appel.  — D’autres 
encore  font  enfler  : on  gonfle  une  outre  que  l’on  accroche 
à quelque  ihur,  on  la  frappe  ensuite  à l’aide  d’un  bâton 

I 

de  grenadier  sur  lequel  une  formule  a été  écrite  et  on 
récite  en  même  temps  certaines  prières.  L’individu  visé 
commence  dès  lors  à enfler.  On  peut  employer  dans  le 
même  but  et  de  la  même  manière  un  crapaud  ( dofda ) : 
si  le  crapaud  éclate  sous  les  coups,  le  malade  meurt  (1). 
— Il  y a des  talebs  qui  ont  à leur  disposition  certaine 
prière  pour...  faire  évacuer  les  gaz.  On  obtient  le  même 
résultat,  si  on  parvient  à introduire  quelques  grains  de 
sel  dans  le  rectum  de  la  victime. 

Le  Coran  et  les  livres  saints  interdisent  absolument  la 
sorcellerie,  l’astrologie  et  tout  ce  qui  a trait  à la  recherche 
de  l’avenir.  C’est  une  règle  de  foi.  Il  est  dit  : « Celui  qui 
croit  à la  sorcellerie  donne  un  démenti  et  fait  affront  à 
trois  mille  six  cents  nabi  »,  car  la  religion  musulmane 
admet  qu’il  y a eu  trois  mille  six  cents  prophètes.  Néan- 
moins la  sorcellerie  règne  en  maîtresse  glorieuse,  popu- 
laire et  despotique,  grâce  à l’influence  juive.  Salomon 
est  considéré  an  Maroc  comme  le  père  des  magiciens, 
lui  qui  fit  construire  par  les  Esprits  ce  Temple  de  Jéru- 
salem, qui  existe  toujours  dans  la  tradition  hébraïque  et 
dahs  la  moderne  sorcellerie. 

L’évocation  actuelle  de  Satan  et  de  ses  cohortes  par 

(4)  Voir  dans  le  Satanisme  et  la  Magie , de  Jules  Bois,  l'envoû- 
tement par  le  crapaud^  usuel  dans  l'Europe  médiévale  et  même 
encore  pratiqué  aujourd'hui. 


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EK  SOUCIER  205 

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le  taleb  qui  désire  s’associer  un  démon,  n’est  qu’une 
variante,  à peine  déformée,  de  la  grande  opération  de  la 
clavicule  qui  consiste  à communiquer  avec  les  anges  ou 
les  démons  en  s’adressant  à leur  chef,  lequel  vient  alors 
avec  ses  légions  fantastiques  de  bêtes  difformes,  ses 
phalanges  d’animaux  rampants,  sautants  ou  volants  et 
ses  cohortes  de  monstres  humains. 

La  clavicule  rabbinique  prescrit  déjà  le  mode  de  par- 
fumer les  objets  avant  les  évocations,  l’emploi  de  l’en- 
cens et  des  aromates  à des  heures  et  à des  jours  fixes,  les 

"1 

ligatures,  les  formules  d’exorcisme  et  d’appel  comme  . 
nous  les  retrouverons  avec  de  légères  adaptations  ou 
modifications  dans  la  sorcellerie  marocaine. 

Les  escamoteurs  de  l’invisible  ont  décrit  leurs  opéra- 
tions magiques  dans  les  clavicules,  où  sont  indiquées  les 
mo  me  ries  rituelles  des  sacerdotes,  paroles,  gestes,  bains, 
odeurs,  prôcessionnements,  consécrations,  turpitudes 
charnelles,  coprophagie,  ordures,  fientes,  menstrues, 
excréments,  ingrédients  immondes  et  sordides  employés 
en  d’ignobles  mélanges,  innombrables  exorcismes  pour 
contraindre  les  gnômes  gardiens  des  trésors.  Les  vieux 
grimoires  des  clavicules  précisent  tous  ces  gestes  ridi- 
cules et  affirment  l’efficacité  de  cette  grotesque  cuisine  ; 
les  lointains  descendants,  à force  de  s’abîmer  dans  le 
déchiffrement  de  ce  fatras,  finissent  par  s’y  perdre  eux- 
mêmes  et  par  y croire  (1). 

(1)  Les  gnômes,  dans  la  démonologie,  sont  les  génies  qui  ha- 
bitent le  sein  de  la  terre  et  en  gardent  les  trésors,  de  même  que 

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206  ; LA.  SORCELLERIE  AU  MAROC 

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Ges  traditions  remontent  d’ailleurs  plus  haut  que  la 
période  hébraïque,  à la  Ghaldée,  à l’Égypte,  à l’Inde. 
Les  peuples  anciens  avaient  tous  la  terreur  de  la  mort 
mystique  et,  chez  tous,  les  lois  frappaient  les  envoûteurs. 
Chabas  a retrouvé  un  papyrus  égyptien  portant  le  procès 
d’un  berger  mis  à mort  pour  sortilèges...  Cependant 
ce  rite  était  surtout  chaldéen.  A Ninive,  on  a découvert 
des  formulés  déprécatoires  contre  les  néfastes  influences 
de  l’envoûtement,  du  sort,  de  la  fascination,  du  mauvais 
œil,  des  philtres  et  maléfices  divers.  Mais  Moïse,  le 
dernier  habile  et  vigoureux  magicien,  donna  à ses  pro- 
cédés une  ampleur  que  n’ont  plus  les  incantations  de  ses 
misérables  descendants , marocains . 

Certes,  je  n’ai  pas  la  prétention  de  creuser  l’exégèse 
des  traditions  de  la  Clavicule  et  de  la  prétendue  science 
de  la  Kabbale  dont  l’orig'ine  est  très  discutée.  D’ailleurs, 
que  la  Kabbale  remonte  aux  antiques  Aryens  ou  aux  pre- 
miers Sémites,  à l’école  Vedo-brahmanique  ou  aux  Mages 
de  Ghaldée,  il  n’en  reste  pas  moins  vrai  que  la  Kabbale 


les  sylphes  président  à l’élément  de  l'air,  les  ondins  à celui  de 
l’eau  et  les  salamandres  au  feu. 

Les  gnomes  se  tiennent  dans  les  fissures  métalliques,  dans 
les  grottes  cristallines,  sous  les  roches  étincelantes  des  stalactites, 
ils  sommeillent  légèrement  sous  les  voûtes  d’or  et  d'argent  des 
mines  dont  ils  sont  gardiens. 

Leur  légende  a été  importée  de  l’Orient  en  Europe  avec  la  phi- 
losophie pythagoricienne  cabalistique  depuis  Raymond  Lulle,au 
xiic  siècle,  jusqu’au  xvi^  siècle,  par  Pic  de  la  Mirandole,  Marcile 
Ficin,  Paracelse,  Cardan  et  Reuchlin. 


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LE  SORCIER  207 

rabbinique  actuelle  est  le  plus  antique  document  du  passé 
que  nous  possédions.  Elle  a été  transmise  jusqu’à  nous 
par  une  tradition  de  crédulité,  qui  en  faisait  et  qui  en 
fait  encore  chez  les  Marocains,  — voire  chez  quelques- 
uns  de  nos  compatriotes  dont  une  cérébralité  tourmentée 
n’exclut  pas  la  science  profonde,  — un  mystérieux  et 
redoutable  monument  de  sagesse  ou  de  force,  où  les 
puissances  de  lumière  et  surtout  de  ténèbres  ont  laissé 
tomber,  en  signes  et  en  formules  contournées,  des  secrets 
de  domination  et  de  faiblesse,  de  bien  et  de  mal.  Les 
rabbins  cabalistes  prétendent  que  c’est  la  loi  orale  de 
Moïse,  lequel  la  donna  sur  le  mont  Sinaï  en  même  temps 
que  la  Loi  écrite  et  transmise  d’âge  en  âge,  jusqu’aux 
Juifs  modernes,  dans  l’ombre  sainte  et  mystérieuse  des 
sanctuaires. 

Les  vieilles  écoles  de  Kabbalistes  accordent  une  puis- 
sance symbolique  et  effective  à certains  mots,  à certains 
gestes,  à certaines  attitudes,  par  lesquels  les  esprits  sont 
contraints  à leur  obéir  : Science  du  verbe  et  du  signe, 
autorité  surl’invisible  et  pouvoir  consécutif  sur  le  visible. 
Cetésotérisme  estlabase  delà  sorcellerie  marocaine.  Tout 
cela  vient  par  tradition  des  doctes  Kabbalistes  delà  Judée, 
peut-être  des  bouddhistes  ésotériques  de  l’Inde. 

Les  signes  qui  servent  à cabaliser  diffèrent  chez  les  divers 
peuples  qui  usent  encore  des  mystérieuses  influences 
de  cette  tradition,  chacun  ayant  adapté  son  propre 
alphabet  aux  nécessités  schématiques  de  la  science  caba- 
listique. Et,  de  même  que  les  Persans,  les  Mandchous, les 


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208  la.  sorcellerie  au  marog 

Thibétains,  les  Brahmes  attribuent  séparément  un 
caractère  magique  à leurs  antiques  alphabets,  de  même 
les  Juifs  ftiarocains  usent,  comme  équivalent  cosmolo- 
gique du  verbe,  des  signes  de  leur  Koréish  (alphabet)  : 
c’est  la  base  de  leur  science  occulte  actuelle.  Il  est  donc 

i 

facile  de  voir  combien  ils  se  sont  éloignés  de  leur  antique 
philosophie  transcendante,  de  leur  ancienne  science  éso- 
térique. 


ALPHABET  EMPLOYÉ  POUR  ÉCRIRE  LES  AMULETTES 

Désignation  graphique  des  prophètes  influents 

en  occultisme 


ab  b sç  d g (gue)  Hha  Ha  ba- 


ya K K (fort)  L in  n oua  (ou)  p 


rr  t T (Tafort)  ssa  ssa  (final)  z ch 


Cet  alphabet  conventionnel  est  usité  dans  les  formules 
d’amulettes  arabes  et  juives.  Chaque  lettre  représente  un 
prophète  ou  plutôt  l’initiale  du  nom  d’un  prophète,  d’un 


4 


POUR  DEVENIR  SORCIER 


209 

saint  appelé  à intervenir  dans  le  sortilège,  ou  dont  on 
réclame  l'appui  dans  une  maladie,  pour  la  guérison  dé 
laquelle  il  possède  des  pouvoirs  spéciaux.  Chaque  amu  - 
lette  porte  ainsi  le  monogramme  d’un  des  principaux 
prophètes. 

Quant  aux  différents  dessins  symboliques  qui  repré- 
sentent plus  ou  moins  grossièrement  dans  les  talismans 
écrits,  des  êtres  ou  des  objets  (chameau,  cadenas,  pois- 
son, etc.),  ils  sont  destinés  à fixer  la  désignation,  le  plus 
souvent,  d’un  objet  volé  ou  perdu.  — - Ils  sont  surtout 
usités  dans  les  formules  ou  calculs,  écrits  sous  les  yeux 
de  l’intéressé  par  le  sorcier  consulté. 

Et  ainsi  l’on  arrive  à manier  le  monde  si  peu  coercible 
des  esprits,  à disposer  de  tel  ou  tel  démon  ou  ange  ; 
du  moins  telle  est  la  croyance  de  ces  étrangers  mysti- 
ques, depuis  les  Lamas,  magiciens  du  Thibet  mysté- 
rieux,  jusqu’aux  lamentables  talebs  du  Maroc  déchu,  dont 
l’extension  européenne  pressante,  pénétrante,  étouffera 
bientôt  les  piteuses  mômeries,  les  crétinisan  tes 
pratiques. 

I 

■. 

Pour  devenir  sorcier.  — Celui  qui  veut  devenir 
taleb  fait  sa  demande  aux  diables  en  les  priant  de  pré- 
senter sa  requête  au  grand  sultan  ; s’il  est  agréé,  celui-ci 
lui  confie  un  démon  en  lui  disant  : « Il  t’aidera  dans 
toutes  les  entreprises  ! » Le  taleb  doit  faire  connaissance, 
avec  ce  Khdim.  A cette  fin,  il  brûle  dans  un  réchaud 

toutes  sortes  de  résines  et  de  plantes  aromatiques  ; la 

14 

* 


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210 


LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 


fumée  monte  en  colonne  et  se  transforme  en  un  morceau 
de  bois  qui  s’allonge  toujours  et  devient  un  serpent,  qui 
se  transforme  de  nouveau  pour  prendre  tour  à tour  des 
apparences  diverses  et  se  changer  enfin  en  un  beau  et 
tout  jeune  homme  tenant  à la  main  un  couteau  ensan- 
glanté. C’est  le  Khdim.  Ils  se  souhaitent  la  bienvenue  en 
se  touchant  les  mains  par  le  revers,  puis  ils  se  possèdent 
réciproquement.  Après  cela  le  sorcier  prend  une  petite 
boîte  qu’il  présente  au  jeune  garçon,  lequelse  rapetisse 
de  plus  en  plus  afin  d’entrer  dans  l’étui  que  le  taleb 
referme  et  porte  désormais  constamment  sur  lui. 

Pour  devenir  sorcière.  — Celle  qui  veut  se  libérer 
de  Dieu  épouse  un  Khdim  ; celui-ci  ne  la  quittera  plus 
sur  la  terre.  A cet  effet,  elle  se  donne  à n’importe  qui 
au  momentde  la  menstruation  (à  un  chrétien,  voire  même 
à un  animal).  Elle  se  lave  chaque  matin  avec  son  urine 
de  façon  à devenir  complètement  impure.  Puis  elle  brûle 
des  résines  au  diable  qui  sera  son  Khdim  Chitani 
(Satan)  jusqu’à  ce  qu’il  apparaisse  ; elle  se  donne  à lui 
et  désormais  elle  en  fera  ce  qu’elle  voudra.  — Cette  sor- 
cière ne  verra  jamais  le  paradis  et  restera  chez  les 
diables  après  sa  mort. 

Le  Khdim  Chitani  n’est  appelé  que  pour  les  mauvaises 
actions  tels  que  vols,  crimes,  assassinats,  tandis  que  le 
Khdim  Rbani  (Rbi  = Dieu)  ne  sert  au  contraire  que  pour 
les  bonnes  œuvres,  c’est  l’ange  gardien  du  taleb  qu’il 
vient  toujours  tirer  d’embarras.  — Nous  avons  d’ailleurs 


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POUR  DEVENIR  SORCIÈRE  211 

tous  notre  bon  et  notre  mauvais  diable  : le  premier  se 
tient  à la  droite  et  l’autre  à la  gauche  du  protégé  qu’ils  se 
disputent  continuellement  comme  une  proie.  — Afin  de 
s’attacher  unKhdim  Rbani,  le  taleb,  après  lui  avoir  pré- 
senté sa  requête,  se  retire  dans  quelque  vallée  bien  loin 

* 

delà  ville,  muni  d’un  miroir  dont  le  cadre  est  en  ébène.  11 
lient  ce  miroir  à la  main  tandis  qu’il  murmure  des  prières 
et  que  dans  un  réchaud  voisin  brûlent  des  aromates;  à 
chaque  heure,  il  change  de  linge  ; comme  nourriture, 
il  ne  prend  que  du  pain  peu  levé,  sans  sel,  des  figues  et 
des  raisins  secs.  Au  bout  de  quelques  jours,  le  Khdim 
apparaît  dans  le  miroir.  « Tu  as  dérangé  toute  la  mai- 
son du  Très-Bas,  lui  dit-il,  tu  verras  défiler  les 
sept  armées  du  sultan  : serpents,  scorpions,  animaux 
sauvages... n’aies  pas  peur  et  surtout  ne  réponds  pas  à 
ceux  qui  t’adresseront  la  parole.  » Il  se  retire.  — Le 
■ taleb  voit  venir  alors  les  sept  cohortes  et  enfin  le  sultan 
sur  son  cheval;  aussitôt  il  doit  arrêter  la  bêle  parla  bride 
et  présenter  sa  requête  au  cavalier.  Généralement  celui- 
ci  lui  accorde  le  Khdim,  qui  se  présente  aussitôt  et  salue 
le  sorcier  ; ils  se  touchent  la  main  par  le  revers  ; puis  il 
lui  indique  une  formule  cabalistique  en  lui  disant: 
« Toutes  les  fois  que  tu  prononceras  ce  - vocable  je  serai 
présent  ».  — Voilà  comment,  me  dit  le  sorcier,  les 
diables  répondent  toujours  à ce  que  nous  leur  deman- 

L 

dons. 

Sorciers  réputés.  — Parmi  les  Juifs  : David  ben 


212 


LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 

Ba  Brahim,  Anima  Librati,  Rebbi  Abraham  el  Ouarzazi, 

Rebbi  Meyer  Le vy.  . • 

Parmi  lej's  Arabes  : Oueld  el  Baraka  (le fils  delà  Baraka, 

Baraka  = Abondance,  et  par  extension,  bénédiction). 

Omar  ben  Sliman  el  Ousseïm,  Si  Mohammed  Onebd  Ma 

7 

el  Aïnin  (eaux  des  yeux).  Ce  dernier  est  le  prototype  du 
sorcier;  sa  puissance  d’ailleurs  véritable,  est  faite  de 
terreur  plus  encore  que  de  respect.  Parmi  ses  hommes 
bleus,  il  a fait  école  ; et,  en  son  absence,  ses  disciples  le 
suppléent  dans  ses  escamotages.  — C’est  le  plus  forcené 
ennemi  de  l’Europe  dont  il  prêche  la  haine  ; aussi  peut- 
on  prédire,  si  quelque  soulèvement  de  xénophobie  éclate 
au  Maghreb,  que  le  signal  viendra  de  lui  et  que  ses 
hommes  bleus  seront  les  entraîneurs  fougueux  de  l’indo- 
lence arabe  (1).  — Enfin,  Si  l’Arbi  el  Meknesi  (médecin), 
Si  Mohammed  Fadel,  encore  un  vrai  sorcier  arabe,  bras 
droit  de  Ma  el  Aïnin. 

Le  sorcier  s’appelle  chez  les  Juifs  Sehhur,  et  chez  les  * 
Arabès  Taleb  ou  Rhatt  (devin)  ou  encore  El  Azzan 
(plus  particulièrement  celui  qui  cherche  les  trésors)  ; (mais 
ils  usent  aussi  bien  que  les  Juifs  du  terme  Sehhar. 


(d)  Le  pressentiment  si  exact  du  Dr  Mauchamp  n’a  été  que 
trop  vérifié.  Il  parlait  d’ailleurs  en  connaissance  de  cause,  (Note 
du  Commentateur,  — J.  B,). 


CHAPITRE  VII 


SORCELLERIE  DÉFENSIVE  — PHILTRES  ET  ENVOUTEMENTS. 

pour  l’amitié,  l’amour,  l'attachement, 

LA  DOMINATION 


De  la  Sorcellerie  défensive.—  La  sorcellerie  dé- 
fensive ou  agressive.  — La  première  moitié  du  mois  est 
réservée  aux  procédés  défensifs,  tandis  que  les  sortilèges, 
malfaisants  ne  sauraient  réussir  qu’à  partir  du  15  de 
chaque  mois.  Le  mois  arabe  est  un  mois  lunaire  ; or 
toute  la  sorcellerie  s’appuie  sur  l’influence  du  satellite 
dont  les  premiers  quartiers  semblent  agir  d’une  façon 
bénéfique,  susceptible  de  donner  la  prospérité,  l’augmen- 
tation dans  tout  ce  que  l’on  entreprend  ; les  derniers 
quartiers,  au  contraire,  sont  maléfiques  en  ce  sens  qu’ils 
ont  un  magnétisme  rétractile. 

A la  sorcellerie  défensive  ont  recours  tous  ceux  que  le 
mauvais  œil  a atteint,  que  poursuit  la  malechance-,  les 


214 


LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 


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mauvais  sorts  jetés  : parents  dont  les  enfants  meurent, 
femmes  qui  avortent,  jeunes  filles  qui  ne  parviennent 

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pas  à se  marier,  amants  quittés,  amoureux  qui  ne  peuvent 
atteindre  leur  objet,  hommes  dont  les  affaires  périclitent, 
gens  qui  ne  réussissent  pas...  les  faibles,  etc. 

Le  mauvais  œil.  — Celui  qui  a le  mauvais  oeil 
admire,  touche,  montre,  distingue  en  un  mot,  un 
objet  ou  une  personne,  ne  serait-ce  que  mentalement  et 
aussitôt  l’être  vivant  dépérit,  meurt  même  quelquefois  ; 
ou  bien  il  est  victime  d’un  accident,  les  objets  se  dété- 
riorent, s’émiettent  ; aussi  devrait-on  ajouter  après 
chaque  exclamation  admirative  : Bismillah  ! (que  la 
bénédiction  de  Dieu  tombe  sur  lui  !) 

On  reconnaît  les  gens  qui  ont  le  mauvais  oeil  à l’étran- 
geté de  leur  regard  ; les  égoïstes,  en  général,  ont  le 
mauvais  œil,  de  même  ceux  qui  médisent  ou  qui  trompent, 
ceux  qui  ont  le  regard  oblique  ou  encore  ceux  qui  nous 
regardent  en  prenant  un  air  fâché...  il  faut  les  fuir. 

Si  oh  connaît  celui  qui  a j été  le  mauvais  œil , on  se 
procure  un  peu  de  sel  de  sa  maison  et  on  le  brûle  avec 
du  Harmel  dont  on  respire  la  fumée  pour  se  protéger  . 

■ — En  plus,  on  acquiert  un  morceau  de  sou  linge  sale 
qu’on  brûle  et  délaye  dans  de  l’eau  et  on  le  fait  avaler  à 
celui  qui  a reçu  le  mauvais  œil  ; — ou  bien  une  bouch  ée 
de  son  pain  qu’on  brûle  ; délayée  dans  de  l’eau,  on  la  fait 
boire  à la  victime  ; — ou  quelques  pincées  de  la  cendre 
de  son  réchaud  préparée  de  la  même  manière;  Le  malé- 


LE  MAUVAIS  ŒIL 


245 


ficié  en  goûte  un  peu  ; et  on  lui  frotte  le  corps  avec  le 
reste.  Ou  enfin  une  braise  du  réchaud  du  maléficiant 
qu’on  éteint  dans  de  l’eau  ; on  frotte  le  corps  dü  malé- 
fîcié  avec  ce  qui  reste. 

Si  l’auteur  du  mauvais  œil  est  inconnu,  le  cas  devient 
infiniment  plus  grave.  On  fait  alors  venir  un  Khtât 
(arabe  tireur  de  sort).  Celui-ci  promène  sept  fois  autour 
du  malade  un  gros  morceau  d’alun,  en  disant  : « Bismil- 
lah,  préserve-nous  du  diable  qui  nous  lapide.  » Il  met 
l’alun  dans  un  réchaud  et,  d’après  la  forme  qu’il  prend 
(grand  ou  petit  pénis,  grande  ou  petite  vulve),  c’est  un 
homme,  un  petit  garçon,  une  femme,  ou  une  jeune  fille 
qui  a donné  le  mal.  On  jette  l’alun,  ainsi  qu’un  charbon 
ardent,  dans  un  vase  de  nuit:  et  le  malade  urine  dessus. 

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— On  peut  encore  mettre  la  moitié  de  cet  alun  brûlé  sous 
une  jarre  d’eau,  tandis  qu’on  fait  fondre  l’autre  moitié 
dans  un  verre  d’eau,  où  viennent  cracher  toutes  les  per- 
sonnes présentes.  Le  taleb  trempe  quatre  doigts  de  la 
main  dans  ce  liquide  et  se  fait  sucer  les  doigts  par  le 
malade  en  disant  pour  le  premier  doigt  : Abraham  ; pour 
le  second  : Isaac  ; pour  le  troisième  : Jacob  ; et  pour  le-qua- 
trième  : Elie  (chez  les  Juifs).  Les  Arabes  prononcent  de 
même  en  mettant  le  mot  Sidna  devant  chaque  nom. — 
(Eîieest  appelé  par  les  Arabes  Zbrahil  — Gabriel).  D’ail- 
leurs les  Juifs  confondent  aussi  Elie  avec  Gabriel. 

Qu’on  connaisse  ou  non  l’auteur  du  mauvais  œil  on 
prend  de  l’anis  bstani,  on  en  fait  mâcher  quelques  grains 
à tous  les  voisins  qui  crachent  ensuite  cette  bouillie  avec 


216 


LA.  SORCELLERIE  AU  MAROC 


la  salive  dans  un  verre.  On  fait  goûter  de  cela  au  malade 
avec  les  doigts  qu’ on  lui  fait  sucer,  et  on  lui  enduit  le 
corps  avec'  le  reste.  Chaque  personne,  en  crachant  cetanis 
dans  le  verre,  doit  prononcer  la  formulé  « de  la  race  de 
J oseph  » . Arabes  et  Juifs  font  de  même  ; les  Arabes  disent 
par  respect  « Sidna  » en  plus . 

On  peut  prendre  aussi  un  fil  de  trame,  que  Ton  coupe 
juste  de  la  taille  du  malade;  le  taleb  mesure  ce  fil  avec  la 
main  en  prononçant  des  paroles  cabalistiques.  Ce  fil  s’al- 
longe ou  se  rétrécit.  Il  plie  le  fil  en  huit  et  il  le  coupe.  On 
achète  du  sel,  du  harmel,  de  l’alun,  l’herbe  Oumennès, 
une  pierre  de  chaque  rue  enlevée  avec  les  orteils  du  pied 
dtoit,  et,  en  les  prenant  avec  la  main  gauche,  on  met  le 
tout  dans  du  feu,  et  on  fait  aspirer  la  fumée  au  malade. 

Ensuite  on  prend  trois  braises  de  ce  feu  avec  les  pierres 
qu’on  y a mises  ; et  on  les  éteint  avec  de  l’eau  au-dessus 
de  la  tête  de  la  victime,  à qui  on  fait  goûter  de  cette  eau; 
puis  on  lui  en  frictionne  le  corps  et  on  jette  le  reste  dans 
le  .puits  en  disant  : « Comine  cette  eau  est  venue  du  puits 
et  y retourne  ; que  les  mauvaises  paroles  qu’un  tel  a dites 
rentrent  dans  son  corps  ! » Après  cela,  la  victime  absorbe 
une  infusion  de  cumin. 

• On  peut  encore  prendre  une  poignée  de  pois  chiches  et 
un  verre  d’eau,;  on  va  à toutes  les  portes,  celles  des  syna- 
gogues, celles  des  bains,  et  à la  porte  du  Mellah  (pour  les 
Juifs).  A l’aide  d’un  linge  que  l’on  trempe  dans  cette  eau, 
on  nettoie  chacun  des  seuils;  on  presse  le  chiffon  dans  le 
verre  et  on  laisse  un  pois  chiche  sur  chaque  seuil.  Le 


LE  MAUVAIS  ŒIL 


217 


malade  boit  de  ce  liquide  et  s’en  frotte  le  corps.  Geremède 
est  surtout  employé  par  les  femmes  qui  ont  reçu  le  mau- 
vais œil  en  visite  ou  par  les  hommes  qui  ont  été  atteints 
dans  la  rue.  — Les  Arabes  emploient  le  même  moyen  ; 
ils  vont  alors  aux  mosquées  ; seulement  et  en  plus,  ils 
complètent  l’opération  avec  des  écritures. 

Lorsqu’une  personne  tombe  malade,  alitée  par  suite  du 
mauvais  œil,  on  emploie  le  remède  à Yanis  bstani avec 

Y 

cette  différence  qu’on  recueille  la  salive  de  tous  les  dévots 
réunis  dans  une  mosquée  ou  dans  une  synagogue. 

Plus  simplement,  lorsqu’on  ignore  d’où  vient  le  mal, 
un  adulte  dévide  un  fil  de  laine  de  la  longueur  de  sa 
taille,  il  le  coupe  à celte  mesure,  le  roule  dans  le  creux 
de  sa  main  avec  sept  grains  de  harmel  et  il  brûle  le  tout 
sous  lui  ; — si  c’est  un  enfant,  sa  maman  lui  crache  sim- 
plement dans  la  bouche  en  disant  : « Celle  qui  t’a  donné 
le  jour  t’a  soigné  ! » 

Amulettes  et  précautions  à prendre  contre  le 
mauvais  œil.  — Ne  jamais  oublierde  dire  « Bismillah  » 
lorsqu’on  admire.  Si  l’on  craint  d’une  personne  le  mau- 
vais œil,  ne  pas  oublier  de  lui  faire  les  cornes  avecl’index 
et  le  médium  de  la  main  gauche  et  dire  El  Amiya  (la 
cécité,  c’est  à dire  : que  la  cécité  te  frappe!)  ; ou  bien  se 
placer  la  main  devant  la  figure,  les  cinq  doigts  bien 
écartés  devant  les  yeux. 

Pour  se  préserver,  on  porte  encore  un  sachet  contenant 
sept  grains  d’anis  bstani,  un  morceau  de  peau  de  tamis 


A 


218 


LA.  SORCELLERIE  AU  MAROC 


dans  lequel  se  trouvent  sept  trous  exactement,  un  fil  de 
trame,  sept  grains  de  harmel,  sept  grains  de  coriandre. 

J 

En  plus,  porter  directement  sur  la  peau,  mais  séparés 
les  uns  des  autres  : un  morceau  d'alun  troué,  une  pierre 
du  sang  verte  ou  brune(Yemeni), l'œil  gauche  d’un  renard 
ou  d’un  loup,  une  balle  de  plomb  qui  a été  tirée  le  der- 
nier mercredi  du  mois,  aplatie  en  plaque  dans  laquelle  on 
pratique  sept  trous.  — On  porte  aussi  la  main  de  Fatma. 

Tout  ce  qui  est  noir  est  bon  contre  le  mauvais  œil  (de 
même  contre  le  hibou  et  les  diables);  on  doit  donc  avoir 
sur  soi  des  choses  noires  : une  bague  noire,  un  collier 
noir,  un  bracelet  en  corne  noire...  ou  encore,  dans  le 
collier,  un  médaillon  formé  de  deux  plaques  de  métal 
où  on  a repoussé  cinq  demi-boules,  de  sorte  que  les 
deux  plaques  réunies  donnent  alors  cinq  boules  complè- 
tes, en  relief. 

Lorsqu’un  enfant  semble  être  atteint  par  le  mauvais 
œil,  afin  d’éviter  qu’il-  tombe  malade,  les  parents 
comptent  sept  poutres  au  plafond. 

Une  bête  pie  préserve  le  troupeau. — Le  sanglier  dans 
l’écurie  protège  contre  le  mauvais  œil  à cause  de  ses 
défenses  en  corne  : on  met  au  cou  du  cheval,  afin  de 
l’immuniser,  une  défense  de  sanglier. 

; ' Le  cachet  de  Salomon  (deux  triangles  entrecroisés) 

\ pA.  rjO  dessiné  sur  un  papier  ou  sur  le  mur,  un  cou- 
ùùx.  teau  dans  le  lit  d’un  enfant,  sept  aiguilles 
achetées  dans  une  boutique  exposée  à l’Orient,  en  ayant 
soin  dé  les  rapporter  sans  parler  et  les  placer  dans  la 


219 


LE  MAUVAIS  ŒJL 

coiffure...  sont  autant  de  préservatifs  très  indiqués.  — 
Dans  les  aliments,  on  plante  un  couteau,  ou  bien  on  met 
un  charbon  par  dessus. 

Lorsqu’un  homme  réputé  de  mauvais  œil  est  entré 
dans  une  réunion  de  fête,  on  attend  impatiemment  qu’il 
sorte  ; aussitôt  quelqu’un  se  précipite  sur  le  réchaud, 

prend  une  braise,  la  jette  dans  de  l’eau  et  dit  : « Que  les 

\ 

yeux  d’un  tel  s’éteignent  comme  s’éteint  cette  braise  ; 

* 

que  ces  paroles  retombent  sur  lui  ! » 

Le  cadi  peut  obligerun  homme  convaincu  de  mauvais  œil 

V 

à faire  une  promenade  dans  la  ville  avec  une  bride  et  un 
mors  dans  la  bouche  ; il  marche  debout  et  quelqu’un  tient 
la  bride  par  derrière  : sa  puissance  sera  anéantie. 

Les  buveurs  d’huile  d’argan  crue  ont  la  réputation 
d’avoir  le  mauvais  œil. 

L’usage  veut  qu’on  ne  complimente  jamais  une  mère 
sur  son  enfant,  comme,  d’ailleurs,  il  est  imprudent  de  se 
vanter  d’avoir  une  belle  santé  : on  défie  le  sort. 

L’effet  du  mauvais  œil  se  manifeste  de  bien  des 
manières  : se  sentir  soudainement  accablé  de  lassitude 
en  rentrant  chez  soi  après  avoir  reçu  une  visite  ; être 
triste  et  souffrir  d’un  violent  mal  de  tête.  — On  se  croit 
encore  atteint  parle  mauvais  œil  lorsqu’on  a failli  prendre 
feu  : cendres  de  cigarette  qui  tombent  sur  un  vêtement 
et  le  brûlent,  bord  de  burnous  qui  passe  sur  un  réchaud 
et  s’enflamme. 

Avortements.  Morts-nés. — Une  jeune  femme  qui 


220. 


LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 


a eu  un  avortement  et  qui  en  craint  un  autre  appelle  le, 
taleb  : celui-ci  lui  écrit  cinq  amulettes  sur  du  papier; 
elle  en  place  quatre  dans  les  quatre  coins  de  sa  chambre 
et  porte  sur  elle  la  cinquième.  Le  sorcier  lui  donne 
encore  un  mélange  de  résine  et  de  plantes  (musc,  lubin, 
etc.)  pilées  ensemble  et  divisées  en  sept  paquets  ; chaque 
soir  à l’endroit  où  elle  va  se  coucher,  elle  brûle  sous  elle 
un  de  ces  sachets  jusqu’à  ce  qu’il  n’y  ait  plus  de  fumée; 
alors  l’enfant  actuel  vivra. 

Si  une  femme  a souvent  de  ces  avortements  ou  des 
enfants  morts-nés,  on  dit  qu’elle  a été  touchée  par  une 
diablesse  ou  que  cette  diablesse  est  venue  étrangler  le 
nouveau-né.  Il  y a même  des  femmes  qui  voient  la  dia- 
blesse et  d’autres  qui  ont  rêvé  l’avoir  vue:  le  lendemain 
l’enfant  était  mort.  On  fait  venir  un  taleb  ouune  matrone 
sorcière  qui  cherchera  à chasser  ou  à conjurer  l’esprit 
malfaisant.  Le  taleb  ou  la  sorcière  conseille  à la  femme 
de  sacrifier  un  bouc  rouge  ou  noir,  ou  une  poule,  ou  un 
cbq  rouge,  blanc  ou  noir,  ou  encore  un  pigeon.  On  met 
de  côté  la  tête,  les  pattes,  les  plumes  et  les  organes  inté- 
rieurs, on  fait  bouillir  le  reste  du  corps  dans  de  l’eau. 
Dans  un  petit  pétrin  neuf,  on  réunit  les  parties  séparées 
(les  abatis)  en  y ajoutant  de  l’orge,  de  la  myrrhe  de 
deux  couleurs  (verte  et  rouge),  du  henné,  des  feuilles  de 
roses,  de  la  lavande,  de  la  jacinthe,  du  tapioca,  du  maïs, 
du  blé,  des  lentilles,  des  fèves,  des  grains  d’une  plante 
ressemblant  à la  graine  de  kif  (hallé,  plante  analogue  au 
maïs),  un  peigne  neuf  en  bois,  un  miroir  très  petit,  uné 


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AVORTEMENTS  MORTS-NES  221 

petite  soucoupe  avec  du  fard  rouge  et  enfin  du  bétel  ; on 
laisse  le  tout  dans  le  pétrin  jusqu’ au  dernier  mercredi  du 
mois.  Alors  la  femme,  accompagnée  du  taleb  ou  de  la 

sorcière,  porte  le  pétrin  à l’abattoir  ; on  y installe  en  même 

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temps  un  réchaud  allumé  ainsi  que  du  benjoin  et  de  la 
coriandre.  La  personne  qui  tient  le  récipient  sur  la  tête 
doit  danser  et  sauter,  se  réjouir  ; elle  prend  une  poignée 
de  ce  qu’il  y a dans  le  pétrin  et  le  disperse  à droite  et 
à gauche  ; elle  invoque  tous  les  diables,  en  la  priant  de 
laisser  la  victime  en  repos,  cependant  que  celle-ci  brûle 
le  benjoin  et  la  coriandre  sur  le  réchaud.  La  poursuivie 
rentre  chez  elle;  si  elle  est  prise  de  violentes  douleurs 
c’est  que  le  mal  est  conjuré,  elle  se  couche;  si  elle  voit  en 
rêve  quelqu’un  qui  l’étrangle,  des  diables  qui  la  tour- 
mentent, elle  les  prie  ardemment  de  la  délivrer  et  quel- 
quefois elle  obtient  cette  grâce  ; sinon  il  faut  essayer  autre 
chose. 

Le  même  taleb  prend  alors  un  poussin  très  jeune  et 
prescrit  de  le  placer,  pendant  quarante  nuits,  de  suite, 
entre  le  mari  et  la  femme  ; les  époux  doivent  coucher  dans 
le  même  endroit,  manger  des  mêmes  aliments  ; s’ils  ont 
envie  de  boire  de  jour  ou  de  nuit,  chacun  de  son  côté 
doit  donner  à boire  au  poussin. 

Après  les  quarante  jours,  le  sorcier  revient  à la  maison, 
on  lui  procure  un  fil  de  laine  de  quarante  coudées  ; il 
plante  deux  piquets  dans  la  maison  et  enroule  son  fil 
autour  d’eux;  puis,  s’étant  procuré  les  plantes  énumérées 
plus  haut,  le  mari,  la  femme  et  le  taleb  vont  à la  cam- 


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222'  LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 

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pagne  dans  un  endroit  tout  à fait  désert.  Dès  qu’ils  ne 
voient  plus  personne  ils  s’arrêtent,  plantent  de  nouveau 
enserre  les  piquets  qu’ils  ont  apportés  et  dévident  l’éche- 
veau de  laine.  Les  plantes  sont  déposées  par  terre,  et  le 
poulet  est  égorgé  sur  ces  plantes.  Les  trois  personnes 
présentes  s’en  vont  vers  la  droite  et  stationnentà  une  cer- 
taine distance,  où  elles  demeurent  silencieuses.  Entendent- 
elles  un  grand  cri,  la  conjuration  est  obtenue  ; sinon  rien 
n’a  été  fait,  il  faudra  recommencer. 

La  femme  a dû  prendre  avec  elle  du  linge  propre  et 
des  résines  ; elle  revient  vers  l’endroit  du  sacrifice,  que 
le  cri  se  soit  fait  entendre  ou  non,  et  change  de  linge; 
elle  brûle  sous  elle  les  résines,  puis  elle  rentre  chez  elle 
sans  se  retourner.  — Si  elle  rencontre,  en  revenant, 
une  femme  ou  une  vache,  elle  leur  passe  le  sort  qui  pesait 
sur  elle;  si  c’est  un  homme  qu’elle  croise,  celui-ci  le 
reportera  à sa  femme. 

Pour  préserver  de  la  mort  les  jeunes  enfants,  la  femme 
enceinte  d’un  mois  va  à la  campagne  et  cherche  un 
figuier  sauvage,  elle  coupe  neuf  fruits  et  dit  en  même 
temps  : « Je  coupe  la  mort  de  mes  enfants.  » A la  fin  de 
chaque  mois  de  grossesse,  elle  va  vers  une  rivière  et 
jette  une  figue  à l’eau  ; mais  elle  garde  la  neuvième  qu’elle 
attachera  au  cou  du  bébé  qui  lui  naît,  jusqu’au  moment 
où  il  aura  dépassé  l’âge  dangereux,  l’âge  auquel  ses 
autres  enfants  mouraient  habituellement. 

Pour  savoir  d’où  viennent  ces  avortements  continuels,, 
ces  morts  d’enfants  et  afin  d’y  remédier  plus  efficacement,. 


I 


AVORTEMENTS 


MORTS-NÉS 


223 


la  mère  se  procure  un  petit  oignon  rouge  auquel  elle  fait 
prendre  un  bain  au  hammam  des  femmes,  si  c’est  une 
Juive  ; dans  un  seau,  si  c’est  une  Arabe.  Pendant  le  bain  . 
de  l’oignon,  la  femme  ne  doit  pas  parler,  elle  le  meten-^ 
suite  dans  un  petit  sac  neuf  et  lui  fait  visiter  tous  les 
saints,  toutes  les  synagogues  ou  les  mosquées,  toujours 
sans  parler.  Le  soir,  elle  le  glisse  sous  son  chevet  et  se 
couche  sur  le  côté  droit  après  avoir  au  préalable  fait 
brûler  dans  la  chambre  du  benjoin  et  de  la  coriandrç  ; en 
rêve,  elle  verra  une  femme  qui  lui  parlera  pour  lui  faire 
connaître  la  genèse  de  ses  malheurs.  Si  les  diables  en 
sont  cause,  elle  lui  indiquera  les  sorcelleries  appropriées, 
si  les  malheurs  viennent  de  Dieu,  les  pèlerinages  à faire 
si  c’est  du  mauvais  œil,  elle  lui  dit  de  repasser  elle- 
même  le  sort  à une  autre  (comme  on  a vu  plus- 
haut)  ; si  c’est  une  maladie,  elle  conseille  le  remède  à 
prendre. 

Également,  pour  les  mêmes  motifs  comme  aussi  pour 
connaître  un  secret  et  dévoiler  l’avenir,  la  femme  prend 
dans  le  foyer  d’une  voisine  veuve  un  morceau  de  bois- 
qui  a commencé  de  brûler  ; elle  le  baigne,  lui  confectionne 
une  petite  chemise  et  le  promène  ensuite  dans  toutes  les 
synagogues  (ou  mosquées)  sur  les  tombes  des  saints  et 
dans  tous  les  endroits  habités  par  les  diables  (abattoirs, 
endroits  où  il  y a du  sang,  fours,  égouts,  fontaines...) 
en  priant  ceux-ci  d’aider  la  clairvoyance  de  la  poupée  de 
bois;  elle  ne  doit  pas  parler  en  dehors  des  conjurations. 

Le  soir  venu,  elle  place  la  poupée  sur  un  meuble,  elle 


224 


LA.  SORCELLERIE  AU  MAROC 


la  recouvre  d’un  linge  neuf  et  brûle  sur  le  réchaud  du 
gingembre  et  du  benjoin  : alors  on  voit  le  morceau  de 
bois  s’agiter,  la  chambre  s’éclairer  d’une  lueur  étrange  ; 
peu  à peu  la  poupée  se  transforme  en  un  petit  diable 
autoritaire  quiîûi  dit  : « Parle,  dépêche-toi,  demande*- 

l 

moi  ce  que  tu  veux  savoir!  » Rapidemënt,  humblement, 
elle  présente  sa  requête:  Gomment  il  faut  faire  pour  em- 
pêcher ses  enfants  de  mourir,  ou  bien  son  mari  de  la 
tromper...  Le  malin  lui  indique  le  moyen  et  la  marche  à 
suivre.  Elle  enlève  le  réchaud  de  benjoin  et  le  diable 
disparaît. 

Mais  si  la  solliciteuse  effarée  n’a  pas  répondu  sur  le 
champ,  le  diable  impatienté ,1a  soufflette  ; elle  en  reste  la 
bouche  tordue,  les  membres  paralysés,  elle  louche,  elle 
perd  l’usage  de  la  parole,  elle  devient  aveugle  ou  frappée 
de  toute  autre  infirmité  dépendante  de  la  partie  du  corps 
que  le  soufflet  a atteinte.  Une  sorcière  est  appelée  alors 
pour  appliquer  à l'infirme  un  violent  contre-soufflet 
qu’elle  accompagne  d’exorcismes  et  de  reraèdqs  spé  ci  aux 
à prendre  pendant  sept  jours.  Certaines  matrones  sont 
fort  demandées  pour  mettre  fin  à ces  misères  d’origine 
diabolique. 

Chez  les  Arabes  le  plus  souvent  et  aussi  chez  les  Juifs, 
mais  toujours  avec  un  taleb  arabe,  lorsqu’on  veut 
connaître  un  secret,  on  fait  venir  le  sorcier.  Il  appelle 
une  enfant  voisine,  très  nerveuse  de  préférence  ; on  lui 
écrit  des  formules  sur  les  bras  et  sur  le  front-,  ensuite  on 
-lui  fait  respirer  une  fumée  de  résines  et  de  graines  odo- 


1 


. SORCELLERIE  BANALE  DE  FEMMES  SANS  SORCIER  ' 225 

riférantes  jusqu'à  ce  qu’elle  tombe  eu  catalepsie  — en  y 
mettant  le  temps  nécessaire;  - — On  l’interroge  sur  le  sujet 
qui  intéresse  : le  sort  d’un  absent,  l’avenir,  les  me- 
nées d’un  ennemi  qui  cherche  à nuire  dans  l’ombré, 
etc. 

Au  Mellah,  afin  d’apprendre  ce  qu’on  ignore,  on  cherche 

* 

une  vierge  de  onze  à treize  ans,  à laquelle  on  fait  prendre 
un  bain  et  qu’on  habille  de  vêtements  propres.  Au 
préalable  on  s’est  procuré  une  épingle  achetée  dans  une 
boutique  exposée  à l’est;  cette  épingle,  après  avoir  été 
baignée  sept  fois,  est  piquée  sur  le  rouleau  de  la  Loi.  — 
Le  soir,  lorsque  la  jeune  fille  dort  on  plante  l’épingle 
dans  la  tresse  droite  de  ses  cheveux  et  on  lui  brûle  tout 
près  du  visage  du  benjoin  avec  quelques  graines.  Alors 
elle  s’agite  et  parlant  au  pluriel  comme  si  elle  s’expri- 
mait au  nom  des  Esprits  qu’on  appelle  en  elle,  elle  dit 
aux  personnes  présentes  : « Que  voulez- vous  ? interrogez- 
nous,  nous  vous  dirons  tout  ce  que  vous  voulez  savoir.  » 
Alors  on  lui  pose  des  questions  auxquelles  elle  répon 
dra. 


Sorcellerie  banale  de  femmes,  sans  sorcier.  — 
Les  femmes  se  livrent  couramment  elles-mêmes  à des 
pratiques  simples  de  sorcellerie  facile,  sans  avoir  recours 
à un  taleb  ou  à une  sorcière  professionnelle.  A ces  sor- 
celleries de  femmes,  il  est  absolument  impossible  à un 
homme  de  prendre  part  ou  d’assister.  Si,  par  extraor- 
dinaire, un  homme  doit  s’y  trouver,  il  faut  qu’on  lui 

15 


226 


LA.  SORCELLERIE  AU  MAROC 


dessine  préalablement  entre  les  deux  yeux  une  raie  ver- 
ticale  représentant  un  tatouage  de  femme  et  sur  le  pénil, 
une  autre /raie  verticale  simulant  une  fente  vulvaire,  de 
façon  à le  déguiser  en  femme  par  ces  précautions  sym- 
boliques. 

m 

Le  peigne  à carder.  — G’ est  la  nuit.  On  prend  un 
peigne  à carder  la  laine  et  on  l’habille  en  homme,  en  lui 
mettant  un  burnous  et  un  turban  ; on  lui  fait  de  la 
barbe  avec  de  la  laine  ou  un  morceau  de  peau  de  mouton . 
On  choisit  une  chambre  préparée  comme  uu  salon,  et  on 
y place  un  matelas,  un  tapis,  un  service  à thé  complet, 
des  bougies  allumées  ; tout  est  disposé  comme  pour  une 
réception.  Un  rideau  divise  la  pièce  en  deux  parties.  Le, 
peigne  à carder  ainsi  affublé  s’appelle  Baba  Cheikh 
(vieux  père  Cheikh)  ; ou  l’installe  sur  le  matelas  èt  l'on 
dispose  devant  lui  un  couscouss  préparé  avec  la  main 
gauche  par  une  jeune  fille  première-née.  Baba  Cheikh 
doit  alors  recevoir  les  Esprits,  les  diables.  Une  négresse 
soulève  le  rideau  pour  laisser  entrer  les  Esprits  que  les 
femmes  de  la  maison  invitent  très  poliment  à entrer 
auprès  de  Baba  Cheikh.  Quand  celui-ci  est  censé  avoir 
fini  de  manger,  on  éteint  les  bougies  et  tout  le  monde  se 
retire  derrière  le  rideau  pour  laisser  reposer  Baba  Cheikh. 
Les  femmes  font  comme  lui  et  dorment.  Alors,  des  rêves 
inpirés  par  Sidi  Cheikh  viennent  visiter  les  dormeuses 
qui  se  trouvent  renseignées  et  instruites  par  les  Esprits 
des  choses  qu’elles  désiraient  connaître;  on  fait  cela  par- 


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MAUVAISE  CHANGE  227 

ticulièrement  à propos  de  projets  de  mariage;  pour  être 
renseigné  sur  le  mari  qui  est  en  voyage,  etc. 

Mauvaise  chance.  — Lorsque  des  gens  sont  pour-*- 
suivis  par  le  sort  mauvais  dans  toutes  les  circonstances 
de  la  vie,  on  emploie  les  moyens  suivants  pour  le  conju- 
rer. Le  taleb  ou  la  sorcière  apporte  un  fil  de  trame,  un  fil 
de  laine  et  mesure,  avec  ce  fil,  tous  les  doigts  et  les  orteils 
de  la  personne  poursuivie;  il  mesure  encore  le  corps  puis 
il  fait  une  boulette  de  ce  fil  qu’il  fait  avaler  au  patient.  Il 
recommande  de  surveiller  les  selles  du  malade  afin  de 
retirer  ce  fil  auquel  on  joint  des  piquants  de  hérisson, 
des  feuilles  de  plusieurs  plantes  indigènes  parmi  les- 
quelles de  l’anis  appelé  aveugle,  de  l’alun,  des  graines 
diverses,  le  placenta  d’une  ânesse  à son  premier  né;  le 
sabot  d’un  âne,  un  caméléon  vivant  qu’on  coupe  en  mor- 
ceaux, de  la  résine,  du  soufre,  du  varech,  la  carapace 
d’une  tortue  d’eau,  et  la  mâchoire  d’un  chien. 

La  personne  intéressée  porte  tout  cela  dans  un  jardin 
ainsi  qu’une  gargoulette  et  une  louche  en.  bois.  Elle 
s’approche  du  bassin  où  elle  prend  avec  la  louche  neuf 
cuillerées  d’eau  qu’elle  met  dans  la  gargoulette  et  jette  la 
dixième  cuillerée  derrière  elle.  On  envoie  chercher  une 
pierre  à chaque  porte  de  la  ville,  un  caillou  du  lit 
d’un  fleuve  et  de  l’eau  où  un  forgeron  a éteint  son  fer.  On 
fait  du  feu  dans  lequel  on  chauffe  les  pierres,  on  fait 
bouillir  l’eau  de  la  gargoulette  avec  celle  du  forgeron, 
et  pendant  l’ébullition  on  y jette  les  pierres  chauffées;  la 


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228  LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 

]’  . personne  poursuivie  se  lave  avec  le  liquide  ainsi  préparé, 

puis  elle  brûle  dans  le  feu  les  objets  énumérés  plus  haut 
i ■ en  se  tenant  au-dessus  du  réchaud.  Elle  change  de  linge 

I .et  rentre  chez  elle  sans  se  retourner;  l’être  vivant  qu’elle 

j rencontre,  homme  ou  animal  endosse  la  malchance. 

I 

[ On  emploie  les  mêmes  résines  brûlées  sur  l’emplace- 

j ' ment  d’un  trésor  afin  d’éloigner  les  diables  qui  en  sont 

| les  gardiens.  Mais  pour  retirer  ce  dépôt  précieux,  il  faut 

f que  le  taleb  qui  opère  ait  autorité  sur  ce  groupe  spécial 

j de  diables,  autrement  les  démons  indignés  transporte- 

j raient  les  indiscrets  fouilleurs  très  loin  de  là,  san.s  qu’ils 

|j  sachent  comment  ils  y sont  venus.  — C’est  leur  ven- 

jl  geance. 

Autre  moyen  de  se  délivrer  de  la  mauvaise  chance  : 
i|  ; Si  c’est  une  femme,  elle  se  coupe  les  ongles  des  pieds 

f . et  des  mains,  elle  se  fait  épiler  et  se  tient  très  propre  ; si 

[|  c’est  un  homme,  il  se  coupe  seulement  les  ongles  et  se 

il  tient  propre,  ensuite,  il  ou  elle  va  au  bain  : il  faut  que  ce 

^ soit  le  dernier  mercredi  du  mois.  Pendant  ces  premières 

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opérations,  on  envoie  une  femme  au  cimetière  avec  un 
j|  réchaud  de  benjoin  et  de  coriandre  (ce  mélange  est 

;1  d’usage  lorsqu’on  s’adresse  aux  diables).  Après  le  bain, 

revêtue  de  frais,  la  victime  s’achemine  elle-même  vers  le 

1 

cimetière  et  cherche  une  vieille  tombe  oubliée;  elle  pose 
le  pied  droit  et  le  réchaud  sur  la  pierre  et  elle  brûle  les 
graines  ; puis  s’adressant  au  mort,  elle  lui  demande  de  la 
j tirer  de  son  inquiétude.  Elle  creuse  dans  la  terre  du 

côté  de  la  tête,  elle  retire  trois  petites  pierres  et  rentre 


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MAUVAISE  CHANCE  229 

dans  sa  .chambre  qui  doit  être  minutieusement  propre, 
ainsi  que  la  literie  (il  ne  faut  pas  qu’une  femme  réglée 
ait  traversé  la  pièce).  Elle  glisse  les  trois  pierres  sous 
son  chevet;  dans  la  nuit,  en  rêve,  le  mort  de  la  tombe  lui 
apparaît  et  lui  dit  : « Depuis  bien  longtemps  je  dormais 
tranquille  dans  ma  tombe,  que  me  veux-tu?  Pourquoi 
m’as-tu  dérangé  ? » La  victime  présente  sa  requête.  Le 
mort  apitoyé  lui  indique  où  a été  enterré  le  sort  porteur 
d’ennuis  ou  bien  si  elle  a simplement  foulé  aux  pieds, 
sans  le  vouloir,  un  talisman  qui  ne  lui  était  pas  destiné. 
Dans  tous  les  cas,  il  lui  donne  le  moyen  de  se  délivrer  du 
mal;  aune  jeune  fille  qui  ne  trouve  pas  de  mari,  il  donne 
le  moyen  déplaire;  s’il  s’agit  d’un  fiancé  inconstant,  il  lui 

s 

indique  celui  de  le  rendre  fidèle  ; à une  femme  stérile,  il 
conseille  de  changer  de  mari  ou  bien  il  lui  dévoile  la 
cause  et  le  remède  si  la  stérilité  provient  d’elle. 

Le  lendemain,  si  le  quémandeur  a trouvé  l’amulette 
enfouie,  il  reporte  à la  tombe  les  trois  pierres  ; s’il  n’a 
rien  découvert  il  les  conserve  pendant  trois  jours  encore 
sous  son  chevet  et  continue  les  recherches.  Gela  ne 

T 

peut  réussir  que  dans  ce  délai.  — On  déterre  toujours 
quelque  chose  : quelque  clou  rouillé,  quelque  lambeau 
de  papier  souillé,  écrit  par  un  taleb,  un  chiffon  noué 
plusieurs  fois...  — -Lorsque  la  personne  se  trouve  en 
possession  de  l’objet  ensorcelé,  elle  urine  dessus  et  le 
porte  dans  un  jardin  ainsi  que  les  ingrédients  indiqués 
précédemment,  elle  observe  la  marche  à suivre,  les 
mêmes  pratiques  que  plus  haut,  ensuite  elle  se  lave. 


230 


LA.  SORCELLERIE  AU  MAROC 


change  de  vêtements  et,  retrouvant  sa  bonne  humeur,  elle 
s’en  retourne  toute  contente  chez  elle. 

Un  autre  moyen  consiste  à se  rendre  au  cimetière 
arabe  où  les  morts  sont  enterrés  avec  une  brique  aux 
pieds  et  une  autre  à la  tête  ; ces  briques  sont  appelées 
témoins . Le  poursuivi  enlève  celle  de  tête  sur  n’importe 
quelle  tombe,  il  la  porte  chez  lui  ; il  brûle  benjoin  et 
coriandre  et  la  glisse  sous  son  oreiller  ; le  reste  comme 
plus  haut.  — Les  Juifs  se  font  accompagner  par  un 
taleb  arabe  pour  aller  prendre  en  cachette  la  brique 
témoin. 

Moyens  d’attirance.  Le  Soukh..  — A l’usage  des 
jeune  filles  qui  ne  trouvent  pas  de  mari,  des  veuves 
dans  le  même  cas,  des  marchands  sans  clients,  des  hom- 
mes qui  ne  jouissent  pas  de  là  symphatie  publique. 

Ceci  doit  se  faire  au  Soukh  principal  (bazar)  un  jour 
de  grand  marché  : à Marrakech,  le  jeudi. 

La  victime  va  chez  un  marchand  de  henné  et,  sans 
parler,  elle  lui  donne  un  peu  de  henné,  le  marchand 
comprend  et  lui  en  vend  ; elle  enterre  ce  henné  à l’entrée 
du  marché  sur  le  chemin  par  où  arrivent  les  Arabes  de 
la  campagne  et  elle  prononce  ces  mots  : « Que  mon  Soukh 
se  remplisse  comme  se  remplit  celui-ci  ! » Ce  qui  veut 
dire  s’il  s’agit  d’une  jeune  fille:  je  veux  que  beaucoup 
de  fiancés  se  présentent  afin  que  je  puisse  mieux  choisir. 
Lorsque  le  marché  est  bien  garni,  elle  déterre  le  henné 
et  demande  à un  porteur  d’eau,  un  peu  d’eau,  elle  y 


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MOYENS  D’ATTIRANCE 


231 


trempe  le  henné  et  se  frotte  le  visage  avec  cettè  pâte  et 
dit:  « Que  l’oubli  dans  lequel  je  vis  cesse  et  que  mon 
Soukh  soit  peuplé  comme  celui-ci  ! » — Elle  rentre  sans 
parler.  S’étant  munie  d’un  mortier  en  bois  étroit  et  haut, 
elle  attend  que  l’on  soit  couché  dans  la  maison  et  chez 
les  voisins;  se  mettant  nue,  elle  sort  et  posant  le  mortier 
près  du  puits  elle  verse  dedans  sept  gobelets  d’eau  pour 
le  rincer  puis  elle  y brûle  benjoin  et  coriandre  ; elle 

4 

rentre  dans  sa  chambre  avec  le  mortier  posé  sur  les 
deux  mains,  elle  le  fait  rouler  sur  son  dos  pour  le  laisser 

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tomber  derrière  elle  et  elle  se  couche  nue.  — En  rêve, 
un  diable  (où  le  mort  si  elle  est  allée  au  cimetière)  lui 
apparaît  et  lui  donne  le  moyen  de  réussir. 

Pour  terminer,  elle  retourne  au  marché  le  jeudi  suivant, 
elle  se  procure  du  henné  et  en  enterre  une  partie  comme 
précédemment,  mais  au  lieu  de  regarder  passer  les  gens 
par  dessus  le  petit  fossé,  elle  se  promène  dans  le  Soukh, 
elle  jette  de  temps  en  temps  une  pincée  de  henné  derrière 
elle  et  ramasse  un  peu  de  terre  en  compensation  de  ce 
qu’elle  a laissé  tomber  en  disant  : « Je  laisse  ici  ma  gui- 
gne  et  je  ramasse  le  sort.  » De  même  elle  sème  une  pincée 
de  henné  auprès  des  différents  articles  qui  se  vendent  au 

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bazar,  herbes,  bétail...  et  ramasse  chaque  fois  une 
pincée  de  terre.  Elle  prend  encore  une  pincée  de  terre 
dans  une  fourmilière,  puis,  allant  dans  son  jardin,  elle 
arrache  une  feuille  à chaque  arbre  ; elle  se  rend  ensuite 
au  marché  aux  graines,  elle  prend  par  trois  les  graines 
de  toutes  les  espèces  qu’on  y vend  ; enfin  avant  de 


\ 


232  . LA.  SORCELLERIE  AU  MAROC 

rentrer  chez  elle,  elle  achète  un  peu  de  toutes  les  herbes 
et  résines  que  débitent  les  spécialistes,  puis  un  petit 
miroir  et  une  louche  en  bois. 

Aussitôt  arrivée  à la  maison  elle  concasse  le  tout  par 
terre,  excepté  la  louche  et  le  miroir  qu’elle  a placés  à 
côté  d’elle,  la  louche  par  dessus  la  petite  glace.  — Plon- 
geant par  trois  fois  ses  doigts  dans  du  miel,  elle  fait  un 
petit  paquet  de  tout  ce  qu’elle  a ramassé,  elle  l’entoure 
d’un  fil  de  trame  en  laine,  elle  l’enduit  de  safran  ou  de 
miel  ou  bien  elle  le  fait  passer  sur  du  musc  ou  de  l’ambre 
qu’elle  brûle  afin  de  lui  donner  un  parfum,  puis  elle 
place  le  paquet  sur  soi  en  disant  : « J’attache  avec  moi 
l’esprit  de  tous  ceux  qui  ont  foulé  cette  terre  que  j’ai 
ramassée.  » — Si  elle  vise  plus  particulièrement  quel- 
qu’un, elle  dit  : « J’attache  à moi  le  cœur  d’un  tel.  » — 
Et  dans  les  deux  cas  elle  ajoute  : « Je  te  charge  au  nom  de 
Dieu,  au  nom  de  Mahomet  et  au  nom  de  Koiina  ben  el 
Koun  (fille  du  roi  des  diables)  de  réaliser  ce  que  ma  bouche 
te  demande  : qu’on  enlève  aux  gens  que  je  veux  leur 
cœur  et  leur  esprit  jusqu’à  ce  qu’ils  viennent  me  cher- 
cher! Si  celui  que  je  désire  est  dans  cette  ville,  qu’on  lui 
enlève  son  cœur  et  qu’il  vienne  tout  de  suite  ; s’il  est  loin, 
qu’on  lui  enlève  son  cœur,  que  les  montagnes  deviennent 
des  plaines  et  que  les  ronces  se  changent  en  soie  ! » Et 
pour  terminer  : « Tout  ce  que  le  diable  veut  réussit  ! » 
Sortilège  recommandé  aux  marchands  qui  ne  gagnent 
pas,  aux  gens  aimables  qui  ne  peuvent  se  faire 
aimer;  à ceux  dont  les  faveurs  accordées  par  le  Maghzen 


MOYENS  D’ATTIRANCE 


233 


suscitent  la  jalousie.  — Le  demandeur  s’adresse  à une 
sorcière  à laquelle  il  donne  deux  centimes  pour  acheter 
une  feuille  de  papier  et  du  miel  ; elle  se  procure  éga- 
lement de  la  lavande,  deux  sortes  d’épices  et  enfin  du 
henné  auprès  de  deux  soeurs  nées  du  même  père  et  de  la 
même  mère.  — Ensemble  ils  cherchent  un  mur  dans 
lequel  il  y à beaucoup  de  trous  ; la  sorcière  coupe  la 
feuille  de  papier  en  petits  morceaux,  et  l’homme  nomme 
les  gens  qu’il  soupçonne  de  ne  pas  l’àimer. 

A chaque  nom,  la  sorcière  trempe  un  morceau  de 

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papier  dans  le  mélange  qu’elle  a fait  de  miel,  de  lavande 
et  d’épices  et  obstrue  un  trou  en  disant  : « De  même  que 
je  bouche  ce  trou,  je  ferme  la  bouche  d’un  tel.  » La  sorcière 
fait  ensuite  un  petit  paquet  de  toutes  sortes  d’herbes , 
qu’elle  a préparées  à l’avance  ; en  ficelant  ce  paquet  elle 
dit  : «En  même  temps  que  j’attache  ce  paquet,  j’attache 
toutes  les  langues  qui  médisent  de  cet  homme.  » L’homme 
suspend  ce  paquet  à son  cou  et  s’en  va.  . 

Qui  se  croit  persécuté  prend  sept  crabes  d’eau 
douce  qu’il  apporte  à la  sorcière.  Celle-ci  les  dépose 
à terre  et  les  recouvre  du  couvercle  conique  percé , 
qui  sert  à couvrir  la  marmite  à cousscouss.  Les  crabes 
se  mangent  entr’eux,  la  sorcière  prend  celui  qui  reste, 
elle  l’enveloppe  dans  un  chiffon  et  le  remet  à l’homme 
qui  doit  le  placer  sous  son  aisselle  droite.  Elle  prononce 
des  formules  cabalistiques  tandis  que  l’individu  dit  : « De 
même  que  je  tiens  et  que  j’écrase  le  vainqueur,  je 
voudrais  prendre  et  écraser  tous  ceux  qui  me  nuisent  et 


LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 


234 


disent  du  mal  de  moi.  » — Lorsque  le  crabe  est  étouffé, 
la  sorcière  lui  ouvre  le  corps  et  elle  place  une  perle  fine 
dans  chaque  œil  en  disant  : ’«  De  même  que  je  ferme  les 
yeux  de  ce  crabe,  je  veux  que  tous  ceux  qui  ont  une  haine 
contre  cet  homme  aient  les  yeux  fermés.  Ensuite  elle 
introduit  du  corail  dans  la  bouche  du  crabe  et  dit  : « De 
même  que  je  ferme  la  bouche,  etc....  » 

Avec  un  mélange  d’ambre,  de  musc,  de  santal,  d’alun, 
la  pointe  d’un  pain  de  sucre,  des  clous  de  girofle,  de  la 
cannelle,  du  camphre  et  des  plantes  diverses,  le  tout  pilé 
ensemble,  elle  remplit  le  ventre  de  l’animal,  puis  elle  at- 
tache le  crabeau  mur  pendant  trois  jours,  le  matindu  côté 
de  l’Orient,  le  soir  du  côté  du  lever  delà  lune.  En  l’accro- 
chant,le  matin,  elle  murmure:  « Jeveux  qu’un  tel  éblouisse, 
comme  éblouit  le  soleil  dévoilé  par  les  nuages.  » Et  lesoir  : 
« Là  où  un  tel  se  trouve  je  veux  qu’il  soit  vu  par  tout  le 
monde  comme  on  voit  de  partoutla  lune  dans  le  ciel.  » — 
Pendant  ces  trois  jours,  le  soir  à onze  heures,  elle  brûle 
devant  l’animal  un  mélange  analogue  à celui  avec  lequel 
on  lui  a farci  le  corps  ; chaque  fois  qu’elle  brûle  ces  par- 
fums, elle  invoque  les  différentes  tribus  des  démons,  et 
leur  dit:  «Je  veux  que  vous  soyez  toujours  présents  là  où 
se  trouve  un  tel  et  que  vous  l’aidiez  dans  tout  ce  qu’il 
entreprend.  — Après  ces  trois  jours,  elle  enveloppe  le 
crabe  dans  sept  morceaux  d’étoffe  de  couleurs  différentes, 
la  dernière  devant  être  verte,  et  elle  dit  : « Comme  j’enve- 
loppe cet  animal,  je  veux  qu’un  tel  soit  ainsi  enveloppé 
dans  îa  sympatnie  de  ses  semblables.  » On  fumige 


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] moyens  d’attirance  235 

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: encore  la  « mumie  » et  l'intéressé  se  la  suspend  au  cou* 

Après  cela,  l’individu  persécuté  est  à l’abri  de  tout,  il 
réussit  dans  tout  ce  qu’il  entreprend,  il  peut  même  com- 
mander aux  puissants,  au  sultan  ; il  sera  toujours  écouté, 
il  peut  voler,  ceux  qui  le  verront  n’en  diront  rien.  — 
C’est  en  employant  ce  moyen  qu’un  caïd  inquiété  et 
abandonné  de  tous,  éloigna  ses  ennemis,  obtint  sa  grâce 
ainsi  qu’une  faveur.  Le  sultan  s’inclina-. 

Un  homme,  qui  est  bon  et  qui  n’arrive  pas  à se  rendre 
favorables  les  gens  importants  dont' il  a besoin,  prend 
un  canard  qu’il  garde  pendant  trois  jours  chez  lui.  Il 
commence  par  le  gaver  avec  du  cousscouss  composé  de 
semoule,  henné,  lavande  et  miel,  puis,  après  et  pendant 
les  trois  jours,  il  le  nourrit  des  mêmes  aliments  dont 

j 

ils  sé  nourrit  lui-même  (si  le  canard  mangeait  autre 
chose,  d’autres  personnes  en  profiteraient).  Dans  Fin- 
tervalledes  repas,  il  cache  le  canard  et  dit  : « De  même 
que  tu  ne  vois  que  moi,  tu  me  feras  bénéficier  seul  de 
ce  que  je  fais  pour  toi.  » — Après  trois  jours,  il  lui 

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met  la  tête  entre  les  jambes,  il  l’enveloppe  et  l’étouffe  sous 
son  aisselle  en  disant  : « Comme  j’étouffe  cet  animal,  je 
j veux  que  toutes  les  voix  qui  médisent  de  moi  soient 

étouffées.»  — Lorsque  l’oiseau  est  mort,  il  lui  ouvre  le 

i 

| ventre  elle  garnit  avec  le  mélange  indiqué  à l’article 

i 

i précédent.  Pendant  les  trois  jours  qui  suivent  et  chaque 

| matin,  il  monte  sur  la  plus  haute  terrasse  de  sa  maison, 

et,  là  présentant  le  canard  mort  au  soleil  levant,  il  dit  : « De 
| même  que  le  monde  a besoin  d’être  éclairé  par  tesrayons, 


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LA.  SORCELLERIE  AU  MAROC 


236 


je  veux  que  les  gens  le  soient  aussi  par  ma  voix,  » — II 
attache  enfin  le  canard  à un  mur,  face  au  soleil,  jusqu’à 
ce  qu’il  soit  desséché,  puis  il  le  pile  et  en  fait  une  poudre 
qu’il  garde  chez  lui. — -Pour  essayer  l’effet  de  cette 
poudre  il  en  prend  une  pincée  dans  ses  mains  et  il  s’ache- 
mine vers  la  maison  d’unepersonne  dont  il  ne  se  croit  pas 
aimé.  Au  moment  d’entrer,  il  s’en  frotte  les  mains  et  la 
figure,  et  il  dit  : « De  même  que  le  canard  plonge  dans 
l’eau,  je  veux  que  les  gens  s’inclinent  devant  moi,  dès  que 
j’apparais  ».  — Alors  celui  qui  le  recevait  mal  d’habi- 
tude lui  fait  fête.  — Désormais  il  se  servira  de  cette 
poudre  toute  les  fois  qu’il  voudra  être  bien  accueilli. 


Celui  duquel  on  médit  se  rend  chez  un  Aïssaoua,  il 

X * 

lui  donne  un  douro  et  le  prie  de  couper  devant  lui  la 
tête  d’une  vipère.  Au  moment  où  la  tête  tombe  il  s’écrie: 
« Ainsi  soit  tranchée  la  tête  de  mes  ennemis  et  que  leur 
langue  soit  arrachée  ! (=  qu’ils  soient  confondus).  » Il 
porte  la  tête  de  la  vipère  chez  lui  et  lui  enfonce  une 
perle  dans  chaque  œil,  ainsi  que  du  corail  dans  la  gueule, 
en  disant  à chaque  opération  : « Je  ferme  les  yeux  de 
mes  ennemis.  » — « Je  clos  la  bouche  de  mes  ennemis.  » 


Ck 


Enfin  il  va  chercher  dans  les  broussailles  une  peau  d 
serpent  mué,  dans  laquelle  il  enveloppe  la  tête  de  la 
vipère,  et  il  dit  : « Que  ceux  qui  me  nuisent  soient  pris  de 
terreur,  comme  lorsqu’on  voit  dans  la  forêt  le  serpent 
se  battre  avec  la  vipère  ! » II  met  ensuite  le  tout  dans 
un  morceau  de  toile  blanche  et  s’attache  ce  talisman  au 


cou. 


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moyens  d’attirance  237 

Pendant  trois  semaines  de  suite,  il  se  rend  au  marché 
dans  la  même  ville  ; chaque  fois  il  achète  du  henné 
qu’il  jette  derrière  lui,  en  disant  : « Je  rejette  mon  mal 
en  invoquant  le  nom  de  Dieu  1 » Après  le  troisième 
marché,  à minuit,  il  brûle  des  résines,  musc*  bois»  de 
santal,  etc.  à la  tête  de  vipère;  puis,  il  l’enveloppe  dans 
sept  étoffes  de  couleurs  différentes  et  dont  la  verte  est 
la  dernière.  En  l’enroulant  dans  chaque  enveloppe,  il 
invite  une  tribu  de  démons  à lui  venir  en  aide  (1). 

Il  doit  enlever  ce  talisman  chaque  fois  qu’il  approche 
une  femme  ; car,  une  fois  souillé,  il  perdrait  ses  vertus. 

Autre  moyen.  — Il  s’adresse  à une  sorcière  qui 
lui  dit  de  lui  apporter  des  escargots.  Elle  s’enquiert 
auprès  de  lui  du  nom  des  personnes  dont  il  veut  être 
respecté  ou  aimé,  et  elle  donne  à chaque  escargot  le  nom 
de  l’une  de  ces  personnes;  puis,  avec  des  ciseaux,  elle 
leur  coupe  la  tête  en  disant:  a Ainsi  j’abats  la  tête  d’un 
tel.  » 

Elle  se  fait  acheter  encore  certaines  herbes  et  en  pétrit 
une  pâte  avec  de  la  bouse  de  bœuf  ; puis  elles  bouche  les 
escargots  en  disant  : « Ainsi,  je  clos  la  bouche  d’un  tel 
qui  médit  de  cet  homme.  » Elle  prépare  un  cousscouss 
de  semoule  avec  miel,  sucre  et  huile,  et  elle  en  enterre  un 
peu,  avec  un  escargot,  à chaque  porte  de  la  ville  (le  couss- 


(1)  Le  chiffre  sept  correspond  à sept  tribus  spéciales  de 
diables  ; car  il  y a,  dit-on,  autant  de  tribus  sous  terre  qu'il  y en 
a au-dessus. 


\ 


238 


LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 


couss  au  fond  du  "trou,  l’escargot  par  dessus  et  de  la 
terre  pour  couvrir  le  tout).  Et  dès  lors  les  vœux  de 
l’homme  se  réalisent. 

Autre  moyen.  — La  sorcière  se  procure  chez  un  boucher 
sept  bouts  de  langues  de  vaches  si  c’est  pour  une  femme, 
sept  bouts  de  langues  de  bœufs  si  c’est  pour  un  homme  ; 
elle  se  procure  en  outre  un  petit  poussin  non  éclos,, 
elle  lui  arrache  la  langue  et  dit  : « Ce  n’estpas  la  langue 
de  ce  poussin  que  j’arrache  mais  celle  de  la  personne 
ennemie.  » Elle  tord  le  cou  du  poussin,  lui  casse  les 
ailes  et  les  pattes  en  faisant  la  même  allusion  à . la  per- 
sonne que  l’on  craint.  — Elle  achète  muscade,  clous  de 
girofle,  cannelle,  poivre, thym,  mastic,  benjoinblanc,  bois 
de  santal,  différentes  herbes  et  pile  le  tout.  — Ayant  laissé 
sécher  au  soleil  pendant  trois  jours  les  sept  bouts  de 
langues  et  le  poussin,  elle  les  pulvérise  ; et,  les  mélangeant 
à la  poudre  obtenue,  elle  en  fait  un  sachet  qu’elle  dépose 
sur  . un  cousscouss  en  train  de  se  faire  afin  que  la  vapeur 
le  pénètre.  Elle  prononce  ces  paroles  : « De  même  qu’on 
ne  peut  manger  le  cousscouss  sans  commencer  par  la 
semoule  (les  légumes  sont  toujours  au  fond)  je  veux  être 
cette  vapeur  qui  plane  au  dessus  de  tout.  » — L’intéressé 
porte  le  sachet  sur  lui  et  lorsqu’il  veut  se  rendre  indis- 
pensable à quelqu’un,  obéi  ou  écouté,  il  met  un  peu  de 
cette  poudre  dans  les  aliments  de  la  personne  qu’il  vise  : 
celui-ci,  désormais,  ne  pourra  plus  se  passer  de  lui. 

Quelqu’un  qui  recherche  des  sympathies  se  procure 
un  gros  rat  ; il  se  fait  établir  un  tout  petit  moulin  en 


MOYENS  D’ATTIRANCE 


239 


pierre,  un  moulin  à moudre  le  grain  ; avec  un  peu 
d’argile  de  potier,  il  modèle  une  petite  statuette  repré- 
sentant la  personne  dont  il  veut  se  faire  aimer  ; il  fixe 
cette  effigie  sur  le  pivot  du  moulin  comme  en  le  piquant 
par  le  nombril.  Après  avoir  attelé  le  rat  au  moulin, 
comme  on  le  ferait  pour  un  cheval,  il  le  pousse  avec  un 
brin  de  jonc  en  guise  de  cravache.  — Le  rat  fait  tourner 
les  pierres  pendant  que  la  semoule  dont  on  a garni  le 
moulin  s’éparpille  entre  les  meules  et  vient  tomber  dans 
une  petite  soucoupe  en  terre  non  cuite  et  tandis  que  l’in- 
téressé dit  : c<  Qu’un  tel  (celui  dont  on  veut  se  faire  aimer) 
erre  partout  et  revienne  vers  moi  de  même  que  cette 
semoule  qui  se  disperse  pour  arriver  quand  même  dans 
cette  soucoupe  ».  Il  a ajouté,  pour  être  moulu  avec  la 
semoule,  du  tapioca,  du  henné  de  deux  sœurs,  du  benjoin 
blanc  et  du  mastic. 

Pendant  que  le  rat  fait  tourner  les  meules,  la  personne 

* 

éloignée  dont  on  recherche  l’affection  a des  troubles 
nerveux,  vertiges,  frissons,  etc.,  et  demande  chez  lui 
qu’on  lui  fasse  venir  la  personne  qui  opère  à ce  moment 
et  l’envoie  chercher.  — Celui-ci  avant  d’y  aller  prend 
un  peu  de  terre  de  sa  babouche  droite  en  l’enlevant  au 
moyen  d’une  pièce  d’argent  en  disant  : « Je  prends  en 
même  temps  l’esprit  d’un  tel  pour  qu’il  ne  puisse 
faire  un  pas  sans  me  consulter.  » Puis  il  ajoute  à cette 
terre  un  peu  de  miel  et  de  la  terre  de  fourmilière,  il  en 
fait  un  paquet  qu’il  porte  sur  le  côté  droit  de  la  tête 
cousu  dans  sa  calotte,  dans  le  turban,  ou  piqué  dans  la 


/■ 


240  LA.  SORCELLERIE  AU  MAROC 

tresse,  il  porte  continuellement  ce  petit  talisman  et  ses 
vœux  sont  exaucés.  — On  continue  d’ailleurs  ce  manège 
jusqu’au  moment  où  la  personne  désirée  envoie  chercher 
l’opérateur.  Gela  peut  durer  longtemps  ; si  le  rat  meurt 
on  le  remplace  par  un  autre  ; si  l’opérateur  est  fatigué^ 
il  charge  quelqu’un,  sa  femme  ou  sa  fille,  de  continuer 
l’opération  et  de  fustiger  le  rat. 

Autre  moyen.  — h’individu  intéressé  se  procure  la 
tête  d’un  mouton  qu’on  a égorgé,  il  va  chez  celui  qui  a 
pour  métier  de  coudre  les  linceuls  et  lui  demande  un 
morceau  de  linceul  d’un  mort,  la  dernière  aiguille  enfilée 
dont  il  s’est  servi  et  un  peu  de  l’eau  dont  on  s’est  servi 
pour  faire  la  toilette  du  cadavre.  Il  prépare  ensuite  des 
herbes  et  des  résines  semblables  à celles  employées  pour 
le  canard;  il  en  emplit  la  bouche  du  mouton  qu’il  coud 
en  comptant  les  points  et  en  disant:  «Ce  n’est  pas  la 
bouche  du  mouton  que  je  couds,  mais  la  bouche  d’un  tel 
qui.  ne  l’ouvrira  désormais  que  pour  ma  louange  1 » 

Ensuite  il  trempe  le  morceau  de  linceul  dans  un  bain 
de  safran,  benjoin  et  coriandre  ; il  enveloppe  avec  cela  la 
tête  du  mouton  et  il  l’enterre  en  disant  : « Ce  n’est  pas 
la  tête  du  mouton  que  j’enterre,  mais  le  fils  d’une  telle.  » 
(Ici  le  nom  de  la  mère.) 

Pour  soumettre  une  tribu.  — Un  caïd  dont  la  tribu 
se  révolte,  ou  un  sultan  dont  le  peuple  se  soulève  fait 
venir  une  sorcière  et  lui  dit  de  soumettre  sa  tribu.  Dans 
la  première  quinzaine  du  mois,  la  sorcière  va  chercher  un 


POUR  SOUMETTRE  UNE  TRIBU 


241 


peu  d’eau  à sept  sources  différentes,  elle  prend  un  pétrin 
neuf  qu’elle  baigne  et  dans  lequel  elle  brûle  un  peu  de 
benjoin  et  de  coriandre.  Elle  va  ensuite  au  hammam,  elle 
s’habille  de  linge  et  de  vêtements  propres. 

À une  heure  de  la  nuit,  seule  et  sans  prononcer  une 
parole,  elle  se  rend  au  cimetière,  elle  déterre  le  corps 
d’une  personne  morte  le  jour  même,  elle  ouvre  le  linceul, 
fait  sortir  les  bras  du  cadavre  qu’elle  asseoit  devant  elle 
et  lui  pose  sur  les  genoux  le  pétrin  dans  lequel  elle  amis 
de  la  semoule,  du  miel  et  du  Sakta,  — « elle  fait  taire  » 
(la  graine  silencieuse,  ressemblant  au  basilic,  graine  noire 
brillante  très  petite),  plus  les  baies  rouges  d’une  solanée 
Haïph-dib  (raisin  du  loup).  — Avec  les  mains  du  mort 
ellepétrit  le  cousscouss  et  pendant  cette  horrible  cuisine, 
dans  la  terreur  de  la  nuit  et  du  lieu,  elle  prononce  ces 
paroles  : « De  même  que  les  abeilles  viennent  de  partout 
lorsqu’elles  sentent  l’odeur  du  miel,  je  veux  que  les  tribus 
arrivent  de  loin  se  soumettre  à leur  chef.  » Avec  calme 
elle  recoud  le  linceul,  et  couche  le  mort  pour  son  éternel 

A , 

repos;  puis  elle  rentre  chez  elle  avec  son  pétrin  de  couss- 
eouss  qu’elle  porte  ensuite  au  caïd,  lequel  invite  les  tribus 
soulevées  et  leur  offre  du  cousscouss  préparé  chez  lui  et 
dans  lequel  on  met  un  peu  de  celui  que  le  mort  a pétri. 
— Tous  ceux  qui  en  mangeront  prononceront  sûrement 
la  phrase  : « Nous  nous  soumettons.  » 

Une  femme  qui  veut  soumettre  son  mari,  ou  toute 
personne  qui  veut  s’attacher  quelqu’un  peut  faire  de 
même. 


16 


I 


\ 

! 


. ; 


/. 


242  là  SORCELLERIE  AU  MAROC 

Pour  s’attacher  son  mari  volage,  une  Arabe  jalouse 
d’El  Kzar  s’en  alla  pendant  une  nuit  au  cimetière,  où  était 
déposé  le' cadavre  d’un  homme  qu’on  devait  enterrer  le 
lendemain.  Elle  apportait  avec  elle  tout  ce  qui  était  néces- 
saire pour  pétrir  un  cousscouss  savoureux.  Elle  s’installa 
auprès  du  mort,  et  en  faisant  agir  les  mains  du  cadavre 
elle  lui  fit  manipuler  le  cousscouss  destiné,  grâce  à cet 
artifice  macabre,  à reconquérir  l’infidèle  époux.  — La 
préparation  culinaire  s’avançait,  lorsque,  soudain,  par 
suite  des  mouvements  imprimés  au  cadavre,  l’abdomen 

* -H 

éclata  sous  l’action  des  gaz...  la  femme  tomba  morte  de 
peur  aux  côtés  du  cuisinier  de  l’au-delà.  Le  lendemain 
on  trouva  les  deux  corps  côte  à côte  : les  mains  du  mort 
étaient  encore  plongées  dans  le  cousscouss... 

Un  Arabe  rencontrant,  un  jour,  un  Français  qu’il 
connaissait,  lui  raconta  qu’il  venait  de  chez  un  savant 
Taleb  qui  lui  avait  remis,  contre  honoraires,  un  talis- 
man précieux  pour  le  délivrer  des  taquineries  de  sa 
femme,  une  vraie  mégère  qui  lui  faisait  la  vie  dure.  Et 
il  déploya  un  long  grimoire  qui  devait  avoir  raison  du 
caractère  acariâtre  de  sa  femme.  — Le  Français  émit 
des  doutes  sur  l’efficacité  du  talisman  calligraphié  et  pré- 
tendit offrir  pour  rien  à son  ami  marocain  un  talisman 
bien  plus  sûr  et  d’une  efficacité  certaine  et  il  lui  apporta 
une  solide  matraque  

Pour  dominer  son  mari  une  femme  prépare  un  des 
sept  lobes  de  la  cervelle  d’une  hyène  avec  du  poivre,  de 
l’alun,  des  clous  de  girofle  et  autres  épices,  elle  en  fait 


BROUILLE  D’AMANTS 


243 


un  sachet  qu’elle  porte  sur  elle.  — En  même  temps,  elle 
fait  manger  à son  mari  une  langue  d’âne  cuite  qui 
a été  coupée  sur  l’animal  vivant.  — Dès  lors  elle  aura 
la  suprématie  dans  le  ménage  ; l’homme  sera  tremblant 
devant  elle,  comme  l’âne  devant  l’hyène. 

C’est  pourquoi  les  chasseurs  ont  toujours  le  soin  d’en- 
fouir  les  têtes  des  hyènes  qu’ils  tuent. 

Un  morceau  de  peau  de  lion,  surtout  s’il  est  découpé 
au  milieu  du  front,  — porté  sur  soi,  vous  fait  respecter 
et  craindre  de  tout  le  monde.  — De  même  les  serres  de 

i 

faucon . 

Brouille  d’amants.  — Un  mari,  brouillé  avec  sa 
femme,  veut  se  réconcilier;  il  s’adresse  à une  sorcière  qui 
lui  fait  acheter  un  réchaud  neuf,  dans  lequel  elle  brûle 
benjoin  et  coriandre.  Si  la  personne  visée  est  blanche,  on 
modèle  une  statuette  en  pâte  de  farine;  si  elle  est  couleur 
brique,  la  statuette  sera  en  argile  ; si  elle  est  noire, 
l’argile  sera  enduit  de  charbon.  La  sorcière  dépose 
l’effigie  au  fond  du  réchaud  vide  qu’onrecouvre  d’un  cou- 
vercle, sur  lequel  elle  pose  de  la  braise  allumée;  enfin  elle 
place  le  tout  sous  un  capuchon  de  cousscouss,  en  terre  et 
à trous.  — Quatre  fois  dans  la  journée  : le  matin,  à midi, 
au  moghreb  et  à minuit,  elle  active  ce  feu  et  brûle  ben- 
join et  coriandre,  en  disant  : « O vous  qui  êtes  chargés 
de  cette  affaire  (les  diables),  nous  vous  invitons  à venir  en 
aide  à cette  personne,  lorsqu’elle  aura  besoin  devous  ! » 
— L’individu  intéressé  va  chez  la  personne  qu’il  veut 


244 


LA.  SORCELLERIE  AU  MAROC 


reconquérir  ; et,  avant  de  lui  parler,  il  murmure  en  la 
comparant  au  vent:  « Tu  as  soufflé  et  je  t’ai  calmé 
par  la  force  de  Dieu!  »,  puis  : « Tu  es  le  feu  et  je, 
suis  l’eau  qui  l’éteint  ! » Dès  lors  la.  réconciliation  est 
faite. 

Moyen  employé  par  les  femmes  àla  suite  d’une  querelle 
d’amants,  si  ni  l’un  ni  l’autre  ne  veut  faire  le  premier  pas 
ou  par  l’amoureuse  qui  veut  affoler  d’elle  encore  davan- 
tage son  amant.  — Elle  prend  une  soucoupe  à carmin 
vide  ; elle  achète  toute  sorte  de  plantes  (celles  du  canard), 
elle  prend  la  serviette  dont  ils  se  sont  servis  la  dernière 
fois  qu’ils  se  sont  vus,  elle  en  coupe  sept  morceaux  étroits 
et  longs  d’un  doigt,  elle  remplit  chaque  bande  d’un  peu 
de  ce  mélange  de  plantes,  et  elle  roule  chaque  lanière  sur 
sa  cuisse  droite  nue,  en  tournant touj ours  de  bas  en  haut. 
Avant  de  terminer  chaque  rouleau  qui  formera  une 
mèche,  elle  trempe  sa  main  dans  du  miel  et  l’enroule  une 
dernière  fois  pour  le  coller.  Elle  place  les  sept  mèches 
dans  la  soucoupe  remplie  d’huile  et  dépose  cette  veilleuse 
sur  l’ouverture  d’un  puits  perdu,  elle  allume  les  mèches 
et  recouvre  le  tout  d’un  capuchon  à cousscouss,  en  disant  : 

« Ce  ne  sont  pas  les  mèches  que  j’enflamme,  mais  le  cœur 
d’un  tel,  fils  d’une  telle.  Une  se  calmera  que  lorsqu’il 
sera  auprès  de  moi.  » — Avant  même  que  les  mèches 
soient  entièrement  consumées,  l’amant  frappe  à la 
porte. 


AUTOUR  DE  D’AMOUR 


245 


Autour  de  l’amour.  — Un  homme  et  une  femme 
s’aiment,  mais  ils  ne  peuvent  se  rencontrer.  — L’amou- 
reux se  procure  un  peu  de  terre  du  seuil  delà  maison  de 
la  bien-aimée  et  dit  : « Ce  n’est  pas  cette  terre  que  je 
prends,  mais  l’esprit  de  toutes  les  personnes  qui  fréquen- 
tent cette  maison.  Il  ajoute  à cette  poussière  de  la 
lavande,  du  henné  et  du  miel;  il  brûle  le  tout  sur  un  pla- 
teau à torréfier  le  café  en  disant  : « Je  veux  que  l’amitié 
des  habitués  de  cette  maison  soit  aussi  chaude  pour  moi 
qne  ce  que  je  brûle  en  ce  moment.  » Il  recueille  cette 
cendre  dans  un  sachet  et  se  l’attache  au  cou.  — Les 
personnes  de  cette  maison  ne  pourront  manquer  de 
l’inviter  à la  première  occasion,  il  se  fera  d’abord  prier 
pour  accepter  finalement.  Au  moment  de  se  rendre  à 
l’invitation  et  à l’aide  d’une  tige  d’herbe,  il  prend  un 
peu  de  salive  sur  sa  langue  et  il  la  dépose  délicatement 
sur  un  morceau  de  sucre.  Une  fois  chez  la  bien-aimée  il 
s’arrangera  pour  glisser  le  morceau  de  sucre  dans  la 
théière  en  pensant  fortement  : « Ne  m’oublie  pas  jusqu’à 
Ce  que  la  salive  de  ma  langue  me  quitte  .(=  jusqu’à  la 
mort)  ». — Pour  être  plus  sûr  de  mieux  garder  sa  con- 
quête, il  ajoute  sur  le  morceau  de  sucre  un  peu  de  son 
sperme. 

Une  femme  qui  veut  se  faire  aimer  d’un  homme  se 
procure  un  merle,  un  peu  de  sperme  de  l’amant  s’ils  se 
sont  déjà  fréquentés,  sinon  un  morceau  de  son  caleçon 
ou  de  son  pantalon.  — Elle  égorge  le  merle  avec  une 


246 


LA.  SORCELLERIE  A.V  MA.ROC 


\ 


pièce  d’or  (les  pièces  marocaines  sont  assez  tranchantes) 
et  elle  dit  : « J’égorge  cet  oiseau  au  nom  d’un  tel,  fils 
d’une  telle,  je  veux  que  son  cœur  reste  toujours  attaché 
à moi!  » Elle -recueille  le  sang  de  la  victime  sur  le  mor- 
ceau de  caleçon,  elle  y ajoute  le  sang  d’un  homme  tué  à 
la  campagne  (1),  du  iïser  (sorte  de  pierre  semblable  à de 
la  nacre,  du  talc  probablement),  la  plante  cho,  du  sucre 
et  du  miel,  elle  met  le  tout  dans  un  morceau  d’étoffe 

t 

verte  et  l’attache  avec  un  fil  rouge.  — Si  elle  veut  avoir 
cet  homme  par  caprice  momentanément,  elle  attache  le 
paquet  à son  cou  ; si  elle  veut  l’avoir  constamment  chez 
elle,  elle  enterre  ce  sachet  sous  la  cendre  du  réchaud, 
en  ayant  soin  qu’il  ne  brûle  pas.  — Gela  ferait  souffrir 
l’homme. 

V 

Une  passionnée  exclusive  coupe  la  tête  du  merle,  lui 
arrache  les  yeux  de  façon  à ce  qu’ils  restent  intacts  et 
les  met  de  côté;  elle  remplit  les  orbites 'avec  la  plante 
S'm'kala  (celle  qui  bouleverse,  fait  tourner  la  tête)  en 
disant  : « Je  ne  clos  pas  les  yeux  du  merle,  mais  les  yeux 
d’un  tel,  fils  d’une  telle,  qui  ne  doit  les  ouvrir  que  sur 
moi  ! » Ensuite  elle  empaquète  la  tête  dans  un  morceau 
d’étoffe  précieuse  et  elle  la  garde  dans  son  coffre.  — 
Quant  aux  yeux  du  merle,  elle  les  enveloppe  dans  un 
lambeau  de  la  serviette  de  toilette  dont  ils  se  sont  servis, 

(1)  Ce  sang  desséché  sur  des  morceaux  d’étoffe  est  vendu  en 
ville  à l’usage  des  sorciers.  — On  raconte  que  la  personne,  por- 
tant sur  elle  le  sang  d’un  individu  assassiné  à la  campagne,  tue 
lé  petit  enfant  ou  le  poulain  qu’elle  rencontre. 


AUTOUR  DE  i/ AMOUR 


247 


ou  dans  un  morceau  du  pantalon  de  l’amant,  en  y ajou- 
tant musc,  ambre,  chô,  sucre,  miel,  ainsi  que  la  plume 
du  petit  oiseau  blanc  : Ter  t’ banni  (oiseau,  « suis-moi  »).; 
elle  coud-  tout  cela  dans  un  sachet  et  se  l’attache  au  cou 
après  avoir  fait  passer  l’homme  par  dessus. 

L’amoureuse  qui  veut  se  faire  aimer  s’introduit  dans 
le  vagin  le  bout  d’un  pain  de  sucre  jusqu’à  ce  qu’il  soit 
bien  imbibé,  ensuite  elle  le  retire,  le  concasse  et  le  mé- 
lange avec  El  Àya  ou  El  Micta  (la  Vivante  et  la  Morte), 
plante  qui  porte  sur  la  même  tige  deux  grains,  l’un  plein, 
l’autre  vide  et  desséché,  elle  ajoute  La  Silencieuse  (autre 
plante),  du  chô,  du  sucre  et  du  miel  brut  qu’on  vient  de 
retirer  de  la  ruche.  — En  mélangeant  elle  murmure, 
faisant  allusion  à la  première  plante  : c<  Comme  cette 
herbe  porte  deux  grains,  un  mort  et  un  vivant,  sans  qu’ils 
se  séparent,  je  veux  que  mon  amant  soit  éternellement 
attaché  à moi  et  étranger  aux  autres!  » Elle  fait  goûter  de 
ce  mélange  au  bien-aimé. 

Une  femme  passionnée  veut  qu’un  homme  ne  s’inté- 
resse qu’à  elle  exclusivement  au  point  d’en  négliger.ses 
affaires  ; elle  veut  « qu’il  ait  constamment  les  yeux  fixés 
sur  elle  » . — Elle  se  procure  une  serviette  de  toilette  ou 
un  morceau  de  linge  de  corps  de  l’homme  qu’elle  désire 
subjuguer,  puis,  elle  modèle  une  statuette  d’argile  dans 
laquelle  elle  place,  enroulé  dans  le  morceau  de  linge,  le 
mélange  suivant:  une  plume  du  petit  oiseau  Azata  (viens) 
une  plume  del’oiseau  Ter  f banni  (suis  -moi),  l’herbe  Halba 

I 

(la  Victorieuse),  une  autre  Lïo,  des  « raisins  du  loup  », 


J 

/ 


248  • LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 

du  N’ser  (mica);  elle  met  le  tout  dans  le  linge, puis  elle 
l'enferme  dans  la  statuette  etbouche  le  trou  avec  del’argile. 
— Dans  sa  chambre,  elle  place  un  réchaud  et  brûle  ben- 
join et  coriandre,  puis  elle  y allume  de  la  braise  et  sur  ce 
lit  de  braise,  elle  couche  la  statuettes — Cette  opération 
est  à recommencer  pendant  sept  nuits  consécutives  à 
minuit.  — Pour  faire  cela  elle  se  déshabille  complètement 
et  présente  son  bas-ventre  au  feu,  se  prosternant  ainsi 
devant  la  statuette  et  disant  : « De  même  que  les  hommes 
ne  sont  fous  que  du  vagin  d’une  femme,  je  veux  qu’un 
tel  se  prosterne  constamment  devant  moi  ainsi.que  je  le 
fais  devant  toi,  ô esclave  du  feu  !»  — La  septième  nuit 
elle  rêve  de  l’homme  qu’elle  veut  ensorceler,  il  l’étreint, 
elle  en  éprouve  du  plaisir  : l’envoûtement  a réussi. 

Désormais,  toutes  les  fois  qu’elle  voudra  le  posséder 
effectivement,  elle  n’aura  qu’à  remettre  l’effigie  sur  le  feu 
et  à présenter  son  corps  nu  à la  braise:  à n’importe  quelle 
heure  du  jour  ou  delà  nuit,  il  sera  à elle,  jusqu’à  l’épui- 
sement, si  elle  le  veut. 

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Ce  réchaud  doit  être  réservé  exclusivement  à l’usage 
de  cette  sorcellerie.  Chaque  fois  qu’elle  s’ en  sert,  elle 
répétera  la  formule  suivante:  « O esclave  du  feu,  toi  qui 
ne  dors  et  ne  te  repose  ni  jour  ni  nuit,  puisque  tu  m’as 

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promis  de  mettre  un  tel  à ma  disposition,  envoie  le  moi 
sur  le  champ.  » 

Variante  employée  par  la  femme  pour  faire  revenir  le 
bien-aimé  qui  reste  trop  longtempsen  voyage  ou  quand 
elle  ne  le  voit  pas  assez  souvent,  s’il  est  dans  la  même 


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AUTOUR  DE  L’AMOUR 


249 


ville.  ; — Elle  va  dans  sept  moulins  différents,  elle  y 
recueille  avec  la  main  gauche  une  poignée  de  farine  qui 
tombe  de  la  meule;  elle  pétrit  cette  farine  avec  l’urine  de 
l’homme  qu’elle  vise  ou  avec  ce  qu’elle  a purâcler  sur  un 
morceau  de  son  vêtement.  De  cette  pâte,  elle  fait  une  sta- 
tuette qu’elle  remplit  avec  les  organes  intérieurs  d’un 
geai  et  le  mélange  cité  plus  haut. — Pendant  trois  jours, 
à midi,  elle  se  rend  aux  abattoirs,  elle  place  la  statuette 
au  milieu  de  l’enceinte  et  lui  brûle  benjoin  et  coriandre, 
puis  elle  agite  son  foulard  de  tête  dans  toutes  les  direc- 
tions et  elle  invoque  les  diables  en  les  priant  de  faire  en 
sorte  que  « le  bien-aimé  ne  soit'  tranquille  que  lorsqu’il 
pourra  mettre  la  figure  sur  la  sienne  et  les  pieds  sur  les 
siens  ».  — De  même,  pendant  ces  trois  jours,  à minuit, 
elle  place  l’effigie  au  milieu  de  la  cour  et  tandis  qu’elle  lui 
brûle  benjoin  etcoriandre,  elle  invite  la  lune  et  les  étoiles 
à lui  venir  en  aide.  — Pendant  les  trois  jours  suivants, 
chaque  soir,  à minuit,  elle  place  la  statuette  sur  un  ré- 
chaud comme  précédemment,  elle  se  déshabille,  présente 
son  bas-ventre  au  feu,  puis  elle  se  prosterne  trois  fois  en 
prononçant  les  mêmes  paroles  que  plus  haut:  « O esclave 
du  feu,  etc.  » — Chaque  nuit  elle  rêve  que  le  bien-aimé 
est  près  d’elle,  la  troisième  nuit  il  vient  réellement. 

Elle  garde  la  statuette  et  le  réchaud  pour  en  user  par 
la  suite  comme  précédemment. 

Si  c’est  un  homme  qui  veut  envoûter, il  opère  de  même, 
après  s’être  procuré  un  objet  de  lingerie  intime  de  la 
femme  qu’il  veut  posséder. 


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250  LA.  SORCELLERIE  AU  MAROC 

Autre  moyen.  — La  demandeuse  prend  une  marmite 
neuve  en  terre  émaillée,  l’œuf  de  Moor  (pierre),  de 
l’opium,  des  concrétions  biliaires  de  vache,  du  harmel, 
la  plante  aromatique  Hah-nah  qu’on  met  dans  le  thé,  du 
thym,  de  l’absinthe,  de  la  jacinthe,  (le  tout  doit  être 
acheté  un  vendredi)  : elle  met  cela  dans  la  marmite  rem- 
plie d’huile.  Le  sariïédi  soir,  l’envoûteuse  place  la  mar- 
mite sur  un  feU  doux  chez  elle,  puis  au  dehors,  elle  loue 
un  four  dans  lequel  elle  brûle  benjoin,  coriandre  et 
henné  de  deux  soeurs  ; avec  la  perche  du  four  elle  agite 
le  feu  et  ordonne  péremptoirement  à la  perche,  trois  fois 
de  suite  : « Fais  moi  venir  mon  mari,  mon  amant,  etc.  » 
Ensuite  elle  entouré  le  haut  de  la  perche  avec  son  foulard 
de  tête,  en  guise  de  bride,  et  elle  quitte  le  four  en  la  traî- 
nant par  le  foulard;  trois  fois  de  suite,  elle  parcourt  ainsi 
la  distance  entre  le  four  et  sa  maison  en  disant  : « Oue 
les  diables  fassent  revenir  un  tel  sans  qu’il  s’en  doute, 
de  même  que  je  traîne  cette  perche  ignorante  de  ce  qui 
lui  arrive  ! » Puis,  aussitôt  rentrée  chez  elle,  la  perche 
est  lavée  et,  après  lui  avoir  brûlé  benjoin  et  coriandre, 
elle  la  reporte  au  four.  — Elle  fait  cela  pendant  trois 
samedis  de  suite,  le  lendemain  du  troisième  samedi  la 
personne  visée  arrive.  — Pendant  ces  trois  semaines,  la 
marmite  reste  sur  le  petit  feu  qu’on  entretient  constam- 
ment; mais,  lorsque  l’envoûté  est  revenu,  on  jette  le  con- 
f tenu  de  la  marmite  et  on  brise  celle-ci. 

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Une  femme  qui  veut  se  faire  aimer  et  qui  ne  peut  se 
|||  procurer  aucun  objet  intime  de  celui  qu’elle  désire, 

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AUTOUR  DE  ^AMOUR  251 

emploie  le  moyen,  suivant  : Elle  s’introduit  dans  le  vagin 
une  date  sèche,  dure,  qu’elle  garde  jusqu’à  ce  qu’elle  se 
ramollisse  ; après  l’avoir  retirée,  elle  la  concasse  avec  le 
mélange  suivant:  du  sucre  imbibé  de  sa  salive  le  matin 
à jeun,  de  la  plante  N’ s’ Kala  (=  qui  bouleverse),  de  la 
plante  Llo,  quelques  pépins  de  coings,  de  la  plante 
Tariala , une  autre  appelée  Fenina;  et  elle  fait  avaler  de 
ce  mélangea  l’homme  dont  elle  veut  se  faire  aimer. 

4 

Amulette.  — La  vulve  de  la  femelle  du  porc- 
épic,  portée  sur  soi,  fixe  l’amour,  attache  le  mari  ou 
l’amant. 

Tous  les  sortilèges  d’amour  doivent  être  faits  dans  la 
dernière  quinzaine  du  mois. 


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Sorcellerie  à l’usage  de  la  femme  adultère  qui 
veut  aveugler  son  mari  trompé.  — Elle  s’enduit  les 
fessés  de  miel  et  s’asseoit  sur  de  la  semoule  trois  fois  de 
suite  en  mettant  de  côté,  chaque  fois,  la  semoule  qui  est 
restée  collée  à elle.  A cette  semoule  elle  ajoute  trois 
gouttes  de  son  urine  sans  prendre  la  première  goutte  qui 
tombe  en  urinant.  Elle  se  donne  un  lavage  vaginal  et 
mêle  un  peu  de  cette  eau  aux  précédents.  — Puis  elle 
achète  la  langue  d’un  âne,  la  cervelle  d’une  hyène,  de 
l’opium,  la  plante  silencieuse  ; elle  pile  tout  cela  en- 
semble, elle  le  manipule  avec  la  semoule  et  en  fait  un 
pain  auquel  elle  donne  la  forme  d’une  croupe  d’âne.  — 
Pendant  qu’elle  travaille  la  pâte,  elle  dit  : « Je  fais 


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252  LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 

ceci  pour  un  tel,  fils  d’une  telle;  que  je  le  conduise, 
comme  un  âne,  sans  qu’il  ait  l’idée  de  protester  ; qu’il 

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soit  qbmme  un  fumeur  d’opium,  sans  volonté;  qu’il 
devienne  comme  l’hyène,  sans  réflexion,  sans  intelli- 
gence. » Elle  envoie  ce  pain  au  four  pour  le  cuiré,  et  elle 
le  fait  manger  à son  mari. 

Remède  contre  cet  envoûtement.  — On  reconnaît 
facilement  la  victime  de  cette  sorcellerie  : elle  est  pâle, 
de  mauvaise  humeur,  sans  appétit,  elle  souffre  de  blen- 
norrhagie sans  se  rendre  compte  comment  elle  a pu  la 
contracter. 

Voici  le  remède:  Le  mari  trompé  prend  un  hibou 
vivant,  il  l’enferme  dans  une  casserole  neuve  herméti- 
quement close,  qu’il  place  entre  deux  feux,  pendant  toute 
la  journée,  et  jusqu’à  ce  que  l’oiseau  soit  entièrement  cal- 
ciné. Il  le  retire  et  il  le  pile.  Tous  les  matins  il  plonge  trois 
.doigts  dans  le  miel,  puis  dans  cette  cendre  et  il  les 
'suce.  — Il  se  procure  aussi  un  jeune  caméléon,  qu’il  pose 
sur  une  petite  meule  rougi e placée  sur  le  feu  et;  se  mettant 
au-dessus,  il  attend  que  le  caméléon  éclate  ; à ce  moment 
là,  il  se  verse  sur  le  corps  de  l’eau  qui  a servi  à éteindre 
le  feu  chez  sept  forgerons  différents  et  dans  laquelle  on 
a délayé  du  henné  de  deux  sœurs  du  même  père  et  de 
la  même  mère  ; l’eau  coule  sur  le  caméléon  et  emporte 
le  mal. 

Il  est  aussi  très  facile  de  reconnaître  qu’un  homme  est 
victime  d’un  sortilège  d’amour  : il  est  très  assidu  auprès 


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AUTOUR  DE  L’AMOUR  253 

d’une  femme,  en  même  temps  qu’il  maigrit,  s’affaiblit,  et 
dépérit...  « se  consume  d’amour  ».  Le  remède  à employer 
est  celui-ci  : L’envoûté  prend  une  bouteille  de  vin  dans 
laquelle  il  fait  macérer  de  la  fénina,  du  curcuma,  de  la 

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cannelle,  de  la  selle  humaine  brûlée,  sept  cloportes, 
dix  graines  de  la  plante  Tafrifert,  le  tout  mis  en  poudre  ; 
et  il  prend  chaque  matin  un  petit  verre  de  ce  vin. 


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CHAPITRE  VIII 

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SORCELLERIE  AGRESSIVE 

PROCÉDÉS  D’ENVOUTEMENTj  d’ÉCRITURES,  d’ OCCULTISME 

* 

Les  philtres  et  envoûtements  pour  la  haine,  l’éloigne- 
ment, le  malheur,  la  mort  ne  réussissent  que  dans  la 
dernière  moitié  du  mois  lunaire  ; car,  pour  les  sorts  de 
vengeance  et  de  haine,  on  dit  toujours  : « De  même  que 
la  lune  se  retire,  je  veux  qu’un  tel  disparaisse...  » 

La  pâte  lunaire.  — Pour  le  bien  étpour  le  mal. 

La  sorcière  qui  risque  d’être  sollicitée  à chaque  instant 
et  souvent  à l’improviste,  afin  de  s’éviter  des  courses 
nombreuses  et  de  la  fatigue,  a toujours  chez  elle  une 
provision  toute  prête  des  herbes  et  objets  nécessaires 
pour  opérer.  Entr’autres,  et  ce  n’est  pas  la  moins  impor- 
tante : la  pâte  lunaire. 

Elle  achète  un  pétrin  neuf  pendant  le  jour,  elle  le  lave 
et  lui  fait  visiter,  le  soir,  toutes  les  habitations  des 
diables  : abattoirs,  fosses  d’aisances,  cimetières  et  tom-^ 


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256  LA.  SORCELLERIE  AU  MAROC 

beaux  de  saints  ainsi  que  les  synagogues  et  mosquées, 
dont  les  diables  sont  gardiens.  — Elle  prend  de  l’eau  de 
sept  sources  ou  puits  couverts  ; et,  chaque  fois,  elle  invite 
les  diables  à venir  l’aider  à la  descente  de  la  lune.  — 
Elle  fait  tous  ces  préparatifs  la  veille  de  la  pleine  lune, 
c’est  à dire  la  veille  du  quinze  du  mois  arabe.  — Le  soir 
de  la  pleine  lune,  entre  minuit  et  une  heure  du  matin, 
elle  se  noircit  l’œil  droit  avec  du  khôl,  elle  se  met  du 
carmin  sur  la  joue  droite,  du  béthel  sur  la  mâchoire 
droite,  un  bracelet  au  bras  droit,  un  anneau  au  pied  droit 
et  elle  se  fait  une  tresse  à droite.  Puis  elle  va  seule  au 
cimetière,  elle  pose  son  pétrin  à terre,  juste  au  milieu 
de  l’enceinte,  elle  se  met  nue  et  portant  à la  main  un 
petit  drapeau  vert  attaché  à un  roseau,  elle  parcourt  la 
nécropole  d’un  bout  à l’autre  et  dans  tous  les  sens  en 
priant  de  nouveau  les  esprits  des  ténèbres  de  lui  faire  des- 
cendre la  lune.  — Dans  le  pétrin  elle  a versé  l’eau  des 
sept  fontaines.  Alors  on  voit  la  lune  monter  au  zénith, 
puis  descendre  lentement  jusque  dans  le  pétrin.  Immé- 
diatement une  tempête  s’y  déchaîne,  l’eau  écume  et 
déborde...  Précipitamment  la  sorcière  recueille  au  fur  et 
à mesure  cette  mousse  dans  une  cuvette.  — Pendant  ce 
temps,  le  benjoin  et  la  coriandre  brûlent  dans  un  réchaud 
voisin  du  pétrin;  et  la  sorcière  commande  : « Je  veux  que 
tu  me  serves  pour  le  bien  et  pour  le  mal  ».  — Quand  le 
vase  est  plein  d’écume,  la  sorcière  éteint  le  feu  d’encens 
et  verse  l’eau  du  pétrin  par  terre  : la  lune  libérée  remonte 
lentement  au  ciel...  Et  la  sorcière  rentre  chez  elle  avec 


LA.  PATE  LUNAIRE  257 

sa  cuvette  d’écume  à laquelle  elle  ajoutera,  en  poudre, 
du  musc,  de  l’ambre,  du  mastic,  du  benjoin  blanc»  Elle 
en  fait  une  pâte  qui  servira  pour  faire  le  bien  comme 
pour  faire  le  mal.. 

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Usage  de  la  pâte  lunaire.  — Veut-on  séparer  un 
associé  de  l’autre,  on  met  un  peu  de  cette  pâte  sur  le 
chemin  de  l’un  des  deux  ou  bien  on  s’en  enduit  les  doigts 
avant  de  leur  serrer  la  main.  - 

Dé  même  pour  devenir  l’ami  de  quelqu’un  ou  pour 
rompre  avec  lui.  — Selon  les  circonstances  on  pense  à 
l’amitié  ou  à la  séparation  ; dans  le  premier  cas,  après 
s’être  mis  un  peu  de  cette  pommade  sur  le  front,  on  dira  : 
« Que  je  lui  apparaisse  comme  apparaît  la  lune  au  ciel, 
après  des  heures  de  ténèbres.  » Et  dans  l’autre  cas,  on 
murmurera  : Que  je  lui  produise  l’effet  que  produit 
l’obscurité  dans  le  ciel  après  le  coucher  de  la  lune.  » — 
Pour  rendre  quelqu’un  malade,  on  Jui  fera  goûter  de 
cette  pâte  en  disant  : « De  même  que  la  lune  m’a  obéi,  je 
veux  que  cette  pâte  m’obéisse  et  accable  un  tel  de  telle 
maladie  ! » — La  femme  qui  veut  së  venger  d’une  enne- 
mie en  lui  donnant  des  pertes  continuelles,  lui  fait  prendre 
un  peu  de  cette  pâte  en  pensant  : « De  même  que  j’ai 
descendu  la  lune  dans  de  l’eau  qui  coule,  je  veux  que 
cette  pâte  fasse  couler  le  sang  de  cette  femme  comme 
coule  l’eau  dans  une  rivière  sans  que  rien  ne  puisse 
l’arrêter . » 

Si  un  homme  veut  se  faire  aimer  d’une  femme,  il  se 

17 


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258  LA.  SORCELLERIE  AU  MAROC 

* 

présente  chez  la  sorcière  pour  avoir  un  peu  decëtte  pâte 
qu’il  se  met  entre  les  deux  yeux  ; il  se  présente  alors  chez 
la  femme^  qui  le  reçoit  dans  ses  bras.  — Un  individu 
désire  la  maîtresse  d’un  autre,  il  touche  ou  il  fait  toucher 
la  figure  de.  la_femme  avec  un  peu  de  pâte  lunaire  et 
dit  : « Ainsi  que  la  lune  brille  et  disparaît  en  laissant 
l’obscurité  derrière  elle,  je  veux  que  le  visage  de  cette 
femme  s’obscurcisse  devant  son  amant  ! » L’amant  se 
lassera  bientôt  d’elle  et  la  détestera  ; celui  qui  la  convoi- 
tait pourra  l’avoir  quand  il  voudra. 

Pour  rendre  impuissant.  — Moyen  employé  par 
une  femme  dédaignée,  ou  par  les  épouses  jalouses  des 
caïds,  qu’on  oblige  à partager  avec  d’autres  la  tendresse 
de  leur  mari.  — La  femme  se  rend  chez  une  sorcière  qui 
lui  donne  un  peu  de  pâte  lunaire  et  lui  conseille  de  se 
procurer  un  peu  de  sperme  de  l’homme  qu’bn  veut  ensor- 
celer ou  un  lambeau  de  caleçon  taché,  de  chercher  un 
morceau  d’olivier  sauvage  ou  de  figuier  stérile,  d’enve- 
lopper  la  tête  de  ce  morceau  de  bois  avec  le  lambeau 
d’étoffe  taché  enduit  de  pâte  lunaire,  puis  d’aller  avec  ce 
paquet  au  cimetière,  y chercher  une  tombe  ancienne  et 
d’enterrer  ce  simulacre  dans  la  tombe  en'  disant  : « De 
.même  que  ce  mort  est  là  depuis  des  années  sans  pou- 
voir bouger,  je  veux  qu’un  tel  reste  incapable  durant 
toute  sa  vie  ! » Mais  si  elle  veut  faire  exception,  elle 
ajoutera  : « Qu’il  soit  incapable  pour  toutes  les  femmes 
et  capable  pour  moi  ! » 


LA-  p'àtk  lunaire  - 259 

Autre  moyen.  — Elle  prend  deux  aiguilles  qui  n’ont 
pas  encore  servi,  elle  les  pique  des  deux  côtés  du  seuil 
dé  la  pièce  où  l’homme  a l’habitude  de  se  tenir.  Après 
qu’il  est  entré,  elle  retire  les  deux  aiguilles,  elle  enduit 

l’œillet  de  l’une  d’elles  avec  un  peu  de  pâte  lunaire  et 

* 

elle  introduit  la  pointe  de  l’autre  aiguille  dans  cet  œillet 
en  disant  : « De  même  que  cette  écume  ne  saurait  retour- 
ner à la  lune,  de  même  que  cette  aiguille  ne  peut  sortir 
de  là  sans  ma  volonté,  je  veux  qu’un  tel  reste  paralysé 
aussi  longtemps  qu’il  me  plaira.  » 

Ou  bien  la  femme  fait,  venir  un  menuisier,  qu’elle 
conduit  dans  un  jardin  de  figuiers,  où  elle  lui  commande 
de  tailler  dans  un  figuier  une  de  ces  petites  serrures  en 
bois  avec  lesquelles  on  ferme  les  jardins;  elle  place  cette 
serrure  de  façon  à ce  que  l’homme  passe  par  dessus  ; 
puis,  après  avoir  enduit  les  dents  de  la  clef  avec  de  la 
pâte  lunaire  et  du  sperme  de  l’homme  visé,  elle  ferme  la 
serrure  en  disant  : « Ainsi  je  ferme  mon  mari,  et  qu’il 
ne  soit  disposé  à nouveau  que  le  jour  où  il  me  plaira 
d’ouvrir  cette  serrure.  » Elle  place  ensuite  la  serrure  sous 
son  chevet  et  elle  cache  la  clef  en  pensant  : « Je  yeux 
que  mon  mari  souffre  en  voulant  m’approcher  et  qu’il  ne 
puisse  me  toucher.  » — Vengeance  usitée  par  l’épouse 
meurtrie  de  coups,  ou  moyen  indiqué  pour  pétrifier  le 
mari  lorsque  la  femme  adultère  veut  l’éloigner  d’elle.  — 
Il  y a même  des  moyens  pour  qu’une  femme  puisse  se 
faire  aimer  en  présence  de  son  mari  pendant  la  nuit  et 
même  pendant  le  jour. 


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260  LA.  SORCELLERIE  AU  MAROC 

Elle  peut  aussi  acheter  un  couteau  qu’elle  ouvre 
et  qu’elle  place  sur  le  passage  de  l’homme  qu’elle  veut 

rendre  incapable,  elle  le  ramasse  ensuite  ; puis,  après 

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avoir  mis  un  peu  de  pâte  lunaire  et  un  débris,  de  caleçon 
taché,  dans  la-fente  du  couteau,  elle  le  ferme  en  disant  : 
« Je  veux  que  de  même  mon  mari  soit  fermé  pour 
toutes  les  femmes  jusqu’à  ce  que  j’ouvre  ce  couteau.  » 
tt-  Si  elle  veut  le  rendre  incapable  pour  toute  sa  vie, 
elle  enterre  le  couteau  dans  une  tombe  en  disant  : « Que 
mon  mari  ne  redevienne  capable  que  le  jour  où  ce  mort 
le  redeviendra  lui-même.  » 

. Une  femme  qui  veut  se  venger  de  sonmari  ou  de  son 
amant  prend  un  peu  de  terre  de  Bab  R’Mat  et  de  Bab 
el  Rob,  ce  sont  deux  portes  de  la  ville  de  Marrakech, 
elle  achète  la  plante  qui  bouleverse  (S’m’Kala),  la  silen- 
cieuse (Sakta  ou  Meskouta),  elle  pile  le  tout  et  pétrit 
cette  poudre  avec  l’urine  de  sa  victime  : avec  cette  pâte  elle 
modèle  un  tout  petit  moulin.  Elle  place  chacune  des 
petites  meules  de  ce  moulin  de  chaque  côté  de  la  porte 
par.  où  l’homme  va  entrer;  et,  lorsqu’il  est  passé,  elle 
reforme  le  moulin  qu’elle  enveloppe  dans  un  morceau 
de  linceul  pour  l’enterrer  dans  quelque  vieille  tombe  en 
disant  : « De  même  que  ce  mort  ne  peut  s’allonger  par 
dessus  sa  pierre,  je  désire  qu’un  tel  n’ait  pas  la  force  de 
se  coucher  auprès  d’une  femme.  » 

J 

+ ■ 

Remède  contre  l’impuissance.  — Le  Taleb  com- 
mande au  malade  d’aller  au  Soukh  aux  grains  et  de 


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LA  PATE  LUNAIRE  261 

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demander  à sept  marchands  différents  le  prix  de  leur 
orge,  en  prenant  chaque  fois  ce  que  peuvent  sâisir  trois 
doigts  allongés.  Il  achète  ensuite  du  henné,  de  l’orge,  du 
tapioca,  de  la  semoule,  de  l’huile  et  du  sucre,  il  mélange 
le  tout  et  le  met  dans  un  papier.  Il  cherche  sept  four- 
milières ; à l’entrée  de  chacune  d’elles,  il  dépose  ùn  peu 
de  cette  composition  et  y substitue  une  pincée  de  terre 
qu’il  prend,  en  disant  aux  fourmis  : « O vous  qui  con- 
naissez tous  les  coins  et  recoins  de  la  terre,,  veuillez,  en 
échange  de  ce  que  je  vous  offre,  déterrer  le  sort  qui  me 
poursuit  ! » Il  va  ensuite  à une  fontaine  avec  une  cruche 
neuve  et  une  louche  en  bois  bien  lavée,  où  il  a -brûlé 
benjoin  et  coriandre.  Il  verse  neuf  louches  d’eau  dans 
la  cruche,  il  jette  la  dixième  derrière  lui.  Il  rentre  avec 
la  cruche,  il  se  procure  une  tête  de  corbeau,  de  l’alun, 
un  jeune  caméléon  vivant,  delà  sandaraque,  un  peu  de 
soufre  et  sept  cafards  ; accompagné  du  Taleb,  il  porte 
tout  cela  au  cimetière  sur  une  tombe  très  ancienne. 
Dans  l’eau  de  la  cruche  il  délaie  la  terre  des  sept  fourmi- 
lières, il  se  lave  avec  cela  et  change  de  linge  pendant  que 
le  Taleb  brûle  au  dessous  de  lui  toutes  les  choses  énu- 
mérées plus  haut.  — : Ainsi  vêtu  de  linge  propre,  l’envoûté 
se  dirige  vers  l’abattoir  avec  l’orge  qu’il  a ramassé  par 
pincées;  là  il  brûlé  benjoin  et  coriandre;  puis  invoquant 
Assumdaï  (le  roi  des  diables),  Salomon  et  David  par 
trois  fois,  il  les  supplie  de  venir  à son  aide  pour  lui  per- 
mettre de  revoir  ses  enfants  ; enfin  il  rejette  l’orge  derrière 
u i,  il  sort  de  l’abattoir  à reculons,  et,  une  fois  dehors,  il 


262 


LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 


marche  droit  jusqu’à  sa  demeure.  — Pour  s’assurer  du 
succès  du  remède,  il  s’ enduit  les  parties  génitales  de  musc 
et  tente  ;la  cohabitation.  Cela  réussit  presque  toujours  ; 
mais,  si  le  résultat  est  nul,  il  faut  chercher  un  autre  stra- 
tagème. 

Il  j a une  amulette  préservatrice  mettant  les  hommes 
à l’abri  des  sorcelleries  qui  les  rendent  impuissants  : 
c’est  une  aiguille  tordue  de  telle  façon  que  la  pointe 
entre  dans  l’œillet.  On  doit  la  porter  constamment  sur  soi. 

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* 

Stérilité.  Fécondité.  — Moyens  pour  empêcher  de 
produire  La  conception.  — Pour  rendre  une  femme  stérile 
on  trempe  la  lame  d’un  couteau  dans  l’écoulement  mens- 
truel de  la  victime  et  on  l’enterre  au  cimetière.  — Elle 
sera  stérile  tant  que  l’objet  sera  enterré. 

On  prend  encore  un  oiseau  qu’on  enterre  après  l’avoir 
égorgé  et  avoir  introduit  dans  son  corps  ailé  un  morceau 
de  linge  souillé  par  celle  qu’on  menace. 

' \Si  on  veut  détruire  le  sort  qu’on  a jeté  et  dont  on  se 
repent,  on  déterre  l’oiseau,  on  urine  dessus  et  on  le  jette; 
puis  on  fait  manger  à l’envoûtée  un  oiseau  semblable, 
qu’on  a fait  cuire  avec  de  la  sandaraque  blanche. 

On  peut  aussi  rendre  stérile  en  prenant  un  petit  vase  de 
terre  non  cuite,  dans  lequel  on  introduit  un  linge  souillé 
du  sang  de  celle  qu’on  poursuit,  après  avoir  enroulé  ce  linge 
et  l’avoir  attaché  avec  un  crin  de  la  queue  d’une  mule. 
On  ferme  le  vase  et  on  l’enterre  au  cimetière  en  disant  : 
« Qu’une  telle  soit  stérile  comme  le  sont  les  mules  ! » 


STÉRILITÉ  FÉCONDITÉ  - 263 

Ou  bien  on  prend  le  vieux  fer  d’une  mule,  on  enfile 
dans  l’un  des  trous  un  morceau  de  linge  taché  de  sang 
et  on  cloue  le  fer  par  ce  trou  au  mur  d’un  cimetière  en 
prononçant  ces  paroles  : « Cette  femme  n’aura  d’enfant 
que  le  jour  où  la  mule  en  aura.  » 

On  peut  encore  rendre  une  femme  stérile  en  lui  fai- 
sant avaler  la  moitié  d’un  coquillage  dont  on  garde 
l’autre  moitié  ; la  coquille  est  censée  aller  boucher  l’orifice 
de  la  matrice.  Il  faut  penser  fortement,  en  lui  faisant 
avaler,  dans  l’obscurité,  celte  moitié  de  coquille  sans  que 
la  victime  s’en  doute:  « Tu  ne  redeviendras  féconde  que 
le  jour  où  je  te  montrerai  l’autre  moitié.  » 

Pour  détruire  ce  sortilège,  il  n’y  a qu’à  montrer  à la 
jeune  femme  la  valve  qu’on  avait  conservée. 

La  poudre  d’or  rend  inféconde  ainsi  que  les  perles 
noires  de  verroterie  de  colliers  pulvérisées.  — Ou  les 
graines  de  mimosas,  en  faisant  avaler  autant  de  graines 
que  l’on  souhaite  d’années  d’infécondité.  — Ou  encore  les 
crottes  de  mouton,  en  comptant  une  crotte  par  année 
de  stérilité  désirée. 

On  peut  aussi  placer  des  grains  d’orge  à l’entrée  d’une 
fourmilière;  quand  une  fourmi  saisit  un  grain,  on  le  lui 
arrache  en  disant  : « Ce  n’est  pas  l’orge  que  je  t’arrache, 
mais  un  enfant  à une  telle  ! » Compter  un  grain  par 
année  de  stérilité  et  en  mettre  autant  de  côté  pour  les 
lui  montrer,  le  jour  où  on  voudra  qu’elle  ait  des  enfants. 

Une  jeune  fille  vient  de  se  marier;  pour  la  rendre  sté- 
rile par  vengeance,  on  se  procure  du  henné  qui  lui  a servi 


LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 


264 

le  jour  des  noces,  on  le  cache  dans  un  endroit  secret  et 
on  le  recouvre  d’une  assiette.  — Jusqu’à  ce  qu’on  enlève 

" I 

l’assiette  elle  restera  stérile. 

Il  est  un  moyen  employé,  le  jour  des  noces,  par  les 
parents  de  petites  mariées  trop  jeun  es  -,  — On  fait  avaler 
de  l’eau  à la  fillette  dans  sa  babouche  gauche  en  disant 
qu’elle  n’aura  d’enfants  que  le  jour  où  elle  boira  autant 
de  fois  dans  sa  babouche  droite. 

Dans  le  même  cas,  on  donne  à la  petite  épousée  des 
boules  de  henné  pilé  et  pétri  avec  de  l’urine  d’enfant  non 
circoncis  : ce  henné  doit  provenir  de  cinq  jeunes  femmes, 
mariées  pour  la  première  fois,  ayant  épousé  cinq  hommes 

qui  se  marient  aussi  pour  la  première  fois. 

- 

Yers  l’âge  de  sept  ans,  on  noue  les  cheveux  des  fillettes 
en  leur  faisant  des  ablutions  rituelles  sur  un  métier  de 
tisserand  : « Je  noue  une  telle  jusqu’au  jour  où  je  la  dé- 
nouerai ! » Au  moment  du  mariage  on  la  dénoue  de 
même  sur  un  métier  de  tisserand  en  prononçant  : « Je 
dénoue  une  telle.  » 

« 

Stérilité  sans  remède.  — Pour  rendre  une  femme 
stérile  pendant  toute  sa  vie,  on  lui  fait  avaler  des  grains 
d’orge  tombés  de  la  bouche  d’une  mule  et  trempés  dans 
le  sang  de  Ses 'propres  menstrues.  — Ou  bien  on  glisse 
dans  ses  aliments  un  peu  d’urine  de  mule  ou  de  mouton-; 
la  formule  à prononcer  est  celle-ci  : « De  même  que  le 
mouton  (ou  la  mule)  ne  peut  avoir  de  petit,  etc.  » — Ou 
encore  : Dérober  un  morceau  de  placenta  à une  accou- 


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FÉCONDITÉ  STÉRILITÉ  " 265 

chée  et  le  faire  manger  à une  mule.  — Dahs  ces  trois 
derniers  cas,  une  femme  ne  pourra  jamais  redevenir 
féconde  malgré  tous  les  traitements  et  les  incantations 
des  talebs . 

Pour  se  rendre  stérile,  une  femme  doit  acheter  le  Mi- 
roir du  Diable  (tout  petit  miroir  rond)  et  le  présenter  aux 
parties  génitales,  en  disant  : « Je  n’aurai  d’enfant  que  le 
jour  où  je  présenterai  ce  miroir  à cette  même  place.  » 
(En  usage  chez  les  prostituées.) 

Ou  bien  elle  prend  le  frai  d’un  poisson  de  Moïse  (pois- 
son de  rivière),  elle  en  mange  une  moitié  et  conserve  • 
l’autre  moitié,  qu’elle  absorbera,  délayée  dans  de  l’eau;, 
le  jour  où  elle  désirera  avoir  des  enfants. 

Ou  encore  au  moment  de  la  délivrance,  faire  mettre  le 
placenta  dans  une  assiette,  puis  enterrer  le  délivré  dans 
une  tombe  abandonnée  ; quant  à l’assiette,  on  la  retourne 
sens  dessus  dessous  et  on  l’oublie  dans  un  coin.  — Le 
jour  où  on  la  retournera  comme  elle  doit  être,  la  femme 
pourra  devenir  enceinte  à nouveau.  — Si  une  femme 
garde  sa  ceinture  pendant  le  rapprochement,  la  matrice 
est  nouée,  il  n’y  aura  pas  de  conception. 

Il  y a encore  d’autres  moyens  employés  dans  le  même 
but,  tels  que  glisser  dans  le  vagin  un  morceau  d’alun, 
l’alun  fait  tourner  en  eau  le  sperme.  Ou  encore  du  coton, 
s du  liège,  delà  noix  de  galle  ou  de  l’écorce  de  grenadier; 

! bn  retire  ces  objets  après  le  rapprochement,  mais  il  arrive 

qu’on  les  oublie  ou  qu’on  ne  peut  plus  les  atteindre, 
d’où  quelquefois  des  troubles  locaux  sérieux. 


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266  . LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 

On  ne  doit  jamais  porter  la  ceinture  d’une  femme  qui 
n’a  pas  eu  d’enfant,  car  on  deviendrait  également  stérile. 

i - 

f Fécondité.  — Une  femme  stérile  qui  veut  avoir  des 
[ enfants  doit  avaler  vivant  un  petit  poisson  trouvé  dans 
i le  corps  d’un  gros  poisson.  — Ou  avaler  le  prépuce  cru 
\ d’un  petit  garçon  qu’on  vient  de  circoncir  ; généralement 
fcon  paye  quel qu  un  pour  le  prendre  en  cachette.  — Qu 
encore  on  avale  vivant  un  gros  lézard  blanc  à démarche 
lourde,  trapu,  qu’on  trouve  sous  les  pierres  et  qu’on, 
appelle  la  graisse  de  la  terre  (Chaamalt  Tard).  — Pour 
faire  porter  une  femme  stérile,  pour  la  faire  retenir,  il 
faut  lui  jeter  un  bol  d’eaù  froide  sur  le  ventre  aussitôt 
après  le  rapprochement  ; les  matrices  trop  chaudes 
rejettent  la  semence. 

Pour  avoir  des  filles.  — Si  par  vengeance,  on  veut 
faire  avoir  des  filles  à une  femme  qui  a toujours  eu.  des 
garçons,  il  faut  compter  ses  gorgées  d’eau  ou  ses  bou- 
chëes  quand  elle  mange  ou  encore  se  procurer  un  cheveu 
de  sa  tête,  le  nouer  un  nombre  de  fois  correspondant  au 
nombre  de  filles  qu’on  lui  souhaite  et  tâcher  de  lui  faire 

Æ 

avaler  ce  cheveu  dans  un  morceau  de  pain  ou  dans  tout 
autre  aliment. 

Pour  avoir  des  garçons.  — Si  une  femme  qui  n’a 
que  des  filles  veut  avoir  des  garçons,  on  lui  amène  au  mo- 
ment  où  elle  vient  d’accoucher  un  petit  garçon  d’une 


\ 


POUR  AVOIR  DBS  GARÇONS  267 

femme  qui  n’a  que  des  garçons  ; cet  enfant  lui  présente, 
sur  le  revers  de  ses  deux  mains,  les  testicules,  enduits  de 
goudron,  du  premier  coq  égorgé  pour  le  bouillon  de  la 
malade.  La  jeune  maman  se  penche  sur  les  mains  de 
l’enfant  et  mange  ces  testicules  sans  les  toucher  avec  ses 
mains. 

Dans  le  même  cas  on  donne  à manger  à l’accouchée 
une  guêpe  vivante  enveloppée  dans  de  la  mie  de  pain 
jusqu’à  ce  qu’elle  soit  étouffée.  — Ou  encore  la  femme  se 
procure  un  petit  serpent  mâle  qui  vient  de  naître,  elle  le 

coupe  en  autant  de  morceaux  qu’elle  veut  avoir  de 
garçons  et  elle  les  mange  après  les  avoir  fait  bouillir. 
Si  au  contraire  elle  veut  des  filles,  elle  choisira  un  serpent 
femelle. 

Elle  peut  aussi  prendre  avec  les  lèvres  sept  grains 
d’Ikiker  (petits  grains  noirs  qu’on  trouve  dans  les  blés) 
roulés  dans  du  goudron  et  présentés  sur  le  revers  des 

mains  par  le  petit  enfant  d’une  mère  qui  n’a  eu  que  des 

/ * 

garçons.  — Elle  pourrait  encore  se  procurer  la  louche  en 
bois  d’une  femme  n’ayant  eu  que  des  enfants  mâles,  elle 
brûle  le  bout  de  la  louche  et  l’écrase  dans  de  l’huile,  puis 
elle  trempe  dans  cette  matière  autant  de  doigts  qu’elle 
veut  avoir  de  garçons  et  elle  les  suce. 

La  sorcière  conseille  également  de  prendre  de  l’orge 
rôtie  que  la  femme  donne  à manger,  dans  sa  jupe,  à une 
vache  qui  n’a  eu  que  des  veaux  mâles,  puis  elle  entoure 
le  corps  de  la  bête  de  sa  propre  ceinture  et  lui  dit  : « Je 
te  donne  des  filles,  tu  me  donnes  des  garçons,  » — Quel- 


268  LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 

quefois  aussi  après  la  naissance  d’une  fille  on  met  l’accou- 
chée sur  son  lit  de  façon  à ce  que  tous  les  assistants 
soient  devant  elle,  et  on  lui  fait  croquer  sept  grains  de 
, café  ; ensuite  elle  se  retourne  sur  l’autre  côté  en  disant  : 

«De  même  que  je  change  de  position,  de  même  je 

* ■ 1 
change  d’enfants.  » 

/ 

v - - 

Pour  faire  tomber  les  cheveux.  — Un  homme  veut 
faire  tomber  les  cheveux  d’une  • femme,  il  s’en  procure 
une  mèche  qu’il  enduit  de  goudron  et  de  pâte  lunaire;  et 
il  dit  :«  Par  qui  est  cachée  la  lune?- — -Par  les  nuages. — 
— Que  produisent  les  nuages  ? — La  pluie.  — Dé  même 
que  la  pluie  tombe  abondamment  des  nuages,  je  veux 
qu’abondamment  tombe  la  chevelure  de  cette  femme.  » 
Il  enterre  ensuite  cette  boucle  dans  un  endroit  sale  (égout, 
fosse  d’aisances,  fumier).  Après  quelques  jours,  la  tête 
de  la  victime  se  couvre  de  vermine  et  lés  cheveux 
tombent. 

S’il  veut  arrêter  la  chute,  il  n’a  qu’à  retirer  les  cheveux 
de  la  fosse. 

L’homme  peut  aussi  ensevelir  la  mèche  dérobée  dans 
une  fourmilière  ; au  bout  de  trois  jours  il  la  retire  et  la 
jette  au  feu  avec  sept  grains  de  coloquinte,  puis  il  agite 
le  tout  avec  une  branche  de  laurier  en  disant  : « De 
même  que  ces  grains  éclatent  sur  cette  braise,  je  veux 
que  le  cuir  chevelu  d’une  telle  éclate  et  qu’il  se  couvre 
de  boutons  et  de  vermine  ! » . Il  fait  un  paquet  des 
cendres  qu’il  place  dans  la  fourmilière,  en  disant  : « Le 


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POUR  DONNER  LA  LÈPRE  269; 

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mal  de  cette  femme  ne  cessera'que  le  jour  où  je  retirerai 
ce  paquet.  » 

Comme  remède,  on  prend  des  feuilles  de  chêne,  du 

f - ■ 

mercure,  de  l’iris,  le  tout,  pilé  ensemble  et  délayé  dans 

à 

de- l’huile.  La  victime  s’enduit  la  tête  avec  cela  pendant 
trois  jours.  Puis  elle  fait  bouillir  jusqu’à  ce  que  cela 
mousse  : du  mercure,  des  cendres  de  R’ tem,  du  Z’rkoum 
(terre  qui  sert  à peindre  en  rouge),  du  savon  et  de 
l’huile;  Elle  se  frictionne  pendant  sept  jours  de  suite  le 
cuir  chevelu  avec  cette  lotion,  puis  elle  se  lave  à l’eau 
et  au  savon.  > 

ï. 

Ce  remède  est  encore  très  indiqué  contre  toute  espèce 
d’éruptions  : boutons  de  chaleur,  gale,  etc. 

H 

Pour  faire  tomber  les  dents.  — Un  homme  veut 

■ % 

faire  tomber  les  dents  à une  femme  ou  lui  rendre  la 
bouche  infecte,  il  se  procure  de  sa  salive,  il  y ajoute  du 
vert  de  gris  ainsi  que  du  Tncar  (terre  dure  jaune  du 
pays)  et  delà  pâte  lunaire,  on  broie  le  tout  ensemble  : 
on  en  fait  un  paquet  qu’on  enterre  sous  des  excréments 
secs  en  disant  : « Comme  cette  matière  reste  toujours 

* 

ici  sans  être  nettoyée,  je  veux  que  la  bouche  d’une  telle 
ait  le  même  sort.  » Quelques  jours  après,  les  dents  de 
l’envoûtée  tombent  et  la  puanteur  emplit  sa  bouche. 

Pour  donner  la  lèpre.  — Employé  surtout  contre 
les  femmes,  — On  prend  un  lézard  de  maison  (jecko). 
que  l’on  jette  dans  l’eau  jusqu’à  ce  qu’il  meure,  on 


J 


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V 


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270  LA.  SORCELLERIE  A.U  MAROC 

cherche  un  coléoptère  ( Touirk.  Pej),  sorte  de  scarabée 
de  différentes  couleurs  qui  vit  dans  l’herbe  ; on  broie 
cet  insecte  et  on  le  délaie  dans  cette  eau.  On  trouve 

J 

quelqu’uri  pour  faire  boire  de  cette  eau  à la  personne 
visée,  on  lui  en  fait  jeter  dans  son  bain,  ou  bien  on  en 
imbibe  la  serviette  avec  laquelle  elle  s’essuie  le  corps. 
Alors  la  femme  cesse  d’uriner,  elle  pousse  des  cris, 
tandis  que  des  taches  apparaissent  sur  la  peau  et  que 
les  ongles  et  les  cils  tombent  : pourriture  de  la  lèpre. 

On  dit  que  celui  qui  eut  l’idée  de  composer  ce  poison, 
chercha  pendant  treize  ans  à sauver  sa  victime,  mais  il 
ne  put  y réussir  ; les  médecins  qu’on  appela  ne  trou- 
vèrent aucun  remède. 


Pour  empêcher  d’uriner.  — Pour  empêcher  d’u- 
riner on  emploie  le  même  coléoptère  avec  sept  sangsues 
séchées  et  pilées  ; on  mélange  cette  poudre  avec  une 
tige  de  laurier  et  on  en  fait  prendre  une  pincée  à la 

V f 

victime.  Aussitôt  le  ventre  durcit;  la  vessie  ne  fonctionne 
plus  et  si  le  malade  fait  des  efforts  pour  se  soulager,  il 
urine  du  sang. 


Pour  guérir  de  cette  maladie,  letaleb  écrit  avecde  l’encre 
le  signe  suivant  : sur  un  [ -p  morceau  de  papier. 


Il  délaie  l’encre  dans  ce 


signe  avec  de  l’eau  et 


du  henné  et  il  fait  prendre  au  malade  cette  potion;  dix 
minutes  après,  on  lui  donne  un  grand  verre  de  beurre 
fondu  et,  dès  lors,  la  vessie  fonctionne  régulièrement. 


POUR  DONNER  DA  SYPHILIS  271 

Pour  communiquer  la  syphilis.  — On  prend  du 
vert  de  gris,  des  cristaux  verdâtres  appelés  : Baroudia 
(servant  à noircir  les  babouches),  des  feuilles  d’auber- 
gine, de  la  chaux  vive,  quelques  insectes  Touirk  Pej  ; 
on  pile  le  tout  et  on  fait  mettre  un  peu  de  la  poudre 
obtenue  dans  le  savon  ou  dans  l’eau  avec  laquelle 
l’ennemi  va  se  laver  : aussitôt  le  corps  se  couvre  de 
boutons  purulents,  le  malade  devient  dégoûtant. 

Il  arrive  souvent  qu’une  négresse  fait  préparer  ce 
poison  afin  de  faire  répudier  une  épouse  légitime  dont 

4 

elle  est  jalouse.  Au  Maroc,  les  femmes  en  général  se 
servent  de  cette  poudre  pour  se  débarrasser  de  leurs 
rivales . 

Gomme  remède  on  prend  du  sulfate  de  cuivre  calciné, 
pulvérisé  et  délayé  dans  du  beurre  frais  auquel  on 
ajoute  du  Sliman  (sublimé)  délayé  dans  des  œufs.  On 
enduit  chaque  nuit  le  corps  de  la  malade  avec  cet 
onguent  ; et  tous  les  matins  on  lui  donné  un  bain 
froid.  . ' ' 

L 

Un  époux  veut  se  venger  de  l’autre  par  des  maladies 
de  peau.  Il  se  procure  la  graisse  d’une  vipère  et  là  peau 
d’un  serpent  qu’il  place  dans  un  endroit  obscur.  — Pen- 
dant sept  jours  de  suite,  il  se  rend  aux  abattoirs  d’où  il 
rapporte  le  contenu  de  l’estomac  d’une  bête  égorgée,  il 
se  rend  également  au  cimetière,  d’où  il  revient  chaque 
fois,  avec  un  peu  de  terre  prise  sur  une  tombe.  Au  fur 
et  à mesure  il  ajoute  ce  qu’il  rapporte  à la  graisse  et  à 


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V 


272 


LA.  SORCELLERIE  AU  MAROC 


la  peau  de  serpent.  Pendant  ces  sept  jours,  à midi,  il 
brûle  benjoin  et  coriandre  dans  tous  les  coins  de  la 
chambre  en  y répandant  un  peu  d’huile,  ainsi  que  dans 
les  fosses  d’aisances  et  près  des  puits.  — L’huile  a la 
réputation  de  chasser  les  djinns.  : — Pendant  chaque 
opération  il  dit  : « Je  vous  requiers  afin  que  vous  invi- 
tiez vos  amis  à m’aider  dans  ce  que  je  vais  entre- 
prendre. » Après  ce  temps  là,  il  prend  sept  insectes 
dont  le  ventre  est  rouge  et  les  ailes  à reflets  verts,  il  les 
broie  avec  les  matières  précédentes  et  il  les  pétrit  avec 
de  la  farine  afin  d’en  former  un  pain  dont  on  donne  à 
manger  à la  victime  ; bientôt  après,  son  épiderme  Se 
desquamme  et  se  couvre  de  boutons  secs  qui  s’émiettent 
comme  de  la  farine  (sorte  de  dartre)  ;ces  boutons  dispa- 
raissent et  reviennent  sans  cesse  ; les  ongles  s’usent  seuls. 

En  faisant  manger  ce  pain  à l’ensorcelé,  on  dit  : « De 
même  que  les  serpen  ts  muent,  je  veux  qu’un  tel  perde 
sa  peau  et  souffre  jusqu’à  ce  que  je  le  délivre  ! » 

Remède  : Le  malade  ignorant  la  cause  de  ce  mal 
s’adresse  au  sorcier.  Le  taleb  diagnostique  la  maladié 
d’après  la  couleur  jaune  de  la  cornée,  des  oreilles  et  des 
ongles.  — Il  prend  un  brin  de  jonc  avec  lequel  il  mesure 
sept  fois  les  orteils  et  les  doigts  du  malade  en  pronon- 
çant des  formules  cabalistiques  : le  jonc  se  raccourcit  et 
s’allonge,  il  est  tantôt  trop  court,  tantôt  trop  long.  Fina- 
lement la  tige  doit  suffire.  Le  sorcier  brûle  ce  brin  de 
jonc,  il  l’éteint  dans  de  l’eau  et  fait  boire  cette  eau  au 
malade. 

V 


I 


POUR  DONNER  LA  SYPHILIS 


273 

Le  taleb  devra  passer  la  nuit  en  dehors  des  murs,  de 
la  ville  afin  d’aller  cueillir  le  lendemain  matin,  avant  le 
lever  du  soleil,  un  roseau  dont  les  feuilles  sont  encore 
enroulées,  il  dépose  au  pied  de  la  plante  du  henné 
et  quelques  grains  d’orge  en  disant  : « Je  l’apporte 
la  nourriture,  il  faut  que  tu  m’en  donnes  le  profit!» 
Puis  il  coupe  le  roseau  et  l’écrase  pour  en  retirer  la  sève; 
il  ajoute  à ce  jus  l’herbe  Berstem  et  il  verse  par  dessus 
de  la  graisse  de  poule  fondue  afin  d’en  faire  un  onguent 

w 

h 

avec  lequel  il  enduit  le  corps  du  malade.  — Pendant  les 
trois  jours  suivants,  il  fait  prendre  au  patient,  tous  les 
matins,  trois  à quatre  verres  de  l’infusion  suivante,  pré- 
parée et  bouillie  dans  un  ustensile  en  cuivre  : eau,  bois 
de  panama,  myrthe  et  sandaraque  blanche.  Après 
chaque  verre,  le  malade  se  promène  dans  la  chambre  et 
boit  de  l’eau  tiède,  afin  de  vomir  ; il  continue  cette  cure 
jusqu’à  ce  que  l’estomac  soit  complètement  nettoyé.  — 
Pendant  trois  autres  jours,  pour  vomir  également,  il 
s’ingurgite  de  l’eau  tiède  mélangée  à de  la  cendre  blanche 
« la  mariée  de  la  cendre»  (celle  qui  se  trouve  à la  partie 
supérieure  du  réchaud  et  qui  a conservé  la  forme  de  la 
braise).  — Pendant  tout  ce  temps  là  il  ne  prendra 
aucun  aliment  solide,  mais  seulement  du  bouillon,  du 
lait  et  un  peu  de  pain  grillé  trempé  dans  du  bouillon. 
Enfin,  pendant  les  jours  qui  suivent,  il  prendra  chaque 
matin,  jusqu’à  complet  rétablissement,  une  cuillerée  de 
soufre  pilé,  dissous  dans  un  ou  deux  blancs  d’œufs  ; et 

contre  la  soif  il  prendra  l’eau  colorée  d’un  peu  d’aniline 

18 


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274  LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 

dans  laquelle  on  éteint  un  morceau  d’acier  chauffé  au 
rouge.  Pour  faire  disparaître  ce  qui  peut  rester  de  croûtes 
et  de  boutons,  il  se  lavera  le  corps  avec  une  infusion  de 
bois  de  panama,  après  l’avoir  fortement  savonné  et 
rincé.  — 

i 

Pour  donner  des  hémorrhagies  et  des  pertes 
blanches.  — On  se  procure  un  peu  d’urine  de  la  femme 
dans  laquelle  on  trempe  un  morceau  de  linceul;  on  égorge 
un  corbeau  et  on  imbibe  de  son  sang  le  morceau  de  linceul 
déjà  humecté  d’urine  en  disant  : «Je  veux  que  cette  femme 
soit  noircie  aux  yeux  de  tout  le  monde,  qu’elle  devienne 
répugnante  et  dédaignée  ».  On  enfouit  ensuite  le  paquet 
entre  l’eau  et  le  feu  dans  un  bain  maure. 

Si  on  le  déterre  plus  tard,  la  victime  reprend  son  état 
normal. 

Si  on  veut  qu’une  femme  ait  des  écoulements  continuels, 
on  lui  fait  prendre  la  poudre  de  sept  sangsues  qu’on  a 
enfermées  dans  un  tube  afin  de  les  faire  mourir  et  sécher. 

r Comme  remède,  on  se  purge  avec  du  beurre  rance 
fondu. 

Pour  donner  la  fièvre  puerpérale.  Vengeance 
de  femme.  —La  rivale  paie  une  matrone  qui  assiste  à 
la  délivrance,  en  la  chargeant  de  lui  apporter  un  linge 
imbibé  du  sang  de  l’accouchée.  Au  dessus  de  ce  chiffon, 

J 

elle  égorge  un  hibou,  puis  elle  brûle  le  morceau  de  linge 
en  recueillant  les  cendres  qu’elle  mélange  avec  un  peu  de 


* 


POUR  DONNER  LA  FIÈVRE  PUERPÉRALE  275 

scorie  de  forgeron  pilée;  elle  repasse  cette  poudre  à la 
matrone  qui  la  fera  avaler  à l’accouchée.  Celle-ci  est  prise 
aussitôt  de  violents  points  de  côté,  de  douleurs  très  vives 
au  bas  ventre,  insommie,  délire,  haute  température  ; 
fièvre  puerpérale. 

Le  remède  à ce  sortilège  est  fort  compliqué  : 

Contre  le  ventre  de  la  malade,  étendue  sur  le  dos,  on 

i 

égorge  l’oiseau  blanc  Khtna  (analogue  à l’oie)  ; on  trempé 
un  morceau  de  toile  dans  ce  sang  et  on  le  tord  dans  un 
verre  (c’est  le  sang  qui  l’a  rendue  malade,  c’est  le  sang 
qui  doit  la  sauver).  On  égorge  aussi  une  colombe  et  on 
procède  de  la  même  façon.  Dans  ce  verre  on  met  encore 
de  la  graisse  fondue  de  poule,  une  infusion  de  camomille, 
de  la  gomme  Mtoum , de  l’huile,  une  infusion  passée  de 
sept  figues  noires  séchées,  une  bouillie  de  farine  d’orge, 
un  peu  de  lait  de  deux  brebis  blanches,  et  on  chauffe  le 
tout.  — On  prend  alors  la  malade  et  on  la  place  la  tête 
en  bas  et  les  pieds  en  l’air  ; à l’aide  d’un  tube  introduit 
délicatement  dans  l’utérus,  on  lui  insuffle  un  peu  de  ce 
mélange.  — Ensuite,  avec  de  l’indigo  délayé  dansde  l’eau, 
on  trace  des  lignes  bleues  sur  toutes  les  parties  de  son 
corps:  sur  la  poitrine,  trois  lignes  verticales,  une  au 
milieu  entre  les  seins,  les  deux  autres  en  partant  des 
épaules;  et  une  ligne  horizontale,  au  dessus  de  la  gorge  ; 
— Sur  le  ventre,  trois  lignes  verticales,  celle  du  milieu 
descendant  jusqu’au  clitoris,)  et  une  ligne  horizontale 
passant  par  le  nombril  ; — sur  les  avant-bras,  deux  lignes 
parallèles  : dorsale  et  palmaire  ; — sur  chaque  jambe, 


276 


LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 


une  ligne  du  talon  au  creux  poplité; — sur  le  dos,  trois 
lignes  verticales,  celle  du  milieu  partant  de  la  nuque  et 
aboutissant  au  périnée  en  suivant  la  colonne  vertébrale, 
et  une  ligne  horizontale,  continuation  de  celle  qui  barre  le 
nombril.  — Sur  les  lignes  courtes,  devant,  on  marque 
treize  points  de  chaque  côté  et  sur  les  lignes  longues  du 
dos,  vingt  six  points  (en  hébreu,  les  lettres  du  mot  Yavé 
(Dieu)  additionnées  d’après  leur  place  dans  l’alphabet 
donnent  le  nombre  26.) — On  fait  une  pâte  composée 
d’ambre,  de  cumin,  de  clous  de  girofle,  de  rue,  de  sept 
tiges  d’ail  dont  on  a enlevé  les  gousses  ; la  malade  doit  pren- 
dre cette  pâte  adoucie  avec  un  peu  de  son  urine  deux  fois 
par  jour  : le  matin,  avant  le  lever  du  soleil,  dans  l’obs- 
curité, aussi  le  soir,  dans  la  nuit,  en  disant  chaque  fois  : 
«Ce  que  je  prends  dans  l’obscurité  doit  me  donner  la 
lumière!  » — Ce  moyen  calme  la  souffrance. 

Reste  le  sommeil  qu’il  faut  retrouver.  Pour  cela  on 
arrache  les  yeux  d’un  hibou  ; si  la  malheureuse  vent 
dormir  beaucoup,  elle  s’attache  au  cou  l’œil  droit  enfermé 
dans  un  sachet  en  cuir  avec  sept  grains  de  coriandre  ; 
si  elle  demande  un  sommeil  modéré,  normal,  sans  cau- 
chemar, elle  y enferme  les  deux  yeux.  — L’œil  droit 
du  hibou  donne  le  sommeil  et  l’œil  gauche  l’enlève.  — 
Ainsi  lorsqu’on  a du  travail  le  soir,  afin  de  pouvoir 
veiller  plus  facilement,  on  s’attache  au  cou  l’œil  gauche; 
mais  si  au  contraire,  on  est  tourmenté  par  l’insommie, 
c’est  l’œil  droit  qu’il  faut  attacher. 


/ * 


POUR  RENDRE  FOU 


Pour  rendre  fou.  — Quelqu’un  veut  se  venger  d’une 
autre  personne,  il  achète  un  pétrin  neuf  qu’il  lave  et 
remplit  d’eau  après  sept  heures  du  soir.  — De  neuf 
heures  à minuit,  il  brûle  benjoin  et  coriandre.  Il  se  pro- 
cure un  morceau  de  chemise  de  l’ennemi,  dans  lequel  il 
enveloppe  des  grains  dé  piment  et  du  goudron.  Il  creuse  un 
trou  dans  un  gros  oignon  et  il  y cache  ce  petit  paquet.  — 
Il  place  l’oignon  ainsi  garni  dans  le  fond  d’un  réchaud,  il 
le  recouvre  de  cend  res  ; il  répand  du  feu  sur  une  tôle  au- 
dessus  du  réchaud  et  -brûle  sur  ce  feu,  à plusieursre? 
prises,  dans  la  nuit,  quatorze  grains  de  poivre  et  autant  de 

grains  de  petit  piment  en  disant  : « Je  veux  que  le  sang 

* 

d’un  tel,  fils  d’une  telle,  brûle  comme  cet  oignon,  qu’il 
soit  comme  un  fou  qu’on  ne  puisse  plus  fréquenter.  » - — 
S’il  veut  le  faire  souffrir  davantage  il  n’a  qu’à  activer  le 
feu. 

On  emploie  aussi  ce  moyen  pour  donner  à une  femme 
des  écoulements  continuels. 

Le  remède  est  celui-ci:  on  achète  un  chevreau  roux, 

, un  coq  rouge,  une  poule  noire,  on  fait  des  petits  plains 
composés  de  benjoin,  coriandre,  jacinthe,  mastic,  pas- 
tilles du  sérail  et  blé  qu’on  fait  moudre  par  une  femme 
dans  un  petit  moulin.  La  même  femme  fera  les  pains  et, 
pour  toutes  ces  opérations,  elle  n’emploiera  que  sa  main 
droite.  — Puis,  on  va,  de  nuit,  aux  abattoirs;  le  sorcier 
appelle  les  diables  en  brûlant  des  aromates  et  en  leur 
offrant  un  sacrifice  pour  l’aider  à trouver  le  coupable; 


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278  LA  SORCELLERIE  AU  MAROC' 

il  égorge  les  victimes  en  recueillant  leur  sang  dans  un 
vase  neuf  et  il  jette  dedans  le  pain  coupé  en  menus  mor- 
ceaux. Il  dépose  ensuite  des  fragments  de  ce  pain  trempé 
dans  le  sang  à tous  les  coins  de  l’abattoir.  — Pendant  ce 
temps,  on  lie  les  pieds  et  les  mains  du  malade  présent, 
car  à ce  moment  même  sa  folie  est  à son  comble.  Pour- 
tant, au  fur  et  à mesure  que  le  taleb  distribue  cette 
offrande,  la  folie  s’atténue,  le  taleb  cesse  de  distribuer 
lorsque  le  malade  est  calme.  — On  passe  ainsi  toute 
la  nuit  aux  abattoirs.  — Le  matin  on  emporte  à la  mai- 
son les  animaux  sacrifiés,  le  sang  et  le  pain  qui  restent  ; 
on  fait  bouillir  le  tout  dans  de  l’eau  puisée  à sept  sources 
différentes.  Lorsque  la  cuisson  est  achevée,  lemalade  et  le 

taleb  vont  déposer  un  peu  du  contenu  de  la  marmite  à 

« 

chaque  porte  de  la  ville,  à chaque  rivière,  à chaque 
source,  aux  entrées  de  bains,  de  fours,  aux  seuils  de 
synagogues  et  de  mosquées,  tous  endroits  fréquentés 
par  les  diables. 

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L4  * 

Pour  rendre  paralytique.  — Vengeance  d’époux 
trompé.  Le  conjoint  qui  veut  satisfaction  de  l’injure, 
égorge  un  corbeau  avec  une  tige  de  lauriér  taillée  et  lui 
enfonce  dans  le  bec  trois  pépinsde  coloquinte.  Il  lui  casse 
les  ailes  et  les  pattes  s’il  veut  paralyser  les  membres  de 
la  victime  ; mais  s’il  préfère  lui  enlever  l’usage  de  la 
parole,  il  arrache  la  langue  de  l’oiseau.  Ensuite  il  se 
procure  le  roi  des  lauriers  (branche  qui  porte  quatre  tiges), 
il  encadre  le  corbeau  avec  ces  tiges,  puis  il  enveloppe  le 


I 


POUR  FAIRE  HAÏR  ^ 279 

tout  dans  une  étoffe  noire  et  l’enterre  dans  une  vieille 
tombe  oubliée,  priant  le  mort  de  veiller  éternellement  à 
sa  vengeance  en  faisant  détruire  tous  les  moy  ens  que  la 
personne  emploierait  pour  se  délivrer  de  ses  maux. 

Pour  faire  haïr,  «noircir  ».  — Afin  de  rendre  la 
vie  insupportable  à quelqu’un  ou  un  individu  insuppor- 
table à tout  le  monde,  on  prend  un  hanneton  soudanais 
(il  a ceci  de  particulier  qu’il  salit  les  doigts  dès  qu’on  le 
touche).  On  enveloppe  l’insecte  dans  sept  morceaux  de 
linceul  avec  du  laurier,  Tnaker  Itfla  ( ce  sont  des  plan- 
tes), du  Tukar  (une  terre  jaune),  la  cervelle  d’un  rat, 
les  poils  d’un  chat  et  d’un  chien  noirs,  on  attache  le 
tout,  qui  est  déposé  sur  le  passage  de  l’individu  visé. 
Quand  celui  auquel  on  destine  le  mal  a marché  dessus, 
on  enfouit  le  paquet  dans  une  vieille  tombe  au  cime- 
tière, eh  demandant  que  l’action  se  maintienne  jusqu’au 
jour  où  la  chose  sera  déterrée. 

Un  homme  voulant  séparer  deux  amis  va  demander 
des  éclats  de  meule  dans  un  moulin  ; puis  il  cherche  un 
chien  mort  depuis  quelques  jours  et  il  l’apostrophe  de 
cette  façon  : « Salut,  toi  qui  es  venu  au  monde  sans 
qu’on  se  réjouisse  et  qui  en  es  parti  sans  provoquer 
de  pleurs.  » Puis  il  soulève  Je  chien  et  il  prend  un  peu  de 
terre  sous  lui.  — Plus  loin  il  ramasse  des  excréments 
humains  déjà  un  peu  secs,  enfin  il  prend  un  peu 
d’eau  du  quartier  des  cordonniers  et  un  peu  d’eau  du 
quartier  des  forgerons  ; il  délaie  éclats  de  meule. 


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280  LA.  SORCELLERIE  AU  MAROC 

terre,'  excréments  et  eau  avec  du  goudron  et  il  en  fait 
un  paquet  dans  du  papier  ; s’il  sait  que  l’individu  à 
isoler  n’est  pas  à la  maison,  il  dépose  ce  paquet  sur 
sonpassage.  En  le  foulant  aux  pieds,  l’ensorcelé  devient 
furieux  et  se  prend  de  querelle  avec  son  camarade,  sa 
femme  ou  sa  maîtresse.  Si  la  victime  !est  chez  elle,  l’en- 
nemi enduit  ses  deux  mains  de  cette  pâte,  il  entre  et  serre 
la  main  aux  gens  qu’il  veut  séparer.  — Ils  se  pren- 
nent immédiatement  aux  cheveux,  puis  ils  se  sépa- 
rent fâchés ... 

L’auteur  du  sort  ne  doit  pas  rentrer  directement  chez 
lui,  il  doit  aller  en  dehors  de  la  ville  afin  de  se  laver,  se 
parfumer  avec  des  herbes  et  changer  de  linge  ; car 
s’il  ne  se  nettoyait  pas  bien,  le  sort  retomberait  sur 
lui. 

Pour  séparer  deux  époux  ou  deux  amants.  — On  se 
procure  des  cheveux  et  des  selles  de  la  femme,  on  les 
grille  sur  un  ustensile  noir  (un  fond  de  casserole  retour- 
née, par  exemple)  en  les  agitant  avec  la  plante  appelée 
Soükt  Assanès  (épine  malpropre)  jusqu’à  ce  que  le  tout 
soit  brûlé,  on  fait  avaler  cette  cendre  à l’homme  bu  à la 
femme,  selon  qu’on  veut  que  ce  soit  l’un  ou  l’autre  qui 
déteste.  Mais,  sil’on  veut  qu’ils  se  détestent  mutuellement, 
on  prend  de  la  poudre  du  fusil  d’un  assassin,  de  celle 
dont  il  s’est  servi  pour  tuer,  on  se  procure  delà  poussière 
prise  dans  la  babouche  gauche  de  l’homme  et  de  la 
femme,  on  dépose  cette  poussière  à terre  en  mettant  la 
poudre  au  milieu.  On  y met  le  feu  au  moyen  d’une 


1 


REMÈDE  CONTRE  LES  MAUVAIS  SORTS  -'381 

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tige  de  laurier  rougie  au  feu  (1).  Alors  les  saletés  des 
babouches  sautent  en  l’air,  se  dispersent  et  l’on  dit  : 

« De  même  que  cette  terre  de  babouches  saute  de  tous 
côtés  sans  pouvoir  se  retrouver,  je  désire  qu’un  tel  et 
une  telle  soient  à jamais  désunis  ! » 

Bien  entendu  si  ùn  détail  ou  un  mot  d’invocation-  est 
oublié  dans  ees  sorcelleries,  le  résultat  n’est  pas  obtenu , 
c’est  généralement  la  cause  donnée  de  l’échec  de  ces 

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recettes. 

Remède  contre  les  mauvais  sorts.  — La  per- 
sonne atteinte  achète  des  grains  de  la  plante  aveugle, 
de  l’alun,  du  soufre,  un  jeune  caméléon,  un  œuf  de  cigo- 
gne, un  poussin  non  encore  éclos  ; — il  y a des  gens 
qui  vendent  tout  cela.  — Elle  tire  du  puits  un  seau 
d’eau  en  son  nom  et  un  autre  au  nom  de  sa  mère,  elle  va 
hors  de  la,  ville,  en  compagnie  du  taleb  et  là  on  prend 
l’alun,  la  graine  et  le  soufre  qu’on  met  dans  l’eau  avec 
laquelle  la  malade  se  lave^  puis  on  brûle  sous  elle  le 
caméléon,  l’ceüf  de  cigogne  et  l’œuf  contenant  le  pous- 
sin. Ensuite  elle  change  de  linge  et  met  des  vêtements 
neufs  en  disant:  «De  même  que  je  jette  ces  vieux  vête- 
ments pour  en  prendre  des  neufs,  je  veux  que  les  ennuis 
qui  m’oppressent  soient  rejetés  et  remplacés  par  la 

(l)*Le  laurier  est  employé  dans  les  sorcelleries  vindicatives  à 
cause  de  son  amertume* 

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282  LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 

gaieté  et  la  satisfaction.  » Elle  doit  rentrer  chez  elle  par 
un  autre  chemin. 

Mais  pour  détruire  l’effet  des  sorts  qui  ont  été  enterrés, 
on  prend  du  henné  en  feuilles  chez  sept  nouvelles 
mariées,  du  foittih  (composé  de  lavande,  clous  de  girofle, 
roses,  jacinthes,  safran  délayés  dans  du  vin  = c’est  un 
produit  qui  se  vend  tout  préparé  pour  parfumer  les  che- 
veux chez  les  Arabes  et  les  Juives.)  On  choisit  encore  du 
henné  gratté  sur  les  mains  de  sept  nouvelles  mariées. 
Le  taleb  se  rend  à l’entrée  de  la  mosquée  du  sultan  pour 
mélanger  ces  différents  produits,  puis  il  revient  chez  la 
malade,  et  il  ajoute  encore  à cette  préparation  du  lait 
de  deux  sœurs  du  même  père  et  de  là  même  mère  qui 
allaitent  chacune  une  fille,  du  tapioca  et  du  sel.  Il  mé- 
lange le  tout  et  verse  un  peu  de  cette  drogue  au  seuil  de 
la  demeure  et  sur  le  pas  de  chaque  porte.  — Il  recueille 
ensuite  dans  un  vase  l’urine  de  tous  les  gens  delà  mai- 
son, il  délaie  dedans  delà  sandaraque  et  du  soufre;  et  il 
répand  cette  sauce  à chaque  seuil  et  dans  la  rue,  à 
droite  et  à gauche  de  chaque  entrée  en  disant  : « Que  le 
mal  soit  arrêté,  vint-il  de  droite  ou  de  gauche  ! » 

Pour  faire  perdre  un  emploi  à quelqu’un.  — On 
va  saluer  un  laurier  dans  la  forêt  ; avec  un  couteau  on 
coupe  le  premier  bout  d’une  tige  qu’on  laisse  tomber 
puis  on  coupe  le  deuxième  bout  du  côté  de  la  racine  ; on 
se  procure  une  aiguille  aveugle,  on  la  pique  au  bout  de 
la  tige  qu’on  enterre  à l’entrée  de  la  porte  de  l’individu 


\ 


4 


POUR  DONNER  L'ENTERITE  CHRONIQUE  - 283 

menacé,  en  disant:  «Comme  cette  tige  est  piquée  par  cette 
aiguille,  je  veux  qu’un  tel  se  sente  constamment  piqué 
pour  qu’il  ne  puisse  rester  dans  la  place  où  il  se  trouve.  » 
On  ne  doit  pas  retourner  par  le  même  chemin  qu’on  a 
suivi  pour  venir  jusqu’au  seuil  de  la  maison  visée. 

Gomme  remède,  on  s’adresse  à un  taleb  qui  ordonne 
de  se  procurer  un  verre  d’eau  de  bain  de  femme  qu’il 
place  avant  le  lever  du  soleil  sur  une  bouche  d’égout  ou 
de  puits  perdu;  il  verse  de  l’huile  autour  de  ce  verre  et, 
au  lever  du  soleil,  il  reprend  le  verre  en  disant  :«  Gomme 
tu  as  passé  de  la  nuit,  au  jour,  je  veux  qu’un  tel,  fils 
d’une  telle,  se  débarrasse  du  mal  qui  le  tient  et  qu’il  soit 
plus  calme  et  plus  stable. 

Pour  donner  l’entérite,  chronique.  — La  personne 
qui  veut  jeter  ce  sort  se  rend  au  cimetière,  elle  déterre  un 
cadavre  ancien  auquel  elle  enlève  la  côte  qui  est  en  face 
du  cœur,  elle  prend  encore  sept  pincées  de  terre  dans 
sept  tombes  différentes,  elle  ramasse  des  neufs  de  fourmis, 
des  morceaux  de  verre  dans  la  rue,  elle  pile  Ip  tout  * et 
fait  prendre  à la  victime  quelques  pincées  de  cette  poudre. 

L’homme  ainsi  empoisonné  devient  gâteux,  il  a des 
vomissements  ainsique  des  selles  de  sang  et  des  glaires . 

Pour  guérir,  le  malade  se  procure  des  feuilles  de 
caroubier,  une  plante  Taouserint  (analogue  au  genêt),  il 
en  fait  une  infusion  de  laquelle  il  prend  plusieurs  gobelets, 
après  l’avoir  passée  à travers  un  linge  ; il  se  promène,  entre 
chaque  verre,  de  cinq  à dix  minutes,  ensuite  il  s’asseoit  et. 


t 


284  LÀ  SORCELLERIE  AU  MAROC 

en  se  courbant,  il  provoque  des  vomissements  en  s’intro- 
duisant le  doigt  dans  la  gorge.  Ce  qu’il  rend  ressemble 
à l’écumé  du  cheval.  11  recommence  cette  opération  pen- 
dant trois  jours  d’affilée.  Ensuite  il  achète  une  marmite 
neuve  dans  laquelle  il  a- fait  bouillir  longuement  trois 
paquets  d’écorce  de  noyer.  Pendant  sept  jours,  tous  les 
matins,  il  absorbe  un  verre  de  ce  liquide,  se  met  à la 
diète  en  ne  mangeant  ni  viande,  ni  légumes,  ni  pain 
sec  mais  seulement  du  beurre,  des  œufs  et  du  pain 
trempé  dans  du  bouillon.  Enfin,  il  se  procure  un  œuf 
du  Moor  (1),  il  le  pile  et  le  délaie  dans  une  bouteille  d’eau 
de  fleurs  d’orang'er  qu’il  agite  avant  de  s’en  servir  et 
dont  il  prend  trois  petits  verres  par  jour. 

Pour  faire  dépérir.  — La  sorcière  met  une  grenouille 
sous  une  cloche  à cousscouss  après  lui  avoir  fait  avaler 
le  sang  d’un  corbeau,  du  vert  de  gris  et  un  peu  de  cendres 
de  peau  de  loup.  Le  batracien  se  met  à cracher  une 
sorte  de  bave  qu’on  recueille  sur  un  morceau  de  papier; 
il  resle  sous  l’appareil  jusqu’à  ce  qu’il  meure.  — Avec 
cette  écume,  la  sorcière  mélange  du  sang  de  hibou  et  la 

(1)  Cet  œuf  du  Moor  est  très  employé  en  empirisme  arabe,  on 
le  verra  plus  loin  dans  la  partie  médicale.  Les  Sahariens  pré- 

tendent que  c’est  une  larme  de  l’oiseau  Moor  qui  tombe  par 
terre  et  se  transforme  en  caillou  au  bout  de  quarante  jours.  — 

C1 * * * 5est  une  gangue  calcaire  oviforme  creuse  et  garnie  de  cris- 

taux à l’intérieur.  On  la  trouve  dans  les  collines  calcaires  du 

Sahara  et  on  la  vend  surtout  à Marrakech. 


/ 


POUR  EMPOISONNER  ET  FAIRE  MOURIR  -'"'  285 

plante  qui  bouleverse  S’ m’ Kala  : cette  opération  doit  se 
faire  la  nuit  dans  quelque  coin  retiré  très  obscur.  — Elle 
chargera  quelqu’un  de  faire  prendre  ce  mélange  à la 
personne  dont  on  veut  se  venger  et  dont  les  souffrances 

y I ■■ 

seront  violentes  : douleurs  d’entrailles,  inappétence, 
insomnie,  vomissements,  sang  dans  les  selles  ; le  malade 
finit  même  par  uriner  du  pus. 

-b 

Pour  empoisonner  et  faire  mourir.  — On  prend  un 
quart  de  verre  de  sang  menstruel,  la  tête  et  les  poumons 
brûlés  d’un  corbeau  qu’on  égorge,  on  y ajoute  du  Rhaj 
(pierre-poison  jaune  de  la  grosseur  d’un  pois)  on  con- 
casse ce  qui  est  solide  et  on  dépose  cette  poudre  dans 
le  sang  jusqu’à  ce  qu’elle  soit  complètement  absorbée. 
On  laisse  sécher,  on  pulvérise  et  on  fait  prendre  la  poudre 
à la  personne  visée.  — Les  symptômes  de  cet  empoi- 
sonnement sont  la  perte  des  poils  et  des  cheveux  ; appa- 
raissent des  points  noirs  sur  la  peau,  des  coliques  vio- 

* 

lentes,  inappétence,  etc.  Le  mal  est  plus  ou  moins  violent 
selon  la  dose  du  poison  absorbé. 

Remède  contre  l’empoisonnement.  — On  écrase 
des  œufs  avec  la  coquille  dans  de  l’eau,  on  passe  cette  eau 
et  on  y mélange  quantité  égale  de  lait,  on  y ajoute  de  la 
sandaraque,  des  grains  aveugles  ICroniael  amïa,  ressem- 
blant aux  graines  de  lin  ; le  malade  prend  de  cette  potion 
pendant  sept  jours.  La  semaine  suivante,  il  accompagne 
son  thé  du  matin  d’une  poignée  d’un  cousscouss  spécial 


/ 


/ 


/ 


\ 


286  LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 

fait  avec  de  la  semoule  et  des  roses  du  Tafilet  pilées  (les 
feuilles  de  roses  sont  souvent  employées  comme  purgatif, 
même  en;Turquie  où  on  en  fait  des  confitures).  La  semaine 

i 

d’après,  le  patient  déjeune  chaque  jour  avec  une  bouillie 
de  farine  préparée  avec  une  infusion  passée  de  la  plante 
Azoukni  (vomitif).  — Finalement  il  est  conduit  devant  un 
moulin  à eau  où  on  le  déshabille  et  on  lui  laisse  tomber 
sur  le  dos  en  douche,  sept  fois,  l’eau  de  la  chute  ; après 
quoi  le  taleb  qui  le  soigne  brûle  devant  lui  le  placenta 
d’une  ânesse  qui  vient  d’avoir  son  premier  né,  la  cara- 
pace d’une  tortue,  de  l’écume  de  mer,  la  plante  aveugle 
Kronia  elamia  et  une  autre  Kronia  qui  n’est  pas' aveugle, 
de  l’alun  à souder,  de  la  sandaraque,  un  caméléon,  du 
soufre,  de  la  résine  He7itü , le  tout  concassé.- — -Si  le 
malade  ne  guérit  pas,  on  use  d’un  vomitif  plus  éner- 
gique : infusion  de  la  plante  Ounani  Drar,  vomitif  et 
contre-poison  très  réputé,  alternativement  avec  une 
soupe  de  farine  sans  huile  et  sans  sel  destinée  à guérir 
l’irritation  des  muqueuses.  — Ce  remède  est  à prendre 
une  fois  par  semaine  pendant  trois  semaines.  — Et  si 
l’empoisonné  ne  se  remet  toujours  pas,  on  lui  administre 
le  vomitif  le  plus  énergique  qui  existe  : une  infusion  de 
bois  de  panama  de  tête  de  Fez  ; mais,  comme  l’effet  est 
très  violent,  on  le  soigne  ensuite  avec  du  petit  lait. 

Autre  remède.  — On  déshabille  et  on  couche  le 
malade;  le  sorcier  écrit  un  talisman  qu’il  place  sous  son 
oreiller  afin  de  voir  en  rêve  l’ennemi  qui  l’a  empoisonné.. 


U 


\ 


REMÈDE  CONTRE  L’EMPOISONNEMENT  - 287. 

I 

Le  lendemain  il  rend  compte  au  sorcier  de  ce  qu’il  a appris. 
Celui-ci  lui  fait  des  pointes  de  feu  sur  tout  le  crâne  et  sur; 
toutes  les  articulations  à l’aide  d’une  tige  brûlante  de  la 
plante  Taons erhint.  — On  peut  aussi  faire  ces  pointes 
de  feu  avec  des  crottes  de  chèvre  qu’on  place  très  chaudes 
dans  les  dépressions  articulaires.  — Puis  il  compose  une 
pâte  avec  le  Tamlzir,  espèce  de  lavande  et  il  applique 
une  couché  de  cette  pâte  en  forme  de  cataplasme  sur  les 
omoplates  du  malade,  d’autres  sur  la  poitrine,  sous  les 
aisselles,  sur  le  dos,  sous  les  cuisses,  en  attachant  forte- 
ment le  tout.  On  fait  cela  pendant  sept  jours  ; le  malade 
doit  bien  se  couvrir  afin  de  transpirer.  Pendant  les  sept 
jours  qui  suivent,  le  malade  doit  prendre,  chaque  jour, 
une  infusion  de  sandaraque,  de  soufre  et  de  plante 
aveugle  dans  du  lait.  Enfin  il  se  procure  l’assortiment 
hétéroclite  qu’on  a vu  employé  plus  haut  : (carapace  de 
tortue,  placenta  d’ânesse,  etc.).  Accompagné  du  taleb, 
il  va  au  cimetière.  Après  s’être  lavé  et  après  avoir  été 
fumigé,  il  change  de  linge  sur  une  tombe. 

Pour  finir,  on  enferme  hermétiquement  dans  une 
casserole  neuve  l’oiseau  blanc  Khmâ,  semblable  à l’oie, 
on  place  la  casserole  entre  deux  feux,  jusqu’à  ce  que 
l’oiseau  soit  carbonisé,  puis  on  le  pile.  Chaque  jour  le 
malade  trempe  trois  doigts  enduits  de  miel  dans  cette 
poudre  et  il  les  suce.  — Afin  de  le  remettre  complète- 
ment, on  égorge  un  petit  chiën  qui  n’a  que  quelques 
jours.  Si  le  convalescent  peut  boire  aussitôt  tout  le  sang- 
du  chien,  ce  sera  parfait  ; sinon,  on  en  fait  un  bouillon 


288 


LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 


qu’il  doit  absorber.  — Le  petit  chien  est  un  excellent 
uontre-poison . 

r 

Pour  se  venger  de  quelqu’un.  — Dans  la 
dernière  quinzaine  du  mois,  il  se  procure  un  renard  qu’il 
égorge  dans  l’obscurité  complète.  Il  en  prend  le  cœur,  les 
poumons  et  l’estomac  et  il  se  procure  un  morceau  de  vêle- 
ment ou  de  la  terre  de  la  babouche  de  l’individu  acheté. 
Ensuite  il  assemble  les  excréments  d’un  chien  et  d’un  chat 
noirs,  d’un  hibou,  d’une  hirondelle  et  d’un  corbeau;  il 
délaie  le  tout  avec  une  branche  de  laurier  (à  cause  de 
l’amertume);  il  saupoudre  le  cœur,  les  poumons  et  l’es- 
tomac avec  ce  mélange.  Il  en  fait  un  paquet  qu’il 
porte  au  four  et  prie  le  fournier  de  l’attacher  au  mur 
extérieur  contre  lequel  se  trouve  le  feu.  En  égorgeant 
le  renard,  il  dit  : « O toi  qui  es  le  plus  rusé  de  tous  les 
animaux  et  qui  m’as  donné  tant  de  peine  pour  te  pren- 
-dre,  je  veux  qu’un  tel,  fils  d’une  telle,  soit  pris  comme 
tu  .l’as  été,  que  les  gens  le  fuient,  qu’il  perde  sa  situation 
et  : qu’il  soit  détesté  de  toutle  monde.  » Et  il  ajoute: 

, i 

« Gomme  le  corbeau  est  blanc  en  venant  au  inonde  (dans 
l’œuf)  et  devient  noir  ensuite,  je  veux  que  l’avenir  de  cet 
homme  devienne  aussi  noir.  » Pendant  tout  le  temps  que 
le  paquet  restera  accroché  au  mur  du  four,  l’homme 
sera  toujours  haï.  Si  on  veut  s’en  débarrasser  complète- 
ment, c’est  à dire  le  faire  mourir,  on  place  le  paquet  dans 
le  four  même  au  dessus  du  feu  jusqu’à  ce  qu’il  se  con- 
sume : et  l’homme  mourra  lentement. 


REMEDE  CONTRE  L ENSORCELLEMENT 


289 


Remède  contre  l’ensorcellement.  — L’ensorcelé 
achète  une  poule  noire,  lui  donne  à manger  du  tapioca  et 
à boire  de  l’eau  de  henné.  Ensuite  il  va  aux  abattoirs,  syna- 
gogues, fours,  cimetières  ; là,  il  brûle  de  l’huile  à toutes  les 
tombes  et  adresse  des  prières  aux  morts  pour  lui  faciliter 
ses  recherches  ; puis,  en  toutes  les  fontaines  en  ville  et  en 
dehors  de  la  ville,  il  jette  un  cousscouss  de  semoule  avec 
sucre  et  henné  ; il  ramasse  une  pierre  de  chaque  rue  de  la 
ville  sur  laquelle  il  écrit  le  nom  de  la  rue.  — En  visi- 
tant tous  ces  lieux,  il  invoque  les  noms  de  tous  les  diables 
et  il  les  prie  de  venir  à son  aide,  de  lui  dire  s’il  est  en- 
sorcelé, si  c’est  une  punition  de  Dieu  ou  si  ce  sont  les 
diables  qui  se  vengent  de  lui.  Il  achète  du  Fouâh..  Puis  il 
prend  une  soucoupe  à carmin,  une  coquille  où  l’on. met 
habituellement  du  noir  végétal  à sourcils,  du  kohl,  il 
achète  au  Soukli  des  grains  un  peu  de  toutes  les  sortes 
de  semences  ; au  moulin  un  peu  de  farine  qui  tombe  des 
meules  : on  ajoute  à cette  farine  de  l’huile,  du  sucre  et 
quelques  cheveux  du  malade.  A minuit,  il  égorgela  poule 
et  fait  égoutter  son  sang  sur  toutes  ces  matières,  excepté 
sur  les  pierres  ; le  matin,  à 9 heures,  il  les  recueille  et  va 
les  distribuer  aux  endroits  déjà  visités  la  veille,  invitant 
les  diables  à l’aider.  Ensuite  il  baigne  la  poule  égorgée, 
il  brûle  pour  elle  coriandre,  benjoin  et  mastic,  il  l’enve- 
loppe dans  une  étoffe  neuve,  la  place  sous  son  chevet  et  se 
couche  sur  son  côté  droit.  Il  dit  à la  poule  : « Toi  que  tout 

le  monde  nomme  poule,  je  veux  te  donner  le  nom  de  ma 

19 


1 


i 

I 


290  LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 

; 2 mère  ou  de  ma  sœur  en  te  priant  de  m’aider  dans  mes 

- recherches.  » S’il  fait  des  rêves,  il  les  raconte  le  lendemain 

I >■ 

au  taleb  ; sinon  il  recommence  tout  ce  qui  a été  dit  trois 
fois  de  suite  le  mercredi.  Après  le  dernier  mercredi  il  se 

1 * t , J 

procure  placenta  d’ânesse,  carapace  de  tortue,  écume 

- \ - i,  ] 

: , de  mer,  les  grains  de  kronia  aveugle,  alun,  sandara- 

que,  soufre,  caméléon,  sabot  d’âne,  excréments  d’oi-, 

■ seaux  et  de  toutes  sortes  d’animaux  (chacal,  renard, 

j etc.,  qu’on  trouve  chez  les  marchands  spéciaux).  Il  va  à 

! , sept  sources  différentes  sans  parler  ; il  y puise  de  l’eau 

il-  L 

2 ‘ et  en  remplit  une  cruche,  il  y mélange  le  lait  de  deux 

> sœurs  nourrices  et  un  peu  de  leur  henné;  il  se  procure  le 

ruban  d’une  tresse  d’une  jeune  fille  et  l’attache  au  goulot 
; , , de  la  gargoulette  ; puis  il  se  rend  à un  fleuve,  ayant  plu- 

sieurs affluents.  Il  en  rapporte  une  pierre  en  priant  les 

A T F + 

\ diables  de  cette  eau  courante  de  lui  dire  si  le  sort  qu’on 

lui  a jeté  n’est  pas  dans  la  mer  où  il  aurait,  été  emporté 
par  le  fleuve.  Accompagné  du  taleb,  il  va,  au  dehors  de 
v là  ville  avec  ses  provisions,  il  chauffe  l’eau  de  la  gai’- 

i)  ^ 

| goulette  et  s’en  lave  le  corps,  il  change  de  linge  et  de 

j vêtements  ; le  taleb  brûle  au-dessous  de  lui  tout  ce 

_ i t ■ 

' qu’il  s’est  procuré.  Ensuite  il  se  lave  de  nouveau  avec 

de  l’eau  dans  laquelle  il  a éteint  les  pierres  qu’il  a 
chauffées  au  rouge,  il  change  encore  de  vêtements, 
reprend  un  chemin  différent  et  rentre  chez  lui,  après  avoir 
i . jeté  dans  une  rivière  le  réchaud  où  tout  a été  brûlé,  en 

| disant:  « Mon  mal  ne  reviendra  que  lorsque  la  source 

j de  cette  rivière  deviendra  l’embouchure  et  réciproque- 

. i 

i ■ 

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4 


' REMÈDE  CONTRE  ^ENSORCELLEMENT  " 291 

ment.  » Il  met  à son  cou  le  sachet  contenant  tout  ce  qui 
annule  la  sorcellerie  (nous  l’avons  vu  précédemment).  Il 
se  procure  ensuite  une  huppe  vivante  sans  aucune  trace 
de  blessure,  il  l’égorge  pendant  la  pleine  lune  avec  une 
écorce  de  roseau  ; puis,  repliant  la  tête  entre  les  ailes, 
il  la  place  sous  son  aisselle  droite  jusqu’à  ce  qu’elle 
meure,  il  la  présente  le  matin  au  soleil,  le  soir  à la  lune, 

j * 

pendant  trois  jours,  après  lui  avoir  ouvert  le  corps  de  la 
gorge  à la  queue  et  y avoir  introduit  : sucre,  miel,  alun, 
mastic,  camphre,  ambre,  musc,  El  ralia  (pâte  que  les 
Arabes  mettent  dans  leurs  vêlements  pour  les  parfumer), 
Àtter  (parfum  liquide)  et  un  peu  de  sel  gemme  ; le  tout 
mélangé  et  pilé.  — On  sale  à part  le  cœur  de  l’oiseau 
avec  l’herbe  Clô , les  plantes  Sakta  ou  Meskouta , Ben 
risèr , n’hallia (la  victorieuse),  ElMaghlouba  (la vaincue), 
la  fleur  de  soleil,  les  petites  graines  de  Skrau  (belladone) , 
la  terre  de  sept  portes.  En  ramassant  cette  pous_ 
sière,  il  dit  : « Je  désire  être  toujours  présent,  connu  de 
tous  ceux  qui  passent  par  ces  portes.  » Puis  un  vendredi, 
pendant  que  le  sultan  se  rend  à la  mosquée,  il  se  pro- 
cure un  peu  de  terre  sur  laquelle  il  a passé.  Dans  tous 
les  marchés  il  enlève  également  de  la  terre  sous  l’article 
qui  s’est  le  mieux  vendu;  il  va  encore  dans  un  jardin 
d’où  il  rapporte  une  feuille  de  chaque  arbre. 

Il  mêle  le  tout,  le  pile,  en  garnit  le  cœur  delà  huppe, 
ainsi  que  des  herbes  précédentes.  Dans  le  bec  de  la 
huppe  il  glisse  un  corail,  incruste  une  perle  dans  chaque 
œil  ; il  lui  recoud  le  corps  avec  une  aiguille  en  or,  après 

a 

! 


292 


LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 


y avoir  replacé  le  coeur.  Il  enveloppe  l’oiseau  dans  sept 
étoffes  de  couleur  différente  et  il  le  porte  continuellement 
sous  son  aisselle  droite  en  disant  (à  propos  du  sultan)  : 

« Comme  une  seule  tête  est  écoutée  par  tout  le  mondé, 
je  désire  que  ma  parole  triomphe  partout  où  elle  est 
entendue  (i).  » 

Toujours  la  vengeance.  Sorcellerie  sans  remède. 
— On  prend  un  œuf  de  poule  vidé  qu’on  remplit  de 
vert  de  gris,  quatorze  grains  de  poivre,  un  os  de  mort 
pulvérisé,  de  la  terre  de  sept  portes  différentes  de  la  ville, 
des  excréments  tirés  des  intestins  d’animaux  tués  aux 
abattoirs,  le  tout  broyé  : on  ferme  l’œuf  avec  une  pâte  de 
farine.  — En  ramassant  la  terre  aux  portes,  on  prie  les 
diables  cruels  de  venir  en  aide  pour  tout  ce  qu’on  va 
entreprendre  ; on  prononce  les  mêmes  paroles  dans  le 
soukh  aux;  grains,  d’où  on  rapporte  de  Forge.  Ensuite  on 
prépare  un  cousscouss  et  on  le  fait  cuire  en  enfonçant 
l’œuf  au  milieu  de  la  semoule.  Lorsque  la  cuisson  est 

(1)  Quand  on  porte  sur  soi  une  huppe  (à  laquelle  on  compare 
le  sultan,  parce  que  c'est  le  plus  bel  oiseau,  le  plus  respecté,  le 
plus  en  vue  de  tous  les  oiseaux  au  Maroc)  et,  si  l’on  est  ainsi  pré- 
paré, on  a ses  entrées  au  Dar  Maghzen,  on  jouit  de  la  considéra- 
tion de  tous,  on  réussit  tout  ce  que  Y on  entreprend.  Aussi,  lorsque 
quelqu’un  réussit  ou  s’élève  au  Maghzen,  on  dit  qu'il  porte  sur 
lui  une  huppe  ainsi  préparée.  — Beaucoup  de  gens  d'affaires  en 
situation  portent  constamment  la  huppe.  — Exemple  : Si  Aïssa 
ben  Omar  fait  prisonnier  à Marrakech  : une  sorcière  juive  lui  fit 
parvenir  une  huppe  préparée  et  il  fut  mis  en  liberté.  Depuis  il 
portevconstamment  cet  oiseau  sur  lui. 


\ 

1 


ENVOUTEMENTS  " " 293 

terminée,  on  retire  l’œuf  et  on  l’enfouit  pendant  sept 
jours  dans  un  tas  d’ordures.  On  mélange  au  cousscouss 
du  henné,  de  l’orge,  de  la  myrthe,  un  petit  miroir  réduit 
en  poudre  et  on  dépose  un  peu  de  ce  mets  savoureux  à 
chaque  porte  d’où  l’on  a enlevé  de  la  tçrre  en  commençant 
par  la  dernière. — Il  suffit  de  glisser  un  peu  du  contenu  de 
l’œuf  dans  les  aliments  appartenant  à celui  de  qui  on 
veut  se  venger.  — Ceux  qui  mangent  de  cette  poudre 

î 

deviennent  sourds,  ils  out  de  la  diarrhée,  des  coliques, 
des  vomissements  continuels,  des  douleurs  dans  les 
membres  ; leurs  yeux  deviennent  hagards,  et  ils  seront 
pendant  toute  leur  vie  de  mauvaise  humeur. 

Les  effets  de  cette  sorcellerie  sont  sans  remèdes. 

Envoûtements 

Les  envoûtements  se  font  avec  des  dessins  de  person- 
nages sur  du  papier  ou  avec  de  petites  statuettes,  dans 
le  but  de  provoquer  une  maladie  chez  quelqu’un  ou  de 
lui  faire  arriver  un  malheur. 

Afin  de  donner  le  mal  de  tête,  par  exemple,  on  modèle 
une  statuette  en  pâte  de  farine  et  on  lui  enfonce  un  clou 
dans  le  crâne  avant  de  la  mettre  au  four.  — Il  faut  en- 
fermer dans  le  corps  de  l’effigie  un  morceau  de  linge  ou 
de  vêtement  de  l’être  que  l’on  vise.  — Si  on  veut  qu’il  se 
casse  un  bras  ou  une  jambe,  on  arrache  ce  membre  à la 
statuette  avant  la  cuisson.  — Pour  faire  souffrir  conti- 
nuellement la  victime,  on  prend  l’effigie  au  sortir  du 
eu  et  onia  pile  pendant  tout  un  jour  à coups  de  marteau 


i 


\ 


294  LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 

sur  une  enclume  en  répétant  souvent  : « De  même  que 
le  marteau  ne  cesse  de  frapper  sur  cette  enclume  pendant 
tout  ce  jour,  que  le  malheur  poursuive  un  tel  pendant 

I 

toute  sa  vie  ! » 

Pour  les  images  en  papier  on  s’y  prend  de  même  : clou 
ou  épingle  dans  la  tête,  déchirure  d’un  membre,  etc., 
etc.  — Pour  faire  souffrir  pendant  toute  la  vie,  on  enterre' 
ce  dessin  dans  le  cimetière,  à l’abattoir,  dans  un  four, 
dans  un  puits,  etc.  — Lorsque  le  papier  a été  enseveli 
dans  le  lit  d’une  rivière,  la  victime  a continuellement 
des  frissons  glacés,  tandis  que  celui  dont  l’effigie  est 
enterrée  dans  un  four  est  toujours  en  colère,  « bouillant  ». 
L’envoûté  dont  l’image  a été  mise  en  terre  simplement, 
sans  être  frappée  ni  percée,  fond  et  dépérit  tous  les  jours. 

Pour  les  statuettes,  il  suffit  d’une  sorcière  qui  les 
modèle  et  indique  à celui  qui  veut  nuire  la  formule  d’in- 
cantation, mais,  pour  les  papiers,  il  faut  que  ce  soit  un 
taleb  qui  dessine  le  portrait  de  la  victime  èt  lui  écrive  des 
phrases  cabalistiques  sur  le  corps  et  sur  les  membres. 

« L’envoûtement  est  le  crime  des  crimes,  dit  le 
docteur  Johannès,  on  évite  la  force  brutale,  de  même 
que  la  force  mentale  de  la  persuasion  pour  employer  la 
force  mystique  invisible.  » — La  science  des  clavicules 
et  des  kabbales  donne  le  secret  de  l’envoûtement  (1).  — 


(4)  Voir  dans  le  Satanisme  et  laMagie>  de  Jules  Bois,  préface  de 
J. -K.  Huysmans,  les  détails  et  Thistorique  de  l’envoûtement 
depuis  Jes  temps  préhistoriques  jusqu’à  nos  jours. 


s 


ENVOUTEMENTS  295 

L’envoûtement  est  l’enveloppement  d’une  volonté  par 
une  autre  volonté,  c’est  ce  quele  peuple  appelle  «tenir 
par  le  sang  » ; pouvoir  du  plus  fort  en  sang  qui,  dans 
une  famille,  dominera  ses  parents.  Le  sorcier  agit  à 

l’égard  de  l’envoûté  de  même  que  l’oiseau  de  proie  qui 
plane  et  enroule  sa  victime  de  cercles  de  plus  en  plus 
étroits,  c’est  l’emprisonnement  mystique  d’une  âme 
cernée  dans  un  cercle  magique,  c’est  la  conquête  d’une 
volonté  d’abord,  puis  le  transfert  de  cette  volonté  au 
bagne  assigné  par  le  sorcier.  — A cela  président  des  lois 
subtiles  d’affinité,  de  concordance.  Telle  est  l'opi- 
nion accréditée. 

La  statuette  est  de  rite  relativement  récent;  plus 
anciennement,  on  opérait  sur  des  bêtes  ou  sur  des  gens. 
— Cependant  la  clavicule  indique  une  formule  en 
piquant  la  statuette  pour  l’incantation  d’amour:  « Ce 
n’est  pas  toi  que  je  perce,  c’est  le  cœur,  les  sens,  l’âme, 
les  membres  de  N***,  afin  qu’il  ne  puisse  rien  avant  de 
venir  accomplir  mon  dessein.  » — Elle  indique  la  pomme 
comme  l’agent  qui  se  prête  le  mieux  au  rôle  de  truche;- 
ment  érotique  — Rappel  de  la  tentation  d’Adam 
et  d’Ève.  — On  y trouve  aussi  le  moyen  d’obliger 
une  personne  très  lointaine  à tout  quitter  pour  reve- 
nir. 

On  charge  la  statuette  de  menus  objets  ayant  appar- 
tenu à l’envoûté  et  alors  tous  les  maux,  toutes  les  tortures 
dont  on  accable  la  statuette  seront  ressentis  par  l’envoûté 
qui  se  plaindra,  dépérira,  s’éteindra.  — Le  docteur  I.uys 


t 


296 


LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 


et  M.  de  Rochas  ont  pratiqué  l’envoûtement  et  croient 
à son  efficacité.  Les  sorciers  de.  Bretagne  pratiquent 
aussi  l’envoûtement  et  c’est  surtout  sur  le  cœur  qu’ils 
agissent. 

L’envoûtement  traditionnel,  celui  de.  la  Dagyde,  avec 
sa  poupée  de  cire,  sa  mumie,  consiste  à pétrir  avec  de  la 
cire  vierge  une  ressemblance  de  l’ennemi,  puis  à 
l’habiller  avec  des  étoffes  portées  par  la  victime  et,  autant 
que  possible,  à introduire  dans  cette  statuette  un  peu  de 
cheveux,  un  peu  des  ongles,  une  dent. — Onsupposeque 
les  rognures  du  corps  (dents,  cheveux,  ongles)  ainsi 
que  les  vêtements  portés  ont  gardé  de  l’énergie  vitale 
de  leur  possesseur,  qui,  de  cette  façon,  sera  relié  par 
d’impalpables  filaments  de  vie,  par  des  attractions  fluidi- 
ques  à son  effigie,  désormais  imprégnée  de  lui-même. 

Rite  noir,  qui  compte  que  la  sensibilité  de  l’individu 
est  liée  aux  objets  portés  par  lui  et  dont  on  a enveloppé 
son  symbole  en  figurine.  — Une  fois  les  affinités  établies, 
on  appelle,  on  conjure  les  esprits  de  destruction,  de 
haine,  et  de  discorde  pour  accomplir  le  maléfice  et  la 
torture  commence  avec  l’appui  des  formules  barbares 
et  des  signes  absurdes  des  grimoires.  — Paracelse  parle 
des  figures  tracées  au  dessin,  sur  un  mur,  par  exemple, 
à la  ressemblance  d’un  homme  et  il  est  convaincu  que 
l’esprit  du  modèle  passe  dans  cette  image  et  que  l’homme 
ressentira  tous  les  coups  portés... 

Pour  Jules  Bois,  l’envoûtement  serait  du  magnétisme 
ritualisé,  cérémonie  magique  pour  agir  à distance  par 


ENVOUTEMENTS  297 

une  exécration  mystérieuse  (1).  — Bien  plus  que  les 
objets  imprégnés  des  énergies  de  la  victime,  il  faut,  je 
pensé,  pour  que  l’opération  réussisse,  un  contact  entre 
l’en voûteur  et  l’envoûté,  ou  quel’en voûté  crédule  soit  averti 
d’une  façon  détournée  afin  que  son  esprit  s’inquiète, 
qu'il  vive  avec  l’obsession  précise  du  mal  qu’on  lui  des- 
tine, et  alors  s’auto-suggestionnant,  il  pourra  arriver  à 
être  réellement  victime  : lorsqu’on  prévient  la  personne 
visée  par  l’envoûtement,  personne  superstitieuse,  l’in- 
quiétude commence  à travailler  sa  pensée  confusément 
d’abord;  la  prévision  du  danger,  la  terreur  de  l’in- 
connu menaçant  pèse  sur  elle  ; quoi  qu’elle  fasse 
pour  se  soustraire  à cette  emprise,  elle  est  bouleversée. 

La  suggestion  sera  d’autant  plus  efficace,  dominante, 
despotique  querintellectualité  est  plus  faible,  plus  passive, 
l’esprit  plus  tendu  vers  la  crédulité  et  l’absurde.  Et  ces 
âmes  veules,  flottantes,  craintives,  ces  vouloirs  sans  con- 
sistance sont  une  proie  tout  indiquée  : les  Arabes  sont 
obsédés  par  la  peur,  peur  des  diables  comme  le  démontre 
leur  Bismillah  superstitieux  ; peur  traditionnelle  introduite 
dans  les  moindres  actes  de  la  vie  journalière.  — Le 
Marocain  ajoute  Bismillah  au  nom  de  Dieu  après  chaque 

(1)  L’auteur  du  Satanisme  et  la  Magie , M.  Jules  Bois,  propose 
d’autres  explications  encore  et  il  laisse  en  suspens  la  question 
d’efficacité.  Il  croit,  comme  Léonora  Galigaï , surtout  à la  domi- 
nation d’une  volonté  ferme  sur  des  intelligences  moins  décidées. 
Il  reste  ainsi  d’accord  avec  l’auteur  de  ce  livre  pour  l’action  de 
cet  <(  envoûtement  » naturel,  le  plus  certain  de  tous. 


V 


298 


LA.  SORCELLERIE  AU  MAROC 


\ 


phrase  admirative  et  murmure  le  même  vocable  à l’occa- 
sion de  la  plus  minime  occupation,  telle  que  prendre  une 
poignée  dô  riz  ou  de  lentilles,  puiser  dans  la  jarre 
d’huile  (=  Que  leJTout-Puissant  empêche  le  malin  de  dila- 
pider!) Il  répétera  Bismillah  en  jetant  des  ordures  au  fu- 
mier, de  même  au  bain,  au  puits,  à la  fosse  d’aisances  — ■ 
habitation  de  diables  — , afin  que  Dieu  protège  l’intrus. 

Ceux  qui  croient  être  possédés  traînent  parfois  une 
vie  lamentable,  ils  souffrent  et  déchoient;  c’est  une  lente 
épouvante  qui  trouble  et  qui  affole,  les  hallucinations 
s’en  mêlent...  On  sait  comment  la  peur  brouille  le.  juge- 
ment, surtout  quand  celui-ci  est  limité  par  le  formidable 
enchevêtrement  des  superstitions  qui  l’enveloppent... 

Quand  la  nuit  couvre  la  terre  pour  inviter  les  hommes 
au  repos,  c’est  aussi  le  moment  où  les  pensées  inquiètes 
roulent  dans  le  tourbillon  des  chimères  et  des  terreurs, 
dans  l’immobilité  et  le  silence,  tout  s’anime,  palpite  et 
murmure  : des  choses  imprécises  grouillent,  des  souffles 
inquiétants  passent,  des  bruits  vagues  se  croisent,  tout 
le  surnaturel  et  l’occulte  ent  rent  en  mouvement;  la  raison 
cède,  anéantie  par  les  visions  hallucinatoires,  les  cau- 
chemars éveillés,  les  mystérieuses  Puissances  de  la 
nuit,  les  folles  angoisses;  l’ombre  se  peuple  de  dan- 
gers ; les  proportions  de  tout  : relief,  bruit,  mouve- 
ments, s’exagèrent  : l’agonie  morale  n’est  pas  loin  de 
l’agonie  physique...  Pas  de  fées  bienfaisantes,  pas  de 
génies  propices,  toutes  les  forces  obscures  sont  liguées 
pour  le 'mal  avec  les  ennemis  complices. 


I 

i 


ENVOUTEMENTS  299 

* 

Paracelse  lui-même  avait  entrevu  Fauto-suggestion  lors- 
qu’il disait  en  analysant  Farcane  d’envoûtement  : « Ce 
n’est  pas  ton  corps  qui  reçoit  cette  blessure  quand  bien 
même  elle  serait  palpable  et  visible  sur  ton  corps  ; ce 
stigmate  est  produit  par  ton  esprit  qui  a sous  ses 
ordres  ton  corps  et  tes  membres.  » 

Suggestion,  télépathie,  magnétisme,  il  n’est  pas  moins 
vrai  que  des  résultats  ont  pu  être  constatés  pour  qu’on 
continue.  — Quant  à l’infusion  des  fluides  humains  dans 
une  effigie,  l’emprisonnement  de  l’âme,  malgré  les  expé- 
riences de  Luysàla  Salpêtrière  sur«  le  transfert  »,  c’est 
de  la  pure  hystérie,  de  la  suggestion,  de  l’hypnotisme. 
Il  faut  un  sujet  préparé  et  réduit  à une  passivité  absolue, 
ce  qui  n’est  pas  le  cas  de  l’envoûtement  prudent,  à dis- 
tance, sur  un  sujet  quelconque.  Nous  sommes  loin  du 
sortilège. 

La  peur  du  maléfice  est  de  tous  les  âges  et  de  tous  les 
pays  : La  loi  des  Douze  Tables  voue  à l’exécration 
l’envoûteur.  Les  Chananéens,  puis  les  Gallates  ensor- 
cellent. Saint  Augustin  croit  aux  sorciers  qui  « peuvent 
tuer  ou  guérir  par  suggestion  du  diable  ».  Le  pape 
Jean  XXII  d’Avignon  déclare  qu’il  a été  envoûté  avec 
des  figurines  piquées  et  avec  des  incantations  magiques 
accompagnées  d’évocations  de  démons.  L’empereur 
Constance  voue  au  bûcher  ceux  qui  « de  loin  font  mourir 
leurs  ennemis  ».  De  Charlemagne  j usqu’à  Louis  XIV  on 
s’acharne  contre  les  sorciers.  — On  se  rappelle  les  mal- 
heurs d’Enguerrand  de  Marigny,  de  Robert  d’Artois,  de 


I 


300 


LA.  SORCELLERIE  AU  MAROC 


la  duchesse  de  Glocesler  ; puis  les  envoûtements  perpétrés 
de  complicité  par  Catherine  de  Médicis  et  Côme  Rug- 

r 

gieri,  ceux  dirigés  contre  Henri  III  par  des  prêtres 
ligueurs,  ceux  de  la  Maréchale  d’Ancre,  Léonora  Galigaï 
brûlée  vive  pour  avoir  «gehenné  plusieurs  personnes  de 
la  cour  avec  des  boulettes  de  cire  » . — On  envoûte  par 
des  cœurs  de  mouton  enterrés  au  cimetière,  par  des 
gants,  des  statuettes. 

Au  xvii0  siècle,  les  vénéfices,  messes  noires  et  envoû- 
tements de  la  Brinvilliers  et  de  la  Voisin.  — Auxvm® 
siècle,  Voltaire  et  les  Encyclopédistes  ont  beau  mener  la 
guerre  du  scepticisme  contre  les  superstitions,  le  sata- 
nisme fermente  encore:  Envoûtements  et  magie.  Caglios- 
tro  et  compagnie. 

Le  xixe  siècle,  où  l’on  croit  encore  aux  miracles,  a 
retrouvé  l’envoûtement  dont  quelques  exemples  furent 
fameux,  telle  l’aventure  étrange  du  berger  Thorel  vers 

1850.  Bien  plus  près  de  nous,  les  envoûtements  du  comte 

\ 

de  Lautrec  et  les  mésaventures  du  docteur  Johannès . 

Ôn  raconte  qu’au  xvme  siècle  les  Illinois  pratiquaient 
l’incantation  sur  des  « marmousets». — Aux  iles  Mar- 
quises, on  opère  sur  des  feuilles  dans  lesquelles  on  a 
enfermé  de  la  salive  de  la  victime;  de  même  à Bornéo, 
en  Chine,  on  envoûte  des  statuettes  de  cire  ou  de  terre 
qu’on  expose  à un  feu  permanent  pour  donner  la  fièvre 
et  faire  périr  de  langueur,  ou  qu’on  enterre  dans  les 
maisons  ou  dans  les  tombes. 

L’envoûtement  fut  connu  et  pratiqué  dans  le  paga- 


S ' ■ . V 


ENVOUTEMENTS  301 

nisme  : l’ancienne  Grèce  ordonnait  la  mort  des  enchan- 

r"" 

leurs  de  figures  de  cire;  Hécate  était  la  déesse  des 
envoûteurs  ; Médée,  par  ses  incantations,  faisait  des- 
cendre la  lune  (pâte  lunaire).  Les  maléfices  d’amour 
continuent  après  le  christianisme,  particulièrement  au 
moyen  âge.  Ils  consistaient  surtout  dans  le  nouement  de 
ü aiguillette, : afin  d’enchaîner  le  démon  de  la  chair  chez  le 
légitime  époux,  ôtec  la  puissance  d’engendrer,  éteindre 
en  une  personne  l’amour  ou  paralyser  ses  forces  ner- 
veuses. Lès  anciens  nouaient  les  liens  de  Vénus , saint  ' 
Augustin,  Jean  Chrysostome,  Jérôme  parlent  des  liga- 
tures. 

Chez  les  Latins,  on  noue  aussi  des  rubans  pour  attacher 
le  cœur  du  désiré.  Ou  bien,  on  confectionne  une  statuette 
de  cire  et  une  d’argile  à l’image  du  bien  aimé  : on  les 
met  toutes  deux  sur  un  brasier,  l’une  durcit,  l’autre  fond 
et  l’on  dit  : « Qu’il  en  soit  de  même  de  mon  amoureux  ; 
qu’il  soit  insensible  et  dur  pour  celles  qui  le  tentent, 
qu’il  soit  doux,  faible  et  ruisselant  dans  mes  bras  (1).  » — 

' h 

Ou  encore  pour  le  ramener  on  fait  un  paquet  de  cheveux, 
de  vêtements,  d’objets  venant  de  lui,  on  l’introduitdahs 
le  ventre  d'un  lézard  et  on  enfouit  le  tout  sous  le  seuil 
de  la  porte  du  désiré. 

Théocrite  et  Virgile  parlent  de  l’incantation  d’amour, 
ils  en  célèbrent  les  moyens  et  les  effets  ; on  parvient  à 

(1)  Traduction  de  Jules  Bois,  dans  le  Monde  Invisible  : Gé  livre 
complète  et  continue  le  Satanisme  et  la  Magie t du  même  auteur. 

4 


302 


LÀ  SORCELLERIE  AU  MAROC 


faire  venir  la  personne  désirée  dans  sa  couche.  Les 
philtres  ne  sont  pas  toujours  d’une  délicatesse  bien 
pure,  car  Ils  sont  composés  d’éléments  douteux  compli- 
qués et  peu  appétissants. 

Une  recette  de  la  Brinvilliers  : « Jetez  dans  le  feu  un 
fagot  avec  encens  et  alun  et  dites  : Fagot,  je  te  brûle, 
c’est  le  cœur,  le  corps,  le  sang,  l’entendement,  le  mou- 
vëment,  l’esprit  de  X***  ; qu’il  ne  puisse  demeurer  en 
repos,  rester  en  place,  parler,  monter  à cheval,  boire 
ou  manger,  avant  qu’il  ne  soit  venu  accomplir  mon 
désir.  » 

Dégoûtantes  pratiques  déjà  employées  par  la  Montes- 
pan  afin  de  gagner  le  cœur  de  Louis  XIV  : pâte  conju- 
ratoire, innommable  potion  de  ruts  masculin  et  féminin, 
de  sang  menstruel  et  de  farine  qu’on  fait  prendre  au 
monarque  pour  grandir  sa  royale  concupiscence. 

Dans  Là-Bas,  Huymans  nous  initie  aux  recettes  mo- 
dernes de  l’envoûtement.  Le  chanoine  Docre  opère  sur  des 
souris  blanches.  — De  même  on  prépare  encore  des  mets 
vénêfiques  qui  sont  d’horribles  mélanges  de  poisons,  d’hu- 
meurs vivantes  et  d’aliments.  — Ou  bien,  on  désincarné 
l’esprit  d’un  médium  qu’on  charge  d’aller  frapper  la 
victime  désignée.  — 1 Parfois  pn  avise  la  personne  qu’elle 
sera  frappée  de  telle  façon,  à telle  date.  On  a même 
inventé  pour  se  défendre  un  téléphone  astral  qui  résonne 
à la  première  alerte  d’un  fluide  d’envoûtement  qui  passe. 

Encensoirs,  rituels,  réchauds  où  rissolent  et  brûlent  le 
poison^  les  encens,  les  solanées  du  sabbat  (belladone, 


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I 


-11'  V 


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v 


ENVOUTEMENTS  ^ 303 

aconit,  jusquiaine)  et  aussi  la  rué  et  la  Sabine  qui  sou- 
lagent, avant  terme,  des  enfantements.  , 

Absurdes  mariages  entre  la  terre  et  l’obscène  démon 
mâle  ou  femelle  ; l’antiquité  leur  attribuait  les  monstres 
que  certains  peuples  massacraient,  que  d’autres  vénéraient 
comme  produits  de  miracles.  — La  fausse  couche  passa 
longtemps  pour  satanique.  — La  fécondation  diabo- 
lique est  expliquée  comme  possible  par  le  père  Valla- 
dier,  confesseur  de  Marie  de  Médicis  ; il  considérait  que 
les  vierges  en  peuvent  être  victimes  sans  s’en  apercevoir 
autrement  que  comme  d’un  rêve  ou  d’une  illusion  noctur- 
ne. — On  connaît  l’histoire  de  ces  religieuses,  rapportée 
par  Johannès,  docteur  en  théologie,  qui  étaient  chevau- 
chées plusieurs  jours,  sans  arrêt  ni  trêvepardes  incubes. 
(Les  incubes  sont  des  démons  masculins  qui  se  réu- 
nissent aux  femmes,  les  succubes,  des  démons  féminins, 
qui  tenaillent  jusqu’à  la  volupté  les  nerfs  masculins 
devenus  passifs.) 

Le  rêve  offre  des  étreintes,  des  illusions  érotiques,  qui, 
pour  les  crédules,  ne  peuvent  venir  que  du  diable,  quand 
ce  sont  de  simples  protestations  de  la  nature  méprisée 
ou  des  exacerbations  d’hystérie. 

A cela  près  que  le  cousscouss  remplace  au  Maroc  les 
gâteaux  ordinaires  de  la  sorcellerie,  ces  pestilences  psy- 
chiques sont  donc  de  rite  universel. 


J 


\ 


NOTES  DE  L’AUTEUR  ET  DU  COMMENTATEUR 


I.  L’Ecole  philosophique  d’Alexandrie,  fondée  au 
il®  siècle,  était  une  fusion  de  la  philosophie  hellénique, 
idéaliste  et  réaliste,  avec  la  philosophie  orientale  faite 
d’ascétisme  hindou  et  de  mysticisme  juif.  Il  en  résulta  le 
néo-platonisme  ou  éclectisme,  précurseur  de  la  philo- 
sophie arabe. 

Ensuite  c’est  grâce  aux  traductions  arabes  et  aux 
adaptations  et  commentaires  arabes  d’Ai’istote  que  l’Eu- 
rope du  Moyen  Age  connut  le  maître  grec  et  adopta  son 
système  scolastique. 

L’esprit  d’Aristote  a continué  de  présider  à là.  scolas- 
tique arabe  jusqu’à  nos  jours  et  le  péripatétisme  du  sage 
de  Stagyre,  sa  logique,  sa  théorie  du  « juste  milieu  » 
sont  encore  en  vigueur  dans  les  grandes  écoles  arabes 
môdernes  du  Caire,  de  Tunis,  de  Bagdad  et  de  Fez. 

C’est  donc  le  dogmatisme  qui  est  la  base  de  la  méta- 
physique arabe  ; mais  il  se  complète  et  se  complique 
d’empirisme. 

II.  Est-ce  que  notre  idée  de  l’immortalité  de  l’âme  ne 
vient  pas  de  la  mémoire  que  nous  gardons  des  âmes  de 
ceux  qui  nous  sont  chers  ? Cette  pérennité  n’est-elle  pas 
seulement  dans  le  cerveau  de  ceux  qui  restent  ? — Pour 
ceux  qui  ont  le  culte  délicat  du  souvenir  des  êtres  qu’ils 
aimèrent,  il  y a une  sorte  de  prestige  de  la  tombe  qui 
donne  aux  âmes  hautes  une  certaine  noblesse  en  soi,  de 


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NOTES 


305 

telle  sorte  que  les  morts  dans  une  certaine  mesure  gou- 
vernent les  vivants,  non  pas  par  eux-mêmes,  mais  par  la 
mémoire  que  les  vivants  ont  gardé  d’eux  et  qui  est  pour 
eux  à la  fois  un  talisman,  un  guide,  une  conscience. 
Souvenir  divinisé  intimement  de  ceux  qui  ne  sont  plus, 
ange  gardien,  inspirateur  du  bien,  du  bon,  du  juste  ; 
dévotion  du  souvenir  qui  garde,  qui  protège,  qui  est  une 
pudeur,  qui  moralise,  tempère  et  modère,  inspire  et  con- 
seille. Providence  discrète,  intime,  exquise,  qui  détourne 
de  l’égoïsme  et  inspire  la  bonté. 

III.  Les  savants  qui  ont  écrit  sur  la  Cabale  sont  si  par- 
tagés sur  son  origine,  qu’il  est  impossible  de  tirer  aucune 
lumière  de  leurs  récits. 

Certains  parmi  les  Juifs  ont  prétendu  quel’ange  Raziel, 
précepteur  d’Adam,  lui  avait  donné  un  livre  contenant  la 
science  céleste,  laCabale , et,  qu’après  le  lui  avoir  repris 
lorsqu’il  fut  chassé  du  jardin  d’Eden,  il  le  lui  avait  rendu, 
se  laissant  fléchir  par  ses  supplications. 

D’autres  disent  qu’Adam  ne  reçut  ce  livre  qu’après 
son  péché  comme  une  puissante  consolation  dans  sa 
chute,  car  il  lui  donnait  la  connaissance  de'K  tous  les 
secrets  de  la  nature,  la  puissance  de  parler  avec  le  soleil 
et  avec  la  lune,  de  commander  aux  esprits  bons  et 
mauvais,  d’interpréter  les  prodiges  et  les  songes  et  de 
prédire  l’avenir. 

Les  uns  et  les  autres  ajoutent  que  ce  fut  ce  livre  qui 
donna  à Salomon  la  vertu  de  bâtir  le  temple  par  le  moyen 
du  ver  Zamir,  sans  se  servir  d’aucun  instrument  de 
fer. 

Quoi  qu’il  en  soit  de  ces  contes  absurdes  et  puérils, 

de  ces  extravagances  de  l’imagination  orientale,  il  n’est 

pas  douteux  que  les  Juifs  n’aient  eu,  dès  la  plus  haute 

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306  ' LA  SORCELLERIE  AU  MAROC 

antiquité,  une  science  secrète  et  mystérieuse  dont  les 
prophètes  furent  les  dépositaires. 

La  Cabale  se  divise  en  contemplation  et  en-  pratique  : 
la  première  est  la  science  d’expliquer  l’Ecriture  Sainte 
conformément  à la  tradition  secrète  ; la  seconde  apprend 
à opérer  des  prodiges  par  une  application  artificielle  des 
paroles  et  des  sentences  de  l’Écriture  Sainte  et  par  de 
savantes  combinaisons.  — Les  cabalistes  praticiens 
prétendent  aussi  que  l’arrangement  de  certains  mots 
dans  un  ordre  déterminé  produit  des  effets  miracu- 
leux. 

La  philosophie  cabalistique  ne  commença  à paraître 
en  Palestine  que  lorsque  les  Esséniens  eurent  formé  une 
secte  philosophique.-  Ce  fut  Siméon  Schatachides  qui 
apporta  d’Égypte  la  Cabale  et  qui  l’introduisit  dans  la 
Judée. 

IY.  Les  talebs  marocains  emploient  beaucoup  en  sor- 
cellerie, une  coquille  fossile  bivalve  appelée  Tazrout 
(en  chleuh  = pierre)  qu’on  trouve  par  bancs  sur  la 
mpntagne  d’Agadir.  Pour  qu’il  ait  toute  sa  valeur,  son 
efficacité,  le  sorcier  doit  porter  ce  coquillage  en  pèleri- 
nage au  Marabout  de  Sidi  Brahim  ou  Ali  (en  chleuh  ou 
est  employé  pour  Ouled  = fils  de),  dans  la  tribu  indé- 
pendante des  Ida  ou  Tanam,  du  côté  d’Agadir  et  présen- 
ter une  offrande  au  saint.  Après  quoi  le  sorcier  lui  fait 
confectionner  une  boite  spéciale,  une  chambre  où  il 
tient  enfermé  son  tazrout  qu’il  nourrit  surtout  avec  du 
sucre.  Pour  le  faire  parler,  le  sorcier  sort  le  fossile  de  sa 
boîte,  le  porte  à son  oreille  et  le  consultant  il  entend 
une  sorte  de  murmure  qu’il  traduit  à sa  façon  pour  son 
client  qui  consulte  à propos  de  maladie,  de  trésor,  etc. 
Généralement,  le  tazrout  indique  le  sacrifice  d’un  mouton, 


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NOTES 


307 


d’une  poule  à un  saint  quelconque,  ou  bien  il  dicte  le 
détail  d’une  recette. 

Cette  coquille  fossile  bivalve,  considérée  d’une 
certaine  manière,  offre  l’illusion  vague  d’un 
visage  : la  charnière  et  la  petite  barette  trans- 
versale qui  la  termine  représentent  le  nez  et  la 
bouche,  les  deux  orifices  d’insertion  des  muscles 
de  la  valve  marquent  les  yeux. 


Y.  Le  Satanisme  ne  s’est  jamais  interrompu  depuis  le 
Moyen  Age:  agissements  démoniaques  des  Valois,  sans 
omettre  les  milliers  de  néeromans  et  de  sorciers  que  firent 
brûler  les  Inquisiteurs. 

Au  xvii0  siècle,  la  Messe  Noire  sévit  sous  le  Grand 
Roi,  avec  le  moine  Guibourg  célébrant  les  offices  sur  le 
ventre  ou  sur  la  croupe  de  Mesdames  de  Montespan,  d’Ar- 
genson  et  autres  « honnestes  daines  »,avec  un  rituel  atroce 
de  meurtres,  de  crimes  et  de  lubricité  : la  messe  du 
sperme  où  le  sacrificp  était  constitué  par  les  espèces  de 
poudre  d’enfant  brûlé  au  four  et  de  sang  d’enfant  égorgé. 

On  fabriquait  les  pâtes  conjuratoires  avec  du  sang 
menstruel,  de  la  semence  virile,  de  la  poudre  de  sang 
et  de  la  farine . 

VI.  Consulter  pour  les  pratiques  satanique  usitées  au 
Moyen  Age  et  leur  survivance  de  nos  jours  : Le  Satanisme 
et  la  Magie , Le  Monde  invisible , U Au-delà  et  les  forces 
inconnues,  de  M.  Jules  Bois. 

VII.  Sur  le  Maroc,  le  lecteur  pourra  encore  consulter 
avec  fruit  les  travaux  deM.  Aug.  Mouliéras,  chargé  d’une 
mission  scientifique  au  Maroc  par  le  Ministère  de  Fins- 


308  LA.  SORCELLERIE  AU  MAROC 

truction  Publique  : Le  Maroc  inconnu } 2 vol.  in-8  avec 
cartes  (32  .francs)  ; Une  Tribu  anti-musulmane  au  Maroc 
( les  Zkarâ),  un  vol.  in-8,  avec  carte  et  photographies 
(12  francs);  Fez,  un  vol.  in-12,  avec  des  photographies 
(6  francs). 


TABLE  DES  MATIERES 

+ - 

Pages. 


Lettre  de  M . P,  Mauchamp  à M,  Jules  Bois.t  . . ; . . 1 

Discours  prononcé  par  M . Jules  Bois  sur  la  tombe  du  DT  Mau- 
champ   5 

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Emile  Mauchamp  et  la  Sorcellerie  au  Maroc  . . 11 


Introduction.  — Les  raisons  humanitaires  de  V intervention  eu- 
ropéenne au  Maroc,  — Psychologie  du  Marocain  : V Arabe y 
le  Juif . — Mentalité  générale . — Religiosité . — Supersti- 


tion, — Diablerie 6!) 

Au  Lecteur 103 

I.  — Mariage . — Divorce . — Accouchement . — Nouveau-né . 
Rëlevailles . — Qirconcision . — funérailles . 

Mariage . ^ i'107 

Puberté  . . 111 

Ménopause .. . 113 

Accouchement  et  relevailles 113 

Usages  à respecter  pendant  la  grossesse  (hermaphro- 
dites^ monstres,  difformités,  jumeaux) 120 

Nouveaux-nés . . . , 122 

Nourrices -,  124 

Circoncision 126 

* 

Mort  et  funérailles 126 


310  TABLE  DES  MATIÈRES 

Pages. 

Polygamie ; 132 

Divorce* , . 132 

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Il . « — Coutumes  se  rapportant  aux  différentes  circonstances 

de  la  vie  sociale  el-de  V existence  des  individus . 

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I 1 

Soins  du  corps.  — Système  pileux. ! 135 

Pâtes  épilatoires 136 

Teintures  et  fards 138 

Khol... 139 

Parfums.. . . , , . 141 

Tatouages 141 

Porte-bonheur  et  porte-malheur Présages.  — Eu- 
phémismes  142 

Oracles 147 

Présages  se  rapportant  aux  jours  de  la  semaine 148 

Vœux.,., 148 

Poudres  pacifiantes 449 

Pour  se  moquer  de  quelqu’un. 149 

Euphémismes * 149 

Mentalité.  — Croyances , préjugés,  superstitions,  phé- 

nomènes  météorologiques 150 

Histoire  racontée  par  un  taleb 150 

.i??*  \0Euf  de  coq  (El  Kimia) : 151 

;Feux-follets 151 

Chiromancie 152 

Tremblements  de  terre 152 

Éclipses 153 

Revenants  et  fantômes 4 54 

Immortalité  de  Pâme 156 

Rêves  et  cauchemars.  — Somnambulisme.  — SoporiT 

fiques. . 157 

Théorie  du  rêve.  157 

Invocation  pour  voir  Pavenir  en  rêve. 158 

Signification  des  rêves. 159 

Le^somnambulisme 163 


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TABLE  DES  MATIÈRES 


Contre  les  cauchemars. 

Soporifiques 

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III . — Mendicité  et  misère . — .Fèces  ef  prostitution. 

Mendicité  et  misère.. , 

Vices  et  prostitution 

IV.  — Lois.  . Religion.  — Sectes.  — Saints. 

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Lois ; 

Religion  

Sectes. .'. 

Sectes  de  jongleurs  et  de  guérisseurs. . r. . ....:. . 

Tribus  

Saints  et  pèlerinages 

Y.  — Les  Diables. 

Ce  que  sont  les  Diables 

Origine  des  diables 

Satan  (Setan  ou  Ghitane) 

Malach-Amavet  (ou  Sidna  Àzraïn) 

■^"Les  Djinn .;.... 

Brelt-el-BL’bour 

La  Massia : 

La  Taba 

Autres  démons 

Pour  voir  les  diables 

Pour'  faire  sortir  les  diables  du  corps  d’un  malade 

VI.  — Le  Sorcier. 

Du  rôle  des  sorciers. 

Désignation  graphique  des  prophètes  influents  en  occul- 
tisme   

Pour  devenir  sorcier . 

Pour  devenir  sorcière 
Sorciers  réputés 


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TABLE  DES  MATIERES 

Pages, 

VII,  — Sorcellerie  défensive . — Philtres  et  envoûtements  pour 
l'amitié , V amour,  la  domination . 

La  Sorcellerie  défensive 213 

Le  mauvais  œil 214 

Amulettes  et  précautions  à prendre  contre  le  mauvais 

œil . ... J, 217 

Avortements,  — Morts-nés,*. 219 

Soi'cellerie  banale  de  femmes,  sans  sorcier 225 

Le  peigne  h carder 22G 

Mauvaise  chance 227 

Moyens  d'attirance.  Le  Soukh 230 

Pour  soumettre  une  tribu 240 

Brouille  d'amants . , 243 

Autour  de  l'amour . 245 

^ Amulette  pour  l'amour. 251 

Sorcellerie  à,  l'usage  de  la  femme  adultère  qui  veut  aveu- 
gler son  mari  trompé , . 251 

Remède  contre  cet  envoûtement . , . 252 

% 

VIII.  — Sorcellerie  agressive . — Procédés  d'envoûtement , 
d'écritures,  d'occultisme . 

La  pâte  lunaire , 255 

' Usage  de  la  pâte  lunaire 257 

/ 

- Pour  rendre  impuissant 258 

Remède  contre  l'impuissance :. . 260 

Stérilité.  — Fécondité.  — Moyens  pour  empocher,  de 

produire  la  conception 262 

Stérilité  sans  remède 264 

noscçç-.  Fécondité 266 

Pour  avoir  des  filles 266 

Pour  avoir  des  garçons. 266 

Pour  faire  tomber  les  cheveux 268 

Pour  faire  tomber  les  dents, 269 

Pour  donner  la  lèpre 269 

xPour  empêcher  d'uriner 270 


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TABLE  DES  MATIÈRES  313 


Pages 

Pour  communiquer  la  syphilis ; 271 

Pour  donner  des  hémorragies  et  des  pertes  blanches., , , 274 

- ^ 

Pour  donner  la  fièvre  puerpérale.  Vengeance  de  femme.  274 

Pour  rendre  fou 277 

Pour  rendre  paralytique 278  , 

Pour  faire  haïr  (noircir) 279 

Remède  contre  les  mauvais  sorts 281 

Pour  faire  perdre  un  emploi  à quelqu’un 282 

Pour  donner  l’entérite  chronique. 283 

Pour  faire  dépérir 284 

Pour  empoisonner  et  faire  mourir 285 

Remèdes  contre  l’empoisonnement 285 

Pour  se  venger  de  quelqu’un 288 

Remède  contre  l'ensorcellement. . 289 

Toujours  la  vengeance..  — Sorcellerie  sans  remède. . . . 292* 

Envoûtement 293  - 

Noies  de  l'auteur  et  du  commentateur 304 

Table  des  matières 309 


Table  des  illustrations. 


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TABLE  DES  ILLUSTRATIONS 


Pages 

Portrait  du  Dr  Mauchamp i frontispice 

Fac-similé  du  manuscrit  original  taché  du  sang  de  l'auteur. 

Vis-à-vis  la  page  16 

Le  Br  Mauchamp  à Marrakech  — — : 32 

La  Colonie  française  de  Marrakech  — — 4& 

Lfimpasse  devant  la  maison  du  Dr  Mauchamp.  Vis-à-vis  la  page  48 
La  porte  de  la  maison  du  Dr  Mauchamp  .'après  le  pillage. 

Vis-à-vis  la  page  64 


Le  jardin  du  Dr  Mauchamp  après  le  pillage,  — — 80 

Marrakech:  le  quartier  de  laZaouïa  — — 96 

— la  Koutoubia  •?—  — 112 

Chaise  à accoucher 116 

Tatouage  contre  la  Taba 142 

Les  murs  de  Mazagan  Vis-à-vis  la  page  176 

* * 

Le  camp  à Bar  Bou  ali  Brin  : tribu  des  Oulad  Frej . — — / 192 

Alphabet  employé  pour  écrire  les  amulettes 208 

Cachet  de  Salomon 218 

Amulette  pour  empêcher  d'uriner. . . 270 

Un  Tazrout ; 807 


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DIJON,  IMPRIMERIE  DARANTIERE